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« L’hypothèse la plus vraisemblable … »

Sur la pagination de la partie du manuscrit des Illuminations
hébergée à la BnF sous la cote Nafr 14123.

 

 

[1] Dictionnaire Rimbaud - Deux synthèses capitales sur Les Illuminations - I / « Manuscrits » par Michel Murat

[2] Je parle, naturellement, de la partie paginée des Illuminations, qui ne représente en volume que les deux premiers tiers du recueil, tel que nous le lisons dans les éditions actuelles.

 

   Dans son entrée « Illuminations » (« Manuscrits ») du Dictionnaire Rimbaud, comme je l'ai fait remarquer dans mon compte rendu [1], Michel Murat ne discute pas l'argument n°1 en faveur d'une pagination auctoriale des Illuminations [2], celui qui, personnellement, entraîne mon adhésion à cette thèse : l'argument fondé sur le processus de constitution de la série Veillées. La question du feuillet 18 ! J'y reviens ici, plus longuement.
    Qui a paginé les 24 premiers folios des Illuminations ? Dans sa notice, Michel Murat écrit :

Nous entrons ici dans les conjectures : peut-être [les premiers éditeurs] ont-ils simplement paginé (ou fait paginer, l’imprimeur repassant à l’encre) les feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable.

En dépit des prudences d’expression (« conjectures », « hypothèse », « peut-être »), de rigueur en pareil cas, l'auteur adopte une position tranchée, dans un débat dont il veut par ailleurs minimiser l'importance :

La question du classement est plus importante que celle de la numérotation, qui n’est que la matérialisation d’un ordre.

     Sans doute ! Sans doute  ! J’irais même jusqu’à dire que nous n’avons pas besoin d’une pagination autographe prouvée pour observer dans l’enchaînement des textes tels qu’ils nous sont parvenus ce que Murat appelle « un travail d’organisation dû à Rimbaud ». Mais on conviendra qu'une attribution à Rimbaud de la pagination du manuscrit, scientifiquement fondée, validerait opportunément une approche critique des Illuminations comme recueil, et recueil composé. La question de la numérotation n'est donc pas secondaire. Et pour autant qu’on la juge difficilement soluble, elle reste posée. C'est pourquoi Michel Murat a raison, dans son article, de faire brièvement le point sur la graphie des chiffres.

Trois mains ?
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[3] Cf. Les "chiffres non rimbaldiens", le folio 18 et la pagination des Illuminations.

 

 

 

 

 

 

 

 

     Il offre sur cette question de fines observations et avance des hypothèses que je me reproche de n'avoir pas signalées et discutées dans mon précédent compte rendu :

Il y a peut-être deux mains différentes, comme le montrent les formes du 1 (f° 1 formant un angle que prolonge le trait vertical, f° 10 et suivants marqués d’un simple trait vertical) et du 7 (f°7 avec barre transversale à l’encre, sur un chiffre au crayon non barré; f° 17 non barré) ; peut-être même trois, car le 8 du f° 8 et celui du f° 18 ne sont pas tracés du même geste.

     Murat observe que plusieurs des chiffres repassés à l’encre des ff. 1 à 9 sont d’une graphie distincte de celle des chiffres au crayon correspondants. Il mentionne le « 1 » et le « 7 ». Il aurait pu ajouter à la liste le « 2 » et le « 4 ». Le joli « 2 » à l'encre du f°2, au dessin bien articulé, n'a rien à voir avec les « 2 » au tracé mou et relâché que l'on peut observer sur les ff. 20 à 24. Le « 4 » repassé à l’encre est d’un seul geste tandis que les « 4 » au crayon des ff. 14 et 24 sont dessinés en deux temps (d’abord la partie angulaire, puis la barre verticale). J’en conclus, comme Michel Murat, sans doute, que la personne qui a repassé à l’encre les pages 1 à 9 n’est pas celle qui a paginé au crayon l’ensemble de Nafr 14123.
     Quand à la « troisième main », regardons-y tout de même de plus près. Il est de fait que « le 8 du f° 8 et celui du f° 18 ne sont pas tracés du même geste ». Cela tend à prouver, en effet, que la personne ayant surchargé à l'encre les numéros 1 à 9 n'est pas celle qui a tracé directement à l'encre le « 18 » du f° 18. Ni d'ailleurs, par voie de conséquence, le « 12 » du f° 12, car les ff. 18 et 12 sont des feuillets jumeaux, dont les numéros de page ont été visiblement inscrits par la même personne. Or, donc, en suivant l'hypothèse de Michel Murat, il faudrait imputer les paginations directes à l'encre des ff. 12 et 18 à une tierce personne. Mais pourquoi ne pas les attribuer, tout simplement, à qui a paginé au crayon l'ensemble du manuscrit ?
     En effet, observons un à un les chiffres concernés :

