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[1]
Denis
Saint-Amand,
Changer la vie.
Pratique et usages de Rimbaud, PUR, 2026.
[3] Paul Verlaine, Les Poètes maudits, Vanier, 1884, p. 38.
[4] Frédéric Thomas, « Découverte d'une lettre d'Arthur Rimbaud », Parade sauvage n° 29, 2018, p. 321-345.
[5] « Angoisse » (Les Illuminations) |
À
propos de l’essai de
Denis Saint-Amand :
Rimbaud « à tous les R »
« R » comme ratage. Sous le
titre « Rater
son coup », le chapitre I de l'ouvrage propose une vue d'ensemble
sur la trajectoire littéraire de Rimbaud.
« Ainsi, maudit par
lui-même, ce Poète Maudit », écrit Verlaine à propos de Rimbaud dans
Les Poètes maudits [3].
L'ancien compagnon valide de cette façon une certaine image du poète comme
exilé volontaire, en rupture avec la république des lettres, toujours
en quête de l'Ailleurs, image un peu trop romantique, selon Denis Saint-Amand. Bien que Rimbaud ait fait lui-même de la malédiction,
dans la lettre du 15 mai 1871, une sorte de condition du devenir
poète, Saint-Amand voit dans ce désir d'échec qu'on lui prête, sorte de « malédiction
prospective » (p. 25), l'euphémisation d'un échec dû
en grande partie à une « incapacité stratégique et comportementale »
(p. 52). Certes, il paraît avoir très consciemment voulu échapper
aux codes en vigueur dans le monde des
lettres, mais on a du mal à décider s'il s'en moque
ou s'il ne les comprend pas. Car il a bel bien tenté de façon
répétée de s'y intégrer. Par certains côtés, dit Saint-Amand, il est
tout à fait de ce dix-neuvième siècle qui a multiplié les
cénacles littéraires, comme ceux de Victor Hugo et de Leconte de Lisle,
de Zola ou des Zutistes. Il n'a cessé de transmettre ses
poèmes aux uns ou aux autres et c'est d'ailleurs pour cette raison
qu'ils nous sont parvenus. Il a continûment recherché les
collaborations littéraires. Mais il s'y est toujours pris assez maladroitement, comme
lorsqu'il adresse à Théodore de Banville le 24 mai 1870 cette lettre
un peu trop flagorneuse, contenant des poèmes sans doute un peu trop
sensuels et blasphématoires pour le destinataire (« Credo in unam.... »). Ou quand, le 16 avril 1874, demandant son aide à Jules
Andrieu
[4], « il s'embarque
dans une série de précisions nébuleuses » (p. 48) au sein d'une
argumentation tourbillonnante. Mais ce sont surtout, évidemment, ses frasques
parisiennes de 1871 et les péripéties de sa relation avec Verlaine
qui l'ont isolé dans un milieu avec lequel il était, socialement, en « décalage » (p. 26,
p. 39) et qui, par ailleurs, l'a déçu. D'où, le « dénouement logique » (p. 53) que
nous connaissons. Je
trouve quand même un peu sévère ce panorama général de la vie littéraire de Rimbaud : quels que soient les
ratages imputables à son « inhabileté fatale » [5], on ne peut nier
que Rimbaud ou, tout au moins, un autre en lui, ait
délibérément refusé de jouer le jeu, ait décidé
qu'il « ne serait pas un transfuge de classe », comme dit plaisamment Denis Saint-Amand, p. 40. |
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[6] « Transformer le monde a dit Marx, changer la vie a dit Rimbaud, etc. »
« Le sang coula, chez Musée Carnavalet (reproduit Détail. |
« R » comme rêve.
