Arthur Rimbaud le poète / Sur Les Illuminations / "Les Illuminations manuscrites", vingt-cinq ans après

 

Anniversaire
 

 

« Les Illuminations manuscrites », vingt-cinq ans après 1     

 

1. Steve Murphy, « Les Illuminations manuscrites », Histoires littéraires, n°1, 2000, p. 5-31. Plusieurs travaux ultérieurs de S.M. ont élargi et précisé la problématique de ce texte : AR, OC, IV. Fac-similés, Champion, 2002 ; « Trois manuscrits autographes de R. », Histoires littéraires n°17, 2004, p. 35-57 ; « Chantier d’une révolution poétique : les manuscrits rimbaldiens de la collection Berès », Histoires littéraires n°27, 2006, p. 38-60.

2À la première reproduction en fac-similés non toilettés, celle d'André Guyaux dans Poétique du fragment (La Baconnière, Neuchâtel, 1985), se sont ajoutées celles de « Soir historique » et « Génie » dans le catalogue d'exposition Livres du Cabinet de Pierre Berès, éd. par Emmanuelle Toulet, Musée Condé, Château de Chantilly, 2003.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 


 


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. Site internet de la BnF : cote NAF 14123. Vérifié le 17/08/2025

 

     Quand on est familier des Illuminations, on décèle des symétries entre le début et la fin de l’œuvre, des logiques d’enchaînement entre les textes, des invites à une lecture transversale. Et l’on se pose la question. Faut-il vraiment imputer l’agencement des poèmes à un rédacteur de revue plus de dix ans après leur composition plutôt qu’à l’auteur lui-même, comme le veut la tradition ?
     En l’absence de toute autre source d’information, il est un lieu où chercher la réponse, et ce lieu, seule scène où restent visibles quelques traces de l’acte créatif, c’est le manuscrit. D’où l’intérêt de lire et étudier le recueil dans son manuscrit comme la possibilité nous en est offerte désormais
2. C’est le meilleur moyen pour pouvoir déconstruire, preuves en main, cette légende qui dénie à Rimbaud la paternité des Illuminations en tant qu’ensemble organisé.
    
Tel était le but principal de l'article « Les Illuminations manuscrites », qui a joué un rôle décisif dans l’aggiornamento de notre approche du manuscrit en l’an 01 de notre nouveau siècle. Vingt-cinq ans plus tard, on peut ébaucher un premier bilan de cette entreprise. Sous deux aspects essentiellement : qu'en est-il en 2025 de la question Fénéon ? où en sommes-nous dans le débat sur la pagination des 24 premiers folios et son attribution à Rimbaud par Steve Murphy dans l'article de l'an 2000 ?

 

Le « manuscrit en désordre et sans pagination »
ou le fabuleux destin d’une infox rimbaldienne

     Vous avez lu les poèmes en prose d’Arthur Rimbaud dans une de nos éditions d’aujourd’hui. Vous les avez donc parcourus dans l’ordre où leurs premiers lecteurs les ont découverts – dans le périodique La Vogue, en mai et juin 1886 pour la plupart d’entre eux, dans l’édition Vanier des Poésies complètes, en 1895, pour « Fairy », « Guerre », « Génie », « Jeunesse », « Solde ». Car cet ordre est désormais suivi par les principaux éditeurs.
     Vous avez trouvé au début du recueil, une série « Enfance » et, dans sa dernière partie, une série symétrique intitulée « Jeunesse » où un poème a pour titre « Vingt ans ».
     Vous avez lu à la suite les uns des autres « Parade », « Antique », « Being Beauteous » et « Ô la face cendrée… », non sans y soupçonner un insoupçonnable fil rouge sexuel.
     Vous avez vu un signe dans la contiguïté de « Matinée d’ivresse » et « À une Raison » – l’article indéfini et le R majuscule montrant suffisamment qu’« ivresse » et « Raison » ne sont, chacune, ici, que l’autre nom de l’autre.
     Vous avez remarqué, à mi-chemin de l’ensemble, trois titres homonymes faisant écho à l’expérience des « villes ».
     Vous avez noté avec peut-être un sourire aux lèvres que la première pièce exhorte à « releve[r] les Déluges » (c’est-à-dire les révolutions) et que la dernière en « solde » jusqu’à « l’idée » : « À vendre l’anarchie pour les masses ».
     Vous avez finalement perçu, dans ces enchaînements significatifs, comme les étapes d’un parcours : un parcours objet d’un discours.
     Or ce discours, qui le tient ? Qui l’a organisé, tramé, manigancé ainsi, dès l’origine ?
     Quand vous saisissez « BnF 14123 » dans la zone de recherche de votre navigateur, en quête des vingt-quatre feuillets paginés des
Illuminations, une présentation s'affiche, où vous pouvez lire : « manuscrit des 29 premiers poèmes publiés en 1886 dans la revue La Vogue par Félix Fénéon ; c'est lui qui a rangé et numéroté les feuillets3. » L’agencement des deux premiers tiers des Illuminations par ce jeune animateur de revues d’avant-garde, vingt-cinq ans à peine, est donc présenté comme un fait établi.