  • le « 1 » de « 12 » et de « 18 ». Comme Michel Murat l'a fort justement noté, les « 1 » au crayon des f° 10 et suivants, très différents du « 1 » à l'encre du f°1,  sont marqués d’un simple trait vertical : c'est aussi le cas des « 1 » du f° 12 et du f° 18.

  • le « 2 » de « 12 ». Le « 2 » tracé directement à l'encre du nombre « 12 », très différent du 2 à l'encre du f° 2 comme nous l'avons vu plus haut, se montre par contre tout à fait identique à ceux des ff. 20 à 24 (qui ressemblent eux-mêmes comme des frères, par leur tracé mou, peu articulé, à la majorité des 2 rimbaldiens [3] ).

  • le « 8 » de « 18 ». Il n'y a pas d'autre « 8 » à quoi on puisse le comparer parmi les 24 feuillets numérotés des Illuminations que celui du folio 8, qui est repassé à l'encre, mais qui laisse entrevoir le chiffre au crayon ayant précédé. J'en donne ci-dessous une image agrandie :
     


Le chiffre surchargé ne se voit pas très bien, mais il semble que la boucle supérieure de ce 8 ne soit pas d'un seul tenant. On se demande s'il n'y a pas eu là dans un premier temps un 8 à boucle supérieure ouverte comparable au 8 du n°18 (dont j'ai pu montrer jadis, dans la page de ce site mentionnée en note [3], qu'on le rencontre couramment sous la plume de Rimbaud) :
 

   
     Il y a donc une alternative possible, toute simple, à l'hypothèse d'une troisième main, c'est que les numéros de page, tracés directement à l'encre, des ff. 18 et 12 soient de la main de la personne qui a paginé au crayon l'ensemble du manuscrit.
     Ajoutons à cela que Rimbaud pratique généralement dans ses écrits le « 7 » non barré. Or, comme Michel Murat le signale, le « 7 » avec barre transversale à l’encre du f° 7 surcharge un 7 au crayon non barré, semblable en cela au 7 du f° 17 ... et à la quasi totalité des 7 observables dans les écrits de Rimbaud.

 



 

 

 


 

 

 

 

[4] Cf. notamment : Jacques Bienvenu, billets du 12 février et du 6 mars 2012 du blog Rimbaud ivre.

Conclusions :

1) Deux « mains » seulement sont intervenues dans la numérotation des 24 folios paginés de Nafr 14123. « L'hypothèse la plus vraisemblable », c'est que le f° 18 et le f° 12 ont été numérotés directement à l'encre par la personne même qui a numéroté au crayon l'ensemble des 22 autres pages.

2) Rien n'interdit de penser, a priori, que cette personne ait pu être Rimbaud, contrairement à ce qui a été parfois écrit. Naturellement, le fait que les chiffres tracés au crayon et ceux tracés à l'encre des ff. 12 et 18 soient rimbaldo-compatibles ne suffit pas à prouver qu'ils aient été tracés de la main de Rimbaud. Mais, s'agissant ici de « conjectures », plus ou moins « vraisemblables » ... en voici une, qui n'est pas à négliger.

3) Quant au repassage à l'encre des numéros 1 à 9, comme Jacques Bienvenu et David Ducoffre l'ont expliqué, il a été très probablement exécuté en 1886 par le préparateur du n°5 de La Vogue [4].

Mais il est temps d'élargir la problématique et d'en venir à la question de fond.
 

Qui a agencé la pré-originale des Illuminations ?
 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 


 

[5] 9,5 x 16 au lieu de 13 x 20 pour la majorité des feuillets.

[6] Voir le témoignage de Gustave Kahn dans Symbolistes et Décadents, Léon Vanier, 1902. L'ouvrage est consultable en mode image sur Gallica et en mode texte sur Wikisource. Le récit de Kahn reproduit ci-après se trouve p.56.

