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Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs (1871)

 

 

Charleville, Ardennes, 15 août 1871


À Monsieur Théodore de Banville

Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs
 






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                       I
 
Ainsi, toujours, vers l'azur noir
Où tremble la mer des topazes,
Fonctionneront dans ton soir
Les Lys, ces clystères d'extases !
 
À notre époque de sagous,
Quand les Plantes sont travailleuses,
Le Lys boira les bleus dégoûts
Dans tes Proses religieuses !
 
Le lys de monsieur de Kerdrel,
Le Sonnet de mil huit cent trente,
Le Lys qu'on donne au Ménestrel
Avec l'œillet et l'amarante !
 
Des lys ! Des lys ! On n'en voit pas !
Et dans ton Vers, tel que les manches
Des Pécheresses aux doux pas,
Toujours frissonnent ces fleurs blanches !
 
Toujours, Cher, quand tu prends un bain,
Ta Chemise aux aisselles blondes
Se gonfle aux brises du matin
Sur les myosotis immondes !
 
L'amour ne passe à tes octrois
Que les Lilas, - ô balançoires !
Et les Violettes du Bois,
Crachats sucrés des Nymphes noires !...






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                    II

Ô Poètes, quand vous auriez
Les Roses, les Roses soufflées,
Rouges sur tiges de lauriers,
Et de mille octaves enflées !
 
Quand BANVILLE en ferait neiger,
Sanguinolentes, tournoyantes,
Pochant l'œil fou de l'étranger
Aux lectures mal bienveillantes !
 
De vos forêts et de vos prés,
Ô très paisibles photographes !
La Flore est diverse à peu près
Comme des bouchons de carafes !
 
Toujours les végétaux Français,
Hargneux, phtisiques, ridicules,
Où le ventre des chiens bassets
Navigue en paix, aux crépuscules ;
 
Toujours, après d'affreux desseins
De Lotos bleus ou d'Hélianthes,
Estampes roses, sujets saints
Pour de jeunes communiantes !
 
L'Ode Açoka cadre avec la
Strophe en fenêtre de lorette ;
Et de lourds papillons d'éclat
Fientent sur la Pâquerette.
 
Vieilles verdures, vieux galons !
Ô croquignoles végétales !
Fleurs fantasques des vieux Salons !
Aux hannetons, pas aux crotales,
 
Ces poupards végétaux en pleurs
Que Grandville eût mis aux lisières,
Et qu'allaitèrent de couleurs
De méchants astres à visières !
 
Oui, vos bavures de pipeaux
Font de précieuses glucoses !
Tas d'œufs frits dans de vieux chapeaux,
Lys, Açokas, Lilas et Roses !...






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                    III
 
Ô blanc Chasseur, qui cours sans bas
À travers le Pâtis panique,
Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas
Connaître un peu ta botanique ?
 
Tu ferais succéder, je crains,
Aux Grillons roux les Cantharides,
L'or des Rios au bleu des Rhins,
Bref, aux Norwèges les Florides :
 
Mais, Cher, l'Art n'est plus, maintenant,
C'est la vérité, de permettre
À l'Eucalyptus étonnant
Des constrictors d'un hexamètre ;
 
Là !... Comme si les Acajous
Ne servaient, même en nos Guyanes,
Qu'aux cascades des sapajous,
Au lourd délire des lianes !
 
En somme, une Fleur, Romarin
Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle
Un excrément d'oiseau marin ?
Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?
 
Et j'ai dit ce que je voulais !
Toi, même assis là-bas, dans une
Cabane de bambous, volets
Clos, tentures de perse brune,
 
Tu torcherais des floraisons
Dignes d'Oises extravagantes !...
Poète ! ce sont des raisons
Non moins risibles qu'arrogantes !...





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                   IV 
 
Dis, non les pampas printaniers
Noirs d'épouvantables révoltes,
Mais les tabacs, les cotonniers !
Dis les exotiques récoltes !
 
Dis, front blanc que Phébus tanna,
De combien de dollars se rente
Pedro Velasquez, Habana ;
Incague la mer de Sorrente
 
Où vont les Cygnes par milliers ;
Que tes strophes soient des réclames
Pour l'abatis des mangliers
Fouillés des hydres et des lames !
 