 

 

 

 

 

4. Œuvres de Arthur Rimbaud. Vers et proses, Préface de Paul Claudel. Mercure de France, 1912, p. 316.

 

 

 

 

 

 

 

5. Ces découvertes sont exposées dans la thèse de Bouillane de Lacoste, qui a été publiée au Mercure de France, en 1939, sous le titre : Rimbaud et le problème des Illuminations.

 

 

6. Voir Henry de Bouillane de Lacoste – Arthur Rimbaud, Illuminations. Painted Plates, édition critique, introduction et notes par H. de Bouillane de Lacoste, Mercure de France, 1949. Cette édition offre en annexe, p. 137-149, de larges extraits de la correspondance entre Bouillane de Lacoste et Félix Fénéon.

 
 

     En octobre 1886, évoquant dans Le Symboliste l’édition en plaquette des poèmes en prose de Rimbaud, Félix Fénéon avait déclaré : « Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans un ordre logique ». Cela revenait à dire que dans La Vogue, quelques mois auparavant, l’ordre suivi, fort différent, ne l’était pas. C’est Fénéon lui-même, pourtant, selon ce qu’il dira plus tard à Bouillane de Lacoste, qui l’avait mis en place !
    
Dans son volume des Œuvres de Arthur Rimbaud au Mercure de France, en 1912, Paterne Berrichon, qui n’avait jamais vu le manuscrit, avalisa cette doctrine d’un « manuscrit en désordre et sans pagination
4 ».
     Lorsqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, pour la première fois, un chercheur put consulter les manuscrits des Illuminations, notamment ceux de la collection Lucien-Graux, il fut donc extrêmement étonné de les découvrir numérotés de 1 à 24, dans l’ordre de leur première impression du printemps 1886. Bouillane de Lacoste s’apprêtait à démontrer par une analyse graphologique approfondie que tous les manuscrits du recueil sont postérieurs à tous les manuscrits datables de 1873 et que, donc, le dossier des Illuminations était postérieur à Une Saison en enfer. Un changement s’était produit au cours de l’année 1874 dans l’écriture de Rimbaud, notamment caractérisé par l’apparition d’un « f » minuscule bouclé dans sa partie basse, tel qu’on n’en observe pratiquement jamais dans les autographes antérieurs. La copie par Rimbaud du long poème de Verlaine « Crimen Amoris » est un des rares autographes qui nous soit parvenu pour l’année 1873. Or, l’on n’y trouve aucun de ces f minuscules bouclés alors que Les Illuminations en contiennent plus de 450.
     Le chercheur avait aussi identifié dans certaines copies l’écriture du poète Germain Nouveau avec lequel Rimbaud a cohabité quelque temps à Londres à partir de mars 1874
5. Sur la demande de Rimbaud, Nouveau a recopié intégralement « Villes » (« L’acropole officielle... ») sur les folios 16 et 17. Un peu plus loin, c’est encore lui qui recopie « Métropolitain », à l’exclusion des premières lignes (fos 23 et 24). Vous reconnaissez son écriture à l’absence fréquente de majuscule en début de phrase, à ses ligatures entre deux mots successifs, à la sorte d’appendice caudal descendant dont il orne ses « s ».
     Et maintenant, allant de surprise en surprise, Bouillane se demandait si le désordre fameux de l’édition préoriginale ne cachait pas, en fait, un ordre préalable émanant de l’auteur. Il décida d’interroger par lettre Félix Fénéon, devenu presque octogénaire
6. Celui-ci se souvint d’avoir personnellement
préparé les Illuminations pour leur publication dans le périodique mais il se montra tout à fait surpris que leurs manuscrits soient numérotés. Il assura les avoir reçus sans pagination, mais finit par convenir qu’il les avait peut-être, après tout, sans qu’il s’en souvienne, paginé lui-même. Bouillane de Lacoste le crut.
     André Guyaux, dans sa thèse de 1985, se montra plus circonspect mais jugea impossible de mettre en doute la parole de Fénéon. Percevant dans l’art de Rimbaud une « poétique du fragment », l’hypothèse d’un « manuscrit en désordre » pouvait, en outre, ne pas lui déplaire. Il la fit sienne. Dans
son édition de la Bibliothèque de la Pléiade (2009, p. 944), le même critique écrit : « Félix Fénéon, qui semble avoir préparé seul aussi bien l’édition préoriginale que l’édition originale [...] ». La formule se veut prudente mais, en réalité, elle entretient la légende. Le doute n’a pourtant pas cessé de grandir sur ce point depuis 25 ans.