[7] Puisque Murat a très justement exclu Fénéon comme possible candidat à ce rôle pour les numéros 5 et 6 de la revue (voir mon c.-r. du 05/03/2021).

[8] Voir notamment le chap. « Les Illuminations, recueil de poèmes en prose », 2013, p. 190-238.

[9] Voir aussi sur ce point ma page :  Une hypothèse pour la structure des Illuminations

 

[10] Je ne parle ici, naturellement, que de l'ensemble de manuscrits hébergé par la BnF sous la cote Nafr 14123.

 

 

 

 

 

 

 


 

[11] Cf. Guyaux, Poétique du fragment, p. 95-100. « L’acropole officielle ... » était destiné à figurer juste devant « Ce sont des villes... » comme le suggèrent le chiffre II visible en arrière-plan du « V » de Villes, dans le folio 15 et le « I » raturé sous le titre Villes dans le f°16. Mais, en se fondant sur ces chiffres, bien lisibles sur les manuscrits, on peut supposer que Germain Nouveau, chargé par Rimbaud de calligraphier « L’acropole officielle ... » (on y reconnaît son écriture), a commis l'erreur de le recopier à la suite de Vagabonds qui, lui-même, succède aux dernières lignes de « Ce sont des villes » sur le feuillet 16. Sauf à devoir reprendre plusieurs pages déjà confectionnées, il fallait se résigner à cette inversion, ce à quoi Rimbaud s'est résigné en surchargeant le chiffre II d’un second titre Villes.

     Qui a classé le texte des Illuminations dans l'ordre que nous connaissons (celui des numéros 5 et 6 de La Vogue pour les deux premiers tiers de l'œuvre) ? Au moment d'aborder cet éternel problème, Michel Murat commence par dire que « nous n'en savons rien » :

A-t-il lui-même [Rimbaud] intercalé le feuillet de « Veillées I-II » avant « Veillée] III », glissé le feuillet 12 à la suite de « Phrases », qui lui ressemble, mis à leur place « Marine » et « Fête d’hiver » ? A-t-il lui-même placé « Après le Déluge » en tête de l’ensemble – geste hautement significatif, parce que le poème encrypte vraisemblablement des allusions à la Commune ? Nous n’en savons rien [...]

Mais, quelques lignes plus loin, il écrit :

[...] dans la revue les éditeurs ont vraisemblablement respecté une certaine forme qui procédait de la suite matérielle des feuillets. Nous entrons ici dans les conjectures : peut-être ont-ils simplement paginé (ou fait paginer, l’imprimeur repassant à l’encre) les feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Peut-être ont-t-ils intercalé des feuillets isolés, mis à la suite de « Phrases » les cinq textes apparentés. Peut-être ont-t-ils décidé de placer en tête « Après le Déluge » : Fénéon le fera dans la plaquette, parce que c’était le meilleur choix à ses yeux, celui des « révolutions cosmiques » inaugurales. Cependant le recueil aurait pu commencer avec « Enfance » (début de la copie continue) sans que sa cohérence en soit affectée.

Donc, nous n'en savons rien ... mais il y a quand même une hypothèse plus vraisemblable que les autres, c'est que la pagination des Illuminations, reflet fidèle de leur  agencement originel, est due à leur premier éditeur. J'opposerai à cette intuition, que je ne partage pas, deux arguments.