Ton quatrain plonge aux bois sanglants
Et revient proposer aux Hommes
Divers sujets de sucres blancs,
De pectoraires et de gommes !
 
Sachons par Toi si les blondeurs
Des Pics neigeux, vers les Tropiques,
Sont ou des insectes pondeurs
Ou des lichens microscopiques !
 
Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,
Quelques garances parfumées
Que la Nature en pantalons
Fasse éclore ! pour nos Armées !
 
Trouve, aux abords du Bois qui dort,
Les fleurs, pareilles à des mufles,
D'où bavent des pommades d'or
Sur les cheveux sombres des Buffles !
 
Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu
Tremble l'argent des pubescences,
Des calices pleins d'Oeufs de feu
Qui cuisent parmi les essences !
 
Trouve des Chardons cotonneux
Dont dix ânes aux yeux de braises
Travaillent à filer les nœuds !
Trouve des Fleurs qui soient des chaises !
 
Oui, trouve au cœur des noirs filons
Des fleurs presque pierres, fameuses !
Qui vers leurs durs ovaires blonds
Aient des amygdales gemmeuses !
 
Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,
Sur un plat de vermeil splendide
Des ragoûts de Lys sirupeux
Mordant nos cuillers Alfénide !





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                  V
 
Quelqu'un dira le grand Amour,
Voleur des sombres Indulgences :
Mais ni Renan, ni le chat Murr
N'ont vu les Bleus Thyrses immenses !
 
Toi, fais jouer dans nos torpeurs,
Par les parfums les hystéries ;
Exalte-nous vers les candeurs
Plus candides que les Maries...
 
Commerçant ! colon ! médium !
Ta Rime sourdra, rose ou blanche,
Comme un rayon de sodium,
Comme un caoutchouc qui s'épanche !
 
De tes noirs Poèmes, Jongleur !
Blancs, verts, et rouges dioptriques,
Que s'évadent d'étranges fleurs
Et des papillons électriques !
 
Voilà ! c'est le Siècle d'enfer !
Et les poteaux télégraphiques
Vont orner, lyre aux chants de fer,
Tes omoplates magnifiques !
 
Surtout, rime une version
Sur le mal des pommes de terre !
Et, pour la composition
De poèmes pleins de mystère
 
Qu'on doive lire de Tréguier
À Paramaribo, rachète
Des Tomes de Monsieur Figuier,
Illustrés ! chez Monsieur Hachette !

ALCIDE BAVA.
A. R.

14 juillet 1871.

 

 

Monsieur et cher Maître,

     Vous rappelez-vous avoir reçu de province, en juin 1870, cent ou cent cinquante hexamètres mythologiques intitulés Credo in unam ? Vous fûtes assez bon pour répondre !
     C'est le même imbécile qui vous envoie les vers ci-dessus, signés Alcide Bava. Pardon.
     J'ai dix huit ans. J'aimerai toujours les vers de Banville.
     L'an passé je n'avais que dix-sept ans !
     Ai-je progressé ?

ALCIDE BAVA.
A. R.

Mon adresse :

 
M. Charles Bretagne,
Avenue de Mézières, à Charleville,
pour
A. RIMBAUD.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     panorama critique

 

 

Ce n'est pas cela !

ou Ce qu'on dit aux "habiles" à propos du "nouveau".

Demandons aux poètes du nouveau, − idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. − Ce n'est pas cela !

A.R., Lettre à Demeny du 15 mai 1871.

   Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs ne nous est connu que par un seul manuscrit : une lettre datée de Charleville et adressée à Théodore de Banville, l'un des chefs de file de l'école parnassienne. L'envoi est signé sans ambiguïté par Rimbaud, dont les initiales A.R. apparaissent à deux reprises, à la fin du poème et à la fin de la lettre. Mais l'expéditeur a ajouté à son monogramme le nom d'Alcide Bava. Pourquoi cette double signature ? Sans doute pour prendre quelque distance à l'égard du discours tenu par le texte, afin d'avertir le lecteur (et notamment le premier d'entre eux, Théodore de Banville) que les idées véhiculées ne représentent pas forcément le point de vue de l'auteur. Car le poème, un des plus amusants qu'ait écrit Rimbaud, se caractérise avant tout par une grande ironie. 