L'ouvrage propose ensuite un
commentaire brillant des premiers poèmes, essentiellement du Dossier Demeny ou Recueil de Douai (ce que nos autorités académiques ont mis
au programme du bac sous l'inepte appellation « Les Cahiers de
Douai »). Saint-Amand commence par regretter que la phrase d'Une
saison en enfer « Il a peut-être des secrets pour
changer la vie ? » ait été détournée de sa teneur auto-ironique, d'abord par André
Breton, au service d'un fade idéalisme [6] puis exploitée en slogan
politique démagogique en 1981. Dans cette phrase, en réalité, la
« Vierge folle » exprime ses doutes sur les prétendus pouvoirs
magiques, sur les fantasmes de son « petit ami ». Saint-Amand ne fait pas moins de cette
célèbre formule le
titre (narquois ?) de son livre et l'axe thématique de son
commentaire des poèmes de 1870, coiffant les motifs du rêve d'évasion
(« Ma Bohême »), des naïves amours adolescentes (« Trois baisers », « Rêvé
pour l'hiver », « Roman »), et de la satire antibourgeoise et
anticléricale (« À la musique », « Vénus anadyomène », « Un cœur
sous une soutane », « Accroupissements »), dont la verve
caricaturale et, à l'occasion, triviale, lui inspire des
rapprochements avec Les Chants de Maldoror. |
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« R »
comme révolution. Sous le titre inattendu « La politique de l'hallucination », l'auteur entreprend ensuite de montrer que l'esprit révolutionnaire, chez Rimbaud, ne se manifeste pas seulement dans certains textes explicitement politiques, en rapport avec l'actualité, mais aussi dans sa façon de perturber les modes de communication hégémoniques dont la littérature elle-même est prisonnière. C'est ce qu'il faut entendre derrière cet impératif qu'il fixe au poète dans la lettre du 15 mai 1871 d'« inventer une langue » et créer des « formes nouvelles », consignes qui vont de pair avec celle de faire advenir l'« autre » en soi-même. Il s'agit de tirer de soi des idées nouvelles ou, tout au moins, d'ouvrir les vannes à celles que l'on abrite en les ignorant, ou que l'on cache. Il s'agit de perturber volontairement son propre système de représentations. Rimbaud en révèle quelques méthodes ici ou là, dans « Les Poètes de sept ans » (« Et pour des visions écrasant son oeil darne »), dans « Voyelles » (la synesthésie), dans « Alchimie du verbe » (l'« l'hallucination simple »), dans « Enfance III » (« je vois une cathédrale qui descend... », l'illusion d'optique), dans « Enfance V » (« je m'imagine des boules de saphir... »). Et il en offre un magistral exemple avec son « Bateau ivre ». Un poème qui n'est pas seulement politique parce qu'on y nage à la dernière strophe « sous les yeux horribles des pontons » mais parce qu'on y expérimente les moyens de faire langue et monde de tout un arsenal d'images, d'emprunts intertextuels, de mots précieux par leur rareté ou leur sonorité, selon un procédé où ce ne sont pas toujours les éléments constitutifs qui sont nouveaux mais leur combinatoire virtuose. D'autres poèmes peuvent se décrire comme des montages virtuoses. « Paris », dans l'album du Cercle zutique, collage paratactique de messages du capital émanant de la capitale. « Après le Déluge », dans Les Illuminations, qui encrypte par caricatures journalistiques, intertextes poétiques et stéréotypes du jour interposés, les « merveilleuses images » renvoyées aux enfants, « dans la grande maison de vitres encore ruisselante », par le spectacle du retour à l'ordre après la semaine sanglante. « Villes. Ce sont des villes... », etc.
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« R » comme religion. Le registre religieux parodique est une des constantes de l'humour de Rimbaud (Saint-Amand ne fait pas appel à la notion d'« humour », mais il me semble que c'est bien l'idée). Le chapitre IV procure à ce propos l'analyse détaillée de deux poèmes : « Oraison du soir » et « Matinée d'ivresse ». Le critique note la présence constante du thème de l'« ennui », et du mot lui-même, dans le texte rimbaldien, et celle, non moins, proliférante, des références à l'alcool et à l'ivresse : « l'ivresse, dit Saint-Amand, contre l'ennui ». Cette récurrence du mot « ennui », c'est, bien sûr, un héritage culturel (de Baudelaire et du romantisme), mais c'est surtout l'expression d'une mélancolie très personnelle. Il y a chez lui une déception allant jusqu'au dégoût devant la médiocrité de la vie quotidienne, source de ce qu'il décrit dans son comportement comme de la passivité (« Je suis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier, / empoignant une chope à fortes cannelures [...] »), de la « paresse » (« Mauvais sang »), ce qu'il ressent comme une stagnation dans sa vie (d'où l'obsession du « départ ») et qu'il appelle dans « Jeunesse IV », son « affaissement ». La quête d'évasion dans l'alcool est implicitement comparée dans « Oraison du soir » au recours à la prière (« Je pisse vers les cieux bruns »). Il en est de même dans « Matinée d'ivresse » où la narration d'une séance de haschich prend des allures si hyperboliques qu'on y devine une intention ironique. Le poème présente la drogue comme une « méthode » propre à nous libérer de l'interdiction faite aux humains dans la Genèse de manger à l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Mais on sourit de la célébration explicite du haschisch comme un « poison » et du rappel, dans l'excipit du poème, de l'usage qu'en faisait le légendaire (et néanmoins historique) Vieux de la montagne, pour fanatiser sa secte terroriste dite des Haschischins ou Assassins. Des deux poèmes, on tire comme conclusion que l'alcool, la drogue et la prière, ces antidotes espérées à la léthargie du quotidien, ne font qu'accentuer l'accablement du sujet.