     1) Si, comme le dit Michel Murat, les éditeurs du périodique La Vogue avaient d'abord « respecté une certaine forme », c'est-à-dire s'ils s'étaient donné pour règle de publier en priorité les manuscrits calligraphiés issus de la copie continue du printemps 74 ou de janvier 75, ils auraient placé en tête Enfance I-II-III-IV-V (« début de la copie continue ») et n'auraient inclus dans leurs deux premières livraisons aucun des manuscrits isolés ou atypiques mentionnés ci-dessus : Après le Déluge, Phrases (f°12), Veillées I-II, Marine & Fête d'Hiver. Pourquoi, par exemple, auraient-ils placé le seul feuillet recto-verso de toutes les Illuminations celui qui contient Nocturne vulgaire, Marine et Fête d'Hiver, là où il se trouve ? Un vieux parchemin abîmé, aux dimensions atypiques [5], au texte mal calligraphié et plusieurs fois raturé (voir le flou de la mise en page de Nocturne vulgaire, par exemple) ! Vous imaginez, vous, les préparateurs pressés de La Vogue [6], d'Orfer ou Kahn [7], se demandant s'il ne serait pas bon, sur la base d'un critère sans doute thématique (ou générique) d'opérer un rapprochement entre des textes à l'allure de tableaux animés et/ou de récits de rêve, en insérant à la suite de Veillées, Mystique, Aube et Fleurs, au beau milieu des manuscrits calligraphiés sur le papier à lettres extra de Madame Rimbaud, ce médiocre feuillet 21-22 ?
     Cela fait quand même beaucoup d'exceptions à la règle. « L’hypothèse la plus vraisemblable », par conséquent, c'est qu'ils ont « respecté », en priorité, non pas « une certaine forme » mais le manuscrit en tant que tel, dont ils ont publié « les feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés ». Or, cet ordre, qui en avait décidé ? Le hasard ? Ce n'est pas l'impression qu'on a quand on s'est un peu penché sur l'enchaînement des textes dans Les Illuminations. Michel Murat le sait fort bien, s'y étant consacré plus et mieux que quiconque, dans son Art de Rimbaud [8], comme dans sa notice du
Dictionnaire [9].

     2) Et c'est là que prend tout son sens la question du folio 18 : le bien embarrassant folio 18 pour les adeptes de la thèse défendue par Michel Murat. J'en rappelle brièvement les données. La différence de présentation graphique entre la numérotation de l'ensemble [10], et celle des ff. 12 et 18 montre sans discussion possible que l'insertion de ces deux feuillets, opérée dans le but de constituer les séries Veillées I-II-III et Phrases, a été postérieure à l'apposition des chiffres au crayon. Or, est-il vraisemblable que les gens de La Vogue aient eux-mêmes constitué les séries Phrases et Veillées ? Si l'on répond affirmativement, on sera amené à supposer qu'en 1886, chez l'éditeur ou même chez l'imprimeur, la numérotation au crayon ayant été apposée sur le manuscrit, son auteur, ou un troisième larron, s'est avisé tardivement d'y créer deux nouvelles « séries » organisées. Si l'on pense, au contraire, que seul Rimbaud peut avoir pris l'initiative de rayer le titre au singulier du f° 19 pour le remplacer par un III, afin de pouvoir insérer, sous un titre pluriel, deux « veillées » supplémentaires numérotées I et II, alors on ne peut plus douter que la numérotation au crayon dans son ensemble soit de la main de l'auteur.
     Dans le cas de Phrases, cela pourrait se discuter, tant le regroupement des ff. 11 et 12, compréhensible sur le plan de la forme, a quelque chose d'artificiel au plan thématique. Mais dans le cas de Veillées ? Quel motif auraient pu avoir les gens de La Vogue pour procéder à une si conséquente révision du manuscrit ? Ils auraient pu, par exemple, rencontrer Veillées I et II dépourvus de titres. Mais Rimbaud a donné des titres à tous ses textes ou les a inclus dans des séries numérotées. Ils auraient pu, comme pour Villes, trouver des poèmes bizarrement munis d'un même titre et décider de les rassembler. Mais nous savons pourquoi cette anomalie s'est produite dans le cas de Villes, et pourquoi il était quasiment impossible à Rimbaud de placer les deux poèmes l'un à la suite de l'autre, comme il l'avait initialement prévu [11]. Rien de tel, dans le cas des trois sections de Veillées.
     Inversement, de la part de Rimbaud, le motif de cette adjonction se devine sans peine. Le poète semble avoir souhaité, dans cette partie de son manuscrit, rassembler des textes à tendance onirique et/ou féerique (cf. pour le côté nocturne, en sus des Veillées, Aube et Nocturne vulgaire). Vagabonds, qui, dans l'esprit de Rimbaud, aurait dû conclure le cycle des Villes (cf., à nouveau, note [10]) et introduire au cycle suivant, est déjà une « veillée » : 
« Pitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! » L'idée a pu venir tardivement à Rimbaud, pour mettre en relief cette insistance thématique, d'ajouter deux nouveaux poèmes à insérer sous le titre « Veillées ».
      L'hypothèse, de loin, la plus vraisemblable, c'est que Rimbaud est lui-même l'auteur de cette modification, avec la conclusion qu'un tel fait nous impose, en ce qui concerne le processus de pagination.
    

juin 2021           

 

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