   On a défini à juste titre ce poème comme une sorte d'Art poétique. Deux mouvements successifs peuvent y être distingués. Le premier, englobant les sections I, II, III, dresse un réquisitoire contre une poétique périmée. Le second, sections IV et V, expose la doctrine personnelle d'Alcide Bava.


Un réquisitoire contre une poétique périmée

   La quintuple reprise de "toujours" (v.1, 16, 17, 37, 41) révèle le leitmotiv de la première partie du texte, la lassitude à l'égard d'un lyrisme floral utilisant "toujours" les mêmes images : les roses pleuvant en neige, v.29 ; la blancheur des lys, v.13-16 ; les Açokas et autres fleurs exotiques, v.45 ; etc., etc. Strophe après strophe, en emballant le rythme par le jeu d'une versification en vers courts et d'une syntaxe concise, volontiers énumérative, volontiers anaphorique, Alcide Bava fait défiler tout un catalogue de poncifs poétiques honnis. Comme Rimbaud dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871, antérieure de quelques mois seulement, mais sans les nommer, en se contentant de les dénoncer au lecteur par le jeu des allusions impertinentes, de la parodie, de la dérision scatologique (cf. v. 39-40, 48, 79, 96), il fait le procès des "premiers romantiques" (Lamartine, par exemple, au v.1) et même des "seconds" (Leconte de Lisle, et surtout Banville). Car BAVa, qui connaît son BAnVille, ne partage pas la nostalgie exprimée par ce maître dans la  Ballade de ses regrets pour l'an mil huit cent trente (deuxième recueil du Parnasse contemporain, 1869-1871) :

Dans ce Paris de l'an mil huit cent trente [...]
La brise en fleur nous venait de Sorrente
!

Aussi lui enjoint-il d'"incague[r] la mer de Sorrente" (v.96), haut-lieu du culte lamartinien et destination fétiche du tourisme romantique. Il ne partage pas non plus, manifestement, le goût de la "chanson lyrique" telle que l'auteur des Odes funambulesques la définit dans sa préface :

"Lyrique, parce qu'on mourra de dégoût si l'on ne prend pas, de-ci de-là, un grand bain d'azur, et si l'on ne peut quelquefois, pour se consoler de tant de médiocrités, rouler échevelés dans les étoiles"

Bava, lui, c'est dans "l'azur noir" (v.1) des poètes, et devant leur flore "diverse [...] comme des bouchons de carafe" (v.35-36) qu'il éprouve de "bleus dégoûts" (v.7). Il ne rêve pas, comme Banville, de prendre "un bain" de poésie, "aux brises du matin, sur les myosotis immondes" (v.19-20). Et, dans tout cela, il est indubitablement l'exact porte-parole de Rimbaud.

   Ces "bleus dégoûts" ne sont pas sans rappeler les "morves d'azur" du Bateau ivre. Bava use pour démystifier les fleurs la même poétique du dégoût employée par Rimbaud pour démystifier l'amour et les femmes dans Mes petites amoureuses, autre poème de l'année 1871. À l'idéalisation dont la nature est l'objet dans la tradition lyrique, il oppose une perception sexualisée, voire obscène, de la vie élémentaire. Tout ici n'est que flux de ventre (excrément, fiente, clystères) ou flux de bouche (baves, bavures, crachats), pommade, gommes et pectoraires, allaitement, épanchement de sèves. Tout lecteur de Rimbaud connaît cette violence verbale, ce rejet véhément de l'idéalisme de convention, ressenti comme un mensonge, dans la poésie comme dans la vie.   

   Mais si Rimbaud et Bava ne font qu'un lorsqu'il s'agit de porter la critique contre les conventions du Romantisme, telles qu'on les trouvait encore chez les Parnassiens, il semble que cette identité se fissure quand Bava entreprend d'édicter pour les poètes une doctrine alternative, fondée sur l'adaptation aux valeurs de la civilisation industrielle. Car ce manifeste moderniste assez désopilant tourne vite à la bouffonnerie, voire à l'absurde, faisant soupçonner une certaine duplicité de la part de l'auteur.


