Rimbaud, le poète / Accueil > Florilège des sourcesMichel et Christine et la suite
 


AUGUSTE LE POITEVIN
alias Vieillerglé A. de Saint-Alme

 

   La critique rimbaldienne a établi depuis longtemps que le vaudeville de Scribe et Dupin intitulé Michel et Christine, représenté pour la première fois, à Paris, au Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 3 décembre 1821, est l'ouvrage auquel Rimbaud a emprunté le titre de son poème homonyme et auquel il fait allusion  dans Alchimie du verbe quand il écrit : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ». Elle a traditionnellement attribué au poète, dans la reprise de ce titre, une intention parodique (visant le genre de l'idylle, ou tel poème de Verlaine, ou tel détail du livret de Scribe : voir les articles de Steve Murphy « Michel, Christine et Christ : vers les origines d'un calembour », dans Parade sauvage n° 20, p. 250-251, décembre 2004 ; « Michel et Christine, Paix et Guerre » dans Rimbaud, l'invisible et l'inouï, CNED-PUF, 2009, p.176-180) mais rien qui puisse expliquer la formule d'Alchimie du verbe. Or, dans un article de son blog Rimbaud était un autre, mis en ligne le 2 août 2020, Circeto fait état d'une trouvaille sienne, du plus grand intérêt, qui réside dans la première page d'un roman intitulé Michel et Christine et la suite (ci-conttre). Mais d'abord, qui est ce Vieillerglé, auteur du livre ?

   Une notice de Wikipédia nous apprend que : « Auguste Le Poitevin, dit de L’Égreville ou Saint-Alme, né en 1791 à Paris où il est mort le 31 août 1854, est un homme de lettres et dramaturge français », que ce « fils d’un acteur assez connu, avait débuté très jeune avec des romans bâclés mais adroits qu’il signait Vieillerglé » (citation d'André Maurois) et qu'il « tenait sous ses ordres, comme un maître d’école armé de sa férule, une douzaine de jeunes gens qu’il traitait de “petits crétins” » (citation d'un certain Hippolyte Castille, journaliste). Balzac lui-même a fait partie dans sa jeunesse de cet atelier de nègres grâce auquel le dit Viellerglé a pu construire, sous divers pseudonymes, une abondante et fructueuse carrière éditoriale (69 ressources répertoriées dans data.bnf.fr).

   C'est donc ce personnage qui, désireux d'exploiter le succès remporté par la comédie de Scribe, fait paraître en 1823, en trois tomes (!), un roman intitulé Michel et Christine et la suite. « L’histoire éditoriale de Michel et Christine ne devait pas s’arrêter en si bon chemin, explique Circeto, puisque, en 1823 encore, Scribe et Dupin donnèrent leur propre suite à leur vaudeville : Le retour ou la suite de Michel et Christine, serrés encore de près par l’inévitable Vieillerglé, qui, toujours la même année, remettait le couvert, avec l’aide d’Etienne Arago, sous forme d’un troisième vaudeville intitulé Stanislas ou la suite de Michel et Christine. » Le mérite de Circeto, dans cette affaire, a été d'abord de déterrer cette bibliographie, ensuite et surtout d'y mettre le nez. Mais laissons lui le soin de raconter la suite :

  Première page, premier paragraphe ! Bingo (comme on ne dit pas dans le petit monde feutré de la Rimbaldie) ! Pour une surprise, dites donc, ça c’est vraiment une surprise ! Difficile de faire mieux, non ? Tout y est ou presque ; seul le moment de la prise de la « photo » diffère. La scène introductive de Vieillerglé se situe entre 2 orages, celui de la nature et celui des hommes, quand Rimbaud unit les deux pour n’en faire qu’un. Il ne nous manque ni les moutons (« abrités dans les buissons et sous les arbres » / « tachez de descendre à des retraits meilleurs »), ni l’Enfer (« musique infernale » / « ombre et soufre »), ni même le « Je » du narrateur (qu’on ne retrouvera plus d’ailleurs dans le reste du roman). Le rapport entre les 2 textes s’arrête bien entendu là (mais c’est déjà beaucoup) : un titre, un thème et les principaux éléments de la mise en scène. Qui dit mieux ?

Il est effectivement possible que Rimbaud, qui aimait « la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs » ait connu le roman de Le Poitevin et que cette première page, avec son orage, ses troupeaux, ses bruits de guerre lui aient donné l'idée du poème. La pièce, en tout cas, méritait d'être versée au dossier.