7. Adrien Cavallaro, Rimbaud et le Rimbaldisme, XIXe-XXe siècle, Hermann, 2019, p. 86-88.

8. Claude Zissmann, Ce que révèle le manuscrit des Illuminations,  Le Bossu Bitor, 1989, p. 23.

 

 

 

 

9. Dans les numéros 5 et 6 de La Vogue, puis dans la plaquette d’octobre 1886, « Fête d’hiver » et « Les Ponts » sont reproduits sans leurs titres. Le premier ne fait qu’un avec « Marine » qui le précède sur le manuscrit. Le second apparaît soudé à « Ouvriers » qui le précède dans
le manuscrit.

10. Dans une lettre à Léon Vanier du 3 février 1888 (voir, par exemple, Lefrère, op. cit. 2007, p. 388), Verlaine fait allusion à la brouille intervenue en mai 1886 entre Gustave Kahn et Léo d’Orfer, qui conduisit ce dernier à quitter la revue La Vogue en emportant un lot de manuscrits.



 

11 Encore que la plupart des manuscrits de poèmes de 1872 de la collection Pierre Berès présente un format standard de 13 x 20 cm, comme 20 des 35 manuscrits connus de poèmes en prose. Voir : Vente Pierre Berès - 80 ans de passion - 4ème Vente : Le Cabinet Des Livres - Hotel Drouot, Paris - 20 juin 2006, p. 208-243.


12Après un bon siècle de grand désordre… dans le mode d’édition du recueil. Voir ici.

 

     Dans « Les Illuminations manuscrites », Steve Murphy a attiré l’attention sur l’extrême fragilité du témoignage de Fénéon devant Bouillane, ses contrevérités, ses contradictions. Dans « Rimbaud et le rimbaldisme7 », Adrien Cavallaro a fait remarquer, après Claude Zissmann8 et Steve Murphy, que lorsque Fénéon déclare avoir distribué dans un ordre logique les poèmes des Illuminations, en 1886, dans la revue Le Symboliste, il parle de son travail pour la plaquette. On ne saurait donc brandir cet article comme une preuve de son rôle éminent dans l’agencement fourni par le périodique.
     Dans le Dictionnaire Rimbaud des éditions Classiques Garnier, Michel Murat met en avant deux bonnes raisons de penser que Fénéon n’est pour rien dans le classement initial des Illuminations. Premièrement, son expression « chiffons volants » pourrait convenir à la rigueur pour désigner les manuscrits reproduits dans les numéros 7, 8 et 9 de La Vogue, mais elle ne correspond en rien à l’apparence extrêmement soignée des manuscrits de NAF 14173. Deuxièmement, passant pour un éditeur sérieux, s’il avait réellement préparé l’édition des nos 5 et 6 du périodique, il aurait évité la suppression des deux titres « Les Ponts » et « Fête d’hiver ». Or, il n’a pas corrigé l’erreur non plus dans la plaquette, ce qui tend à prouver qu’il n’a jamais eu sous les yeux les vingt-quatre premiers feuillets
9. Et quant aux cinq derniers, ceux qui ont paru tardivement chez Vanier après avoir été emportés par Léo d’Orfer lors de sa rupture10 avec Kahn, c’est tout juste s’il en a entendu parler au moment où il écrit son article pour Le Symboliste. Pour mettre au point son intégrale incomplète d’octobre 1886, généralement et abusivement considérée comme « l’originale des Illuminations », il a travaillé à partir des textes imprimés sans avoir la faculté de consulter les originaux.
     « Fénéon n’intervient probablement, écrit Murat, qu’après la rupture entre Gustave Kahn et Léo d’Orfer » (art. cit., p.361-362). S’agissant des poèmes en prose, il n’a classé pour la publication que les huit inclus dans les numéros 8 et 9 de la revue et c’est peut-être là son excuse, si l’on tient à lui en trouver une : il n’a eu à s’occuper que de la partie effectivement non paginée des textes rimbaldiens transmise à l’équipe de La Vogue, qui mêlait en outre aux poèmes en prose onze pièces de vers datées de 1872. Ce mélange, comme on l’a compris ultérieurement, n’était pas de l’intention de Rimbaud. Il s’était opéré par hasard au cours d’un processus de transmission accidenté. Au total, c'est une cinquantaine de feuillets que La Vogue a eu à traiter, et cette liasse de manuscrits disparates par leur contenu comme par leur format
11, envisagée globalement, a sans doute mérité quelque peu le qualificatif de « chiffons volants » employé par le jeune éditeur, raison pour laquelle ceux qui réellement savaient (Gustave Kahn, Léo d'Orfer et d'autres) n'auront pas jugé bon de le démentir. Félix Fénéon pourrait avoir simplement généralisé à l’ensemble du manuscrit l’idée de désordre qu’il s’en était faite sur la seule base de la partie qu’on lui avait demandé de préparer (les numéros 7, 8 et 9 de la revue). En 1949, c'est en quelque sorte de bonne foi qu'il se serait rendu coupable d’un faux témoignage.
     Bel exemple, en tout cas, d’une infox rimbaldienne qui a fait florès : contrairement à ce qu’on lit partout, ce n'est pas Félix Fénéon qui a agencé Les Illuminations dans leur présentation originelle, celle dans laquelle nous les relisons aujourd'hui
12. Mais si ce n’est pas lui, alors, qui ?