La doctrine d'Alcide Bava

   L'enchaînement des impératifs "sachons" (105), "sers-nous" (129), "fais jouer" (140), "exalte-nous" (142), "rime" (156), "rachète" (161) et surtout "dis" (89, 92) et "trouve" (109, 113, 117, 121, 125) montre qu'on est passé, dans cette deuxième partie du poème, de la poésie qu'on rejette à celle qu'au contraire on prône.

   Prenant l'exact contre-pied de Banville, qui n'a que mépris pour ce qu'il appelle péjorativement "ce siècle de fer" (Ballade de sa fidélité à la poésie, deuxième recueil du Parnasse contemporain), Bava exulte : "Voilà ! c'est le Siècle d'enfer !" (v.149). Le poète, selon lui, doit se faire le chantre du "Siècle" sur sa "lyre aux chants de fer". Le Siècle, c'est-à-dire : "les plantes travailleuses", les "insectes pondeurs", "l'abatis des mangliers", les "poteaux télégraphiques", etc., et puis, bien sûr, "commerçant(s)" et "colon(s)", planteurs de "tabac" et "cotonniers", avec leurs "exotiques récoltes" et  surtout : leurs "rente(s)".

  Il prône une poésie d'inspiration scientifique. Au poète moderne qui les observe comme au microscope, les fleurs révèlent les mystères de leur anatomie, de leurs couleurs et de leurs formes, lui inspirant images précieuses et suggestions érotiques (strophes 105-108, 113-116, 117-120, 125-128). La nature apparaît comme saisie d'un "délire de métamorphose", selon l'expression de Suzanne Bernard, qui est en réalité plutôt un délire de transformation ... industrielle. Fleurs-pommades ! Fleurs cotonneuses ! Fleurs presque pierres, gemmeuses (et précieuses, cela va sans dire) ! Fleurs-chaises : par quelque raccourci saisissant de la chaîne de transformation, il demande au poète "des fleurs qui soient des chaises" (v.124). Fleurs déjà marchandises au moment de leur éclosion ! Fleurs-pantalons, par exemple : comiquement (par le jeu d'une syntaxe bousculée, il semble dire que la nature fait éclore "en pantalons" (c'est-à-dire : dés l'origine sous forme de pantalons) les garances dont nos Armées ont besoin (variante bavienne du providentialisme de Pangloss : "Les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes..."). Les lys eux-mêmes, si l'on en croit Alcide Bava, doivent devenir denrée comestible : "Sers-nous, ô farceur, tu le peux [...] des ragoûts de Lys sirupeux" (v.129-131).

   Le poète selon Bava est à la fois "farceur" (v.129), "jongleur" (v.145) et "médium" (v.141). Les trois mots ensemble rendent bien compte de la mission dévolue au poète dans le cadre de pensée qui est celui d'Alcide Bava. Il lui est demandé d'amuser et d'émerveiller le bon peuple en lui vantant la fée électricité ("papillons électriques"), les charmes de la physique ("blancs, verts et rouges dioptriques"), les ressources de la chimie ("rayon de sodium"), les utilités de la botanique (le "caoutchouc"). Ce faisant, il devient en quelque sorte le prêtre (le "médium") d'un culte nouveau, celui de la Science, susceptible de remplacer les anciennes mysticités ("le Grand Amour") par de nouveaux opiums ("Toi, fais jouer dans nos torpeurs, / Par les parfums les hystéries") porteurs d'espérances plus sublimes (ou plus naïves : le mot "candeurs" est à double entente) que les croyances du passé ("Exalte-nous vers des candeurs / Plus candides que les Maries...").