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[7] Une solution satisfaisante a été plus que suggérée par Louis Aragon, dès 1921, dans le premier chapitre, « Arthur », d'Anicet ou le Panorama.
Pedrô ! « Icône et rien. (reproduit par Denis Détail |
« R » comme ruse.
« Jeux et ruses ».
Ce sont les mots par lesquels Denis Saint-Amand résume la posture de
l'auteur dans Les Illuminations. Le chapitre dédié repose sur
l'anthologie d'une dizaine de poèmes qui sont reproduits et
substantiellement commentés. Rimbaud, dit le critique, « considère
le monde comme un terrain de jeu, sans jamais se prendre au jeu ».
Quant à la « ruse », c'est, d'un côté, l'art de biaiser avec la
réalité, de l'autre, celui de se jouer du lecteur.
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« R » comme réception. Avec humour et armé d'une étonnante érudition, Saint-Amand énumère en essayant de les classer les mille et une façons de s'inspirer du glorieux modèle, de son œuvre et surtout de sa vie, des formules et surtout des aventures qu'on croit pouvoir lui prêter, ou plutôt lui emprunter pour en faire autre chose, parfois seulement des sonorités de son nom. C'est ainsi qu'il fait défiler les admirateurs enthousiastes, confessant que leur rencontre avec Rimbaud a changé leur vie, les idéologues de tous bords brandissant ses maximes comme autant de drapeaux, Verlaine et Delahaye transformant l'absent, dans leurs caricatures drolatiques, en personnage de fiction, les dessinateurs ayant illustré ses poèmes (plutôt « Le Dormeur du val » que « H », évidemment), les albums de bandes dessinées offrant au personnage du poète un rôle plus ou moins central, exploitant tour à tour les images de l'aventurier, de l'halluciné ou du bohème, les romanciers, de Félicien Champsaur à la Beat Generation en passant par Julien Gracq et Jean-Paul Sartre, et les chanteurs de Léo Ferré à Patti Smith, usant de leur talent pour célébrer Rimbaud ou l'inverse, les rappeurs mirlitonnant sur le son de son nom, comme Nusky dans « Comme ça » :
L'admiration, la perception de Rimbaud comme un personnage
exceptionnel, par son destin souvent plus que par sa poésie
elle-même, ont engendré une forme de culte, source d'une industrie
prolifique de produits dérivés. Paradoxalement, ce personnage
identifié à la révolte et à l'irrévérence, récupéré par le petit
commerce comme par les grandes marques du luxe, occupe une place de
choix dans ce qu'on a appelé le « capitalisme artiste » (p. 177). En
tant que symbole de la jeunesse et grâce à son portrait par Carjat,
son image s'est universellement répandue à travers l'imprimé et les
boîtes de pâté, sur les tatouages corporels et les murs du monde
entier, notamment par l'intermédiaire du street-art qui,
parfois, ne manque pas d'ironie comme quand Pedrô ! intitule un
de ses pochoirs « Icône et rien. Splendeurs invisibles ». En tant
que poète, il a suscité un prosélytisme plus ou moins intéressant et
intéressé (sociétés d'amis, revues spécialisées, forums internet,
sites et blogs, lectures et célébrations théâtrales, etc.). Parmi
toutes ces manifestations du rimbaldisme, Denis Saint-Amand réserve
une place de choix à « la rockeuse Patti Smith » à laquelle il
consacre huit très belles pages (p. 182-189). |
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13/03/2026 |
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