   

Alors, qui ? Rimbaud ?

      Telle n’est pas l’opinion de Michel Murat, dans le Dictionnaire Rimbaud des Éditions Classiques Garnier :

[…] dans la revue les éditeurs ont vraisemblablement respecté une certaine forme qui procédait de la suite matérielle des feuillets. Nous entrons ici dans les conjectures : peut-être ont-ils simplement paginé (ou fait paginer, l’imprimeur repassant à l’encre) les feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Peut-être ont-t-ils intercalé des feuillets isolés, mis à la suite de « Phrases » les cinq textes apparentés. Peut-être ont-t-ils décidé de placer en tête « Après le Déluge » […]

Quelle est cette « forme », procédant « de la suite matérielle des feuillets » ? Parmi les pages manuscrites de poèmes en prose qu’ils avaient à traiter, les responsables de La Vogue ont publié en premier lieu, dans leurs n°5 et 6, vingt manuscrits d’aspect très homogène, se ressemblant par leur format (13 x 20 cm), par le papier utilisé (un même papier vergé, blanc-crème, de qualité supérieure), par l’écriture (une cursive élégante fortement penchée à droite) et par la méthode de la copie continue. C’est-à-dire que les poèmes y sont souvent copiés bout à bout, sur une même page ou chevauchant d’une page sur l’autre.
     Il est intéressant de dresser la liste de ces 9 ensembles regroupant chacun 3 à 6 poèmes soudés entre eux, soit par la copie continue, soit parce qu’ils sont copiés dos à dos (fos 21-22), soit parce qu’ils sont regroupés en série par le jeu de la numérotation en chiffres romains et des titres (fos18-19). Sont placés entre crochets les poèmes « Les Ponts » et « Fêtes d’hiver » que La Vogue, oubliant leurs titres, a accolés aux poèmes qui les précédaient :


1 - « Enfance I-II-III-IV-V », « Conte »
2 - « Antique », « Being Beauteous», « xxx. »
3 - « Vies I-II-III », « Départ », « Royauté »
4 - « À une Raison », « Matinée d’ivresse », « Phrases » (début)
5 - « Ouvriers », [« Les Ponts »], « Ville », « Ornières »
6 - « Villes » (« Ce sont des villes ! ... »), « Vagabonds », « Villes »
     (« L’acropole officielle… »)
7 - « Veillées I-II-III », « Mystique », « Aube », « Fleurs »
8 - « Marine », « Nocturne vulgaire », [« Fête d’hiver »]
9 - « Angoisse », « Métropolitain », « Barbare »



 

13. André Guyaux, notice des Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2009, p. 943 : « la série de poèmes d’“Après le Déluge” à “Barbare” […] apparaît comme un recueil constitué en tant que tel ».

14. Murphy, 2000, p. 21.

 
 

Ce système revient à constituer à l’intérieur du texte des concaténations insécables et cette configuration du manuscrit laissait une place réduite à l’initiative de l’éditeur, pour peu qu’il soit homme à respecter le document qu’il avait sous les yeux, ce qui fut fait. D’où cette impression d’un « recueil constitué » notée par André Guyaux dans sa pléiade de 200913.
    