   Cette leçon de poésie plutôt loufoque culmine dans les deux dernières strophes du texte avec l'instruction donnée au Poète de rimer "une version / sur le mal des pommes de terre" et d'aller puiser ses idées dans les ouvrages de vulgarisation scientifique de l'excellent Louis Figuier. Avant que le poème ne s'achève sur une publicité gratuite pour la maison Hachette (qui rime avec "rachète"), l'auteur fait tout ce qu'il faut pour qu'aucun lecteur ne puisse prendre au sérieux l'art poétique prôné par son apparent porte-parole. Personne, en effet, ne croira qu'un développement sur "le mal des pommes de terre" soit à même de produire "des poèmes pleins de mystère" (v.154-156) ! La dérision de cette fin de texte porte un message clair : le discours du poète utilitariste a définitivement tourné à l'absurde, dévoilant par là (si c'était nécessaire) l'ironie de la posture énonciative. Après nous avoir fait rire de Banville, Rimbaud nous fait rire de Bava.

    On pourrait donc conclure que Rimbaud n'est ni Banville, ni Bava ... et arbitrer les hésitations de la critique à la manière de Pierre Brunel, en disant :

"Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs n'est pas un texte ambigu, mais une parodie double, qui cherche à faire coup double" (A.R. ou l'éclatant désastre, Champ vallon, 1983, p.67).

Mais ce critique se rassure (et nous rassure) à trop bon compte. C'est, je crois, sous-estimer la portée poétique et idéologique de ce texte que d'en nier la très réelle ambiguïté. Car Rimbaud, ni-Bava-ni-Banville si l'on veut, tient aussi de l'un et de l'autre, indissolublement. C'est donc lui-même qu'il "ringardise" (comme on dit familièrement aujourd'hui) sous les noms jumeaux de BAnVille et BAVa. C'est lui-même, une fois de plus, qu'il abreuve de ses sarcasmes, et renvoie au passé, et tente de dépasser.


Rimbaud, élève indocile de Banville

    Comme on peut le comprendre en lisant la lettre jointe au poème, le Rimbaud de 1871 n'est plus très fier des "cent ou cent cinquante hexamètres mythologiques" qu'il a été assez "imbécile" pour envoyer à Banville l'année précédente. Les critiques qu'adresse Bava à un certain Parnasse mythologique et néoromantique, le jeune poète se les adresse d'abord à lui-même. Il demande à Banville s'il a "progressé". Lui-même en est probablement fort convaincu. Or, le style de "fantaisie" qui correspond chez Rimbaud à ce sentiment de progrès (celui qu'il adopte dans Ce qu'on dit au Poète... et dans quelques autres pièces de 1871) n'est pas sans devoir quelque chose à une "lecture mal bienveillante" de Banville.

   Tout en prenant Banville pour cible de ses railleries, Rimbaud lui emprunte en effet beaucoup. Il y a, en effet, chez un certain Banville − celui des Odes funambulesques (1857-1869) − un souci d'aborder des thèmes contemporains (par exemple, en truffant le poème de noms propres qui évoquent le Tout-Paris). Banville aime marier le lyrisme avec la satire, la bouffonnerie : dans son Petit traité de poésie française (éd. Ressouvenances, 1998, p.131) il va jusqu'à définir le "poème moderne", essentiellement, par le registre du "merveilleux bouffon". Il pratique aussi bien la parodie que l'auto-parodie. Il est tout aussi capable de chanter (un peu platement) "Sorrente aux blondes grèves" dans un poème des Stalactites que de se moquer du même cliché, quelques années plus tard, dans La belle Véronique :

(Elle jetait au vent sa tête fulgurante,
Pareille à la toison d'une angélique miss
Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrente
Emporte avec fierté les cargaisons de lys !)

   L'auteur des Odes funambulesques se faisait fort de moderniser la langue des vers en mêlant prosaïsmes et technicismes au vocabulaire traditionnel de la poésie, toutes caractéristiques que l'on retrouve dans le style d'Alcide Bava. Sous ce rapport, c'est une sorte d'hommage que Rimbaud-Bava rend à Banville dans Ce qu'on dit au Poète.... On peut aller jusqu'à dire que Rimbaud imite, pastiche, cette "nouvelle langue comique versifiée" que l'auteur des Odes funambulesques définit dans la préface de son recueil :

"une nouvelle langue versifiée appropriée à nos mœurs et à notre poésie actuelle, et qui procéderait du véritable génie de la versification française en cherchant dans la rime elle-même ses principaux moyens comiques" 

Rimbaud, de fait, multiplie les jeux avec la rime. Il pratique la rime riche (et qui le paraît d'autant plus que l'octosyllabe est un vers court) : les rimes de trois et quatre sons identiques sont nombreuses. Il pratique les parallélismes phonétiques dans le mot-rime, en deçà de la rime elle-même (v.38/40, 73/75, 81/83, 89/91, 90/92), la rime par inclusion (v.77/79, 85/87, v.94/96), la rime équivoquée (v.45/47), la rime sur proclitique (v.45, v.82), toutes acrobaties familières à Banville. Enfin, il pratique volontiers la rime insolite, rapprochant des niveaux de langue ou des réalités disparates. Il prélève d'ailleurs directement chez Banville quelques audacieuses trouvailles en matière de rimes : "amour :: Chat Murr" (v.133/135), "photographes :: bouchons de carafes" (v.34/36), et en invente d'autres dans le même genre.

   Rimbaud reste donc ici un élève (quoique indocile) de Banville. Et il le sait. Quand il demande à son correspondant de lui dire s'il a "progressé", dans la lettre qui accompagne le poème, le jeune homme n'ironise qu'à moitié : il a effectivement eu l'intention, en écrivant Ce qu'on dit au Poète..., de rivaliser avec un maître, de lui démontrer qu'il l'a lu et bien lu, d'obtenir sa reconnaissance.

   Dans sa lettre de 1870, Rimbaud proclamait "bien naïvement" son admiration pour Banville :

"J'aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, puisque le poète est un Parnassien, épris de la beauté idéale ; c'est que j'aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète" (lettre du 24 mai 1870).

Mais Rimbaud a un an de plus ... et la Commune est passée par là. Nous sommes au 14 juillet 1871 (c'est la date facétieusement indiquée au bas du poème). Rimbaud veut bien protester de sa reconnaissance éternelle à l'égard de Banville ("J'aimerai toujours les vers de Banville") mais il ne prétend pas taire ses désaccords. Il compte bien renchérir sur son maître dans le sens de la nouveauté, de la modernité. Souvenons-nous, d'ailleurs, de la lettre dite "du Voyant", qui date de quelques mois à peine. Rimbaud s'y exclamait :

"demandons aux poètes du nouveau, − idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. − Ce n'est pas cela !"

Le coup d'épingle était destiné aux Parnassiens. Bien qu'il les reconnaisse "très voyants", l'auteur de la lettre n'estimait pas ces poètes assez novateurs, assez révolutionnaires, à son goût ! Et il comptait bien le leur faire savoir. Telle est encore la mission dont Alcide Bava a été chargé auprès de Banville : lui faire comprendre que "ce n'est pas cela". D'une certaine manière, Rimbaud reproduit à l'égard de Banville l'hommage impertinent naguère rendu par Baudelaire à Maxime du Camp, l'auteur des Chants modernes (1855), en lui dédiant Le Voyage. Le message était clair : ma modernité n'est pas la vôtre, mon Nouveau n'est pas le vôtre. C'est le même type de message que Rimbaud adresse à Banville, ici. Mais dans un autre contexte historique, et avec de tout autres sous-entendus politiques, probablement.


Bava, double ridicule et problématique de Rimbaud

   La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense floraison de marchandises. Rimbaud, plaisamment, a fait de son porte-parole contre Banville un zélateur enthousiaste de la marchandise florissante. Au travers de cet avatar caricatural, il pousse jusqu'à l'absurde l'exposé d'une possible voie positiviste ou utilitariste pour trouver du Nouveau. Et il est vrai que cette voie, reposant sur une conception bourgeoise du progrès, se trouve finalement disqualifiée dans le texte : soit qu'elle s'attire l'ironie de l'auteur, soit qu'elle se ridiculise elle-même par ses outrances. 