Cependant, comme l’indiquait Murphy dans « Les Illuminations manuscrites » : « les divers enchaînements ne constituent pas à eux seuls un ordre de lecture, mais plutôt un ensemble de petites séries de poèmes14 ». Si l’on en reste à la description du manuscrit comme un ensemble d’« ensembles » (c’est le mot de Murat), on laisse une porte ouverte aux hasards du processus de transmission qui pourraient avoir perturbé l’ordre de succession initial des « petites séries » induites par le mode de transcription. Les éditeurs auraient aussi pu décider de les faire permuter entre elles pour obtenir certains effets thématiques de leur goût. Toutes choses qui inclinent Murat à rejeter la thèse d’un agencement intégralement fixé par l’auteur.
     C’est logique, dans le cadre philologique restreint qui est le sien. Mais, dans ce cadre, quid de ce qu’il appelle évasivement et sans s’attarder les « feuillets isolés » ? Traduisons : ces feuillets atypiques n°12 et n°18 qui impliquent, comme Murphy l’a expliqué, une numérotation de la main de Rimbaud ?
      Dans « Les Illuminations manuscrites », Steve Murphy a en effet montré tout le parti qu’on peut tirer des anomalies étranges de cette numérotation. Deux des
fos paginés, au lieu de montrer leur numéro circonscrit par une sorte de quart de cercle ou de petit coin, l’isolent d’un trait oblique. Ces feuillets n°12 et n°18 ont en commun d’avoir connu un sectionnement et de présenter leur numéro de page directement inscrit à l’encre, alors que tous les autres ont d’abord été tracés au crayon. Pourquoi un éditeur aurait-il procédé ainsi ?
     Dans le cas du fo 12, la solution de continuité suppose que quelqu’un, pour prélever une partie de son contenu (des textes brefs, peut-être, qui auront été soit éliminés, soit recopiés ailleurs), a amputé la page en haut et en bas d'un tiers de sa hauteur. Le manuscrit mesure en effet 12 cm de haut et, comme son papier relève des feuillets au format standard de 13 x 20 cm, on déduit qu'il a été amputé de 8 cm, espace correspondant à deux ou trois textes brefs du type des « Phrases ».  À la suite de quoi il s’est trouvé obligé de réinscrire le numéro de page.
     Page 18, il s'est agi de faire précéder un poème intitulé « Veillée » au singulier de deux textes de thématique voisine coiffés du titre « Veillées » au pluriel. Quelqu’un a voulu construire tardivement une série (« Veillées ») qui n'était pas prévue lors de la pagination initiale au crayon, sans quoi nous n’observerions pas l’anomalie précédemment décrite dans le tracé de la numérotation. Cette opération s'est donc déroulée après la pagination au crayon. Il y a eu un
fo 18 paginé au crayon qui s’est vu substituer un autre fo, prélevé dans la moitié inférieure de celui de « Fairy ».
      La différence constatée dans le graphisme des numéros de page vient de ce que la personne qui a effectué les deux opérations décrites ne s'est pas souciée d'imiter le style précédemment utilisé pour le reste des
fos. Quelle est cette personne ? Qui a pu vouloir créer la série « Veillées » et opérer dans le manuscrit les transformations que nous venons de décrire ? La réponse la plus logique et, partant, la plus vraisemblable, c'est qu'il s'agit de l'auteur lui-même. Mais, si c'est Rimbaud qui a réalisé ces opérations, alors – la pagination au crayon étant forcément antérieure à ce geste – c'est lui aussi qui a paginé les fos 1-24.
     La foi spontanément accordée au témoignage de Fénéon est ce qui a fait douter jusqu’ici d’une pagination par Rimbaud, avec pour conséquences un manque assez général d’intérêt pour l’étude du manuscrit. Or, comme on vient de le constater, la lecture des Illuminations dans leurs manuscrits, pour peu qu’on la conduise avec méthode et minutie, ne cesse d’y révéler les indices d’une volonté organisatrice, en bref, la présence de l’auteur.

 

 

 

15. Se reporter notamment aux contributions de Jacques Bienvenu : pages des 12 février 2012, 6 mars 2012 et 18 décembre 2019 du blog Rimbaud ivre, et de David Ducoffre : pages des 7 et 21 décembre 2019 du blog Enluminures (painted plates).

16. Alain Bardel, « Les “chiffres non rimbaldiens