   Par parenthèse, sur la critique d'un certain matérialisme bourgeois ("nos horreurs économiques"), Rimbaud n'était pas loin de converger avec Banville qui ne cessait de dénoncer dans ses vers l'âpreté d'une époque où "tout se vend". Cf. sa Ballade de sa fidélité à la poésie, deuxième série du Parnasse contempoarain (c'était au demeurant un leitmotiv parmi les poètes du XIXe siècle, même les plus conservateurs en politique). Mais, cette critique, Rimbaud, contrairement à Banville, n'entend pas la mener au nom de la nostalgie de 1830. Dans ce sens, bien qu'il brocarde en Alcide Bava une sorte de Prudhomme-Poète, il éprouve un certain degré de connivence idéologique avec lui. Au fond, c'est bien sa propre modernité poétique que Rimbaud invente sous le nom d'Alcide Bava. C'est son propre langage qui, sous ce patronage, trouve à se renouveler, gagne des sommets jamais atteints dans la fantaisie et la drôlerie. C'est sa propre foi dans le¨Progrès qui s'expose en se reniant dans le discours de ce personnage.

   Il y a là, apparemment, un extraordinaire paradoxe, mais pas tellement. Car ce n'est pas un hasard si, en quête de SA modernité poétique, Rimbaud la cherche spontanément du côté des "accidents de féerie scientifique" (Angoisse), de l'innovation technique et commerciale (voire de l'aventure coloniale). C'est sans doute que dans son esprit l'Inconnu qu'il cherche à atteindre se différencie mal, encore, de ce que son siècle appelle le Progrès. C'est que (conformément à l'intuition de Walter Benjamin sur l'obsession du "Nouveau" chez Baudelaire1) quelque chose, dans la façon dont la question était posée, la prédisposait à cette insatisfaisante réponse. Et comme il en est conscient, il s'en tire par le sarcasme et l'auto-parodie.

   C'est là une des grandes ambiguïtés du texte : aussi réticent soit-il devant le positivisme béat de son co-signataire, Rimbaud partage jusque à un certain point avec Alcide Bava − ce double ridicule et problématique de lui-même − l'aspiration à une modernité ... Mais laquelle ? Le savait-il exactement lui-même ? En tous cas, on en cherchera inutilement la définition dans ce poème.

   Mais on pourra la pressentir ailleurs chez Rimbaud, à la même époque, dans sa lettre à Demeny de mai 1871, par exemple :

   "Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
   
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.
   L'art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action ; elle sera en avant.
    Ces poètes seront !"

   La mission émancipatrice du Poète est formulée, dans ces lignes, d'une façon encore assez tâtonnante. Mais on y sent de la part de Rimbaud une évidente recherche de radicalité, une volonté de ne pas en rester à une conception strictement technique ou scientifique du Progrès, au profit d'une modernité comprise comme l'éveil d'aspirations nouvelles dans "l'âme universelle", inconnues ou jugées hors norme jusqu'à ce jour. On devine que la notion de "marche au Progrès", en tant que processus temporel linéaire et irréversible, fait problème. L'échec de la Commune précipitera sans doute dans l'esprit du jeune homme cette remise en cause de "l'Histoire", ainsi qu'on pourra le constater dans Une saison en enfer ("Je ne crois plus à l'Histoire", Nuit de l'enfer). Il semble, en tous cas, que Rimbaud entame en 1871 une réflexion personnelle sur la notion de modernité. Ce sera  un des enjeux constants de son œuvre, jusqu'à l'Adieu d'Une saison en enfer (le fameux : "Il faut être absolument moderne") et aux Illuminations (où la thématique de la modernité est omniprésente), que d'en reformuler la problématique, d'en interroger la possibilité et le sens.

01/01/11 

     

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1 "La nouveauté représente cet absolu qui n’est plus accessible à aucune interprétation ni à aucune comparaison. Elle devient l’ultime retranchement de l’art. La dernière poésie des Fleurs du Mal : Le Voyage. « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre ! » Le dernier voyage du flâneur : la Mort. Son but : le Nouveau. Le nouveau est une qualité indépendante de la valeur d’usage de la marchandise. Il est à l’origine de cette illusion dont la mode est l’infatigable pourvoyeuse. Que la dernière ligne de résistance de l’art coïncidât avec la ligne d’attaque la plus avancée de la marchandise, cela devait demeurer caché à Baudelaire. " Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, « exposé » de 1939, Cerf, 2002, p.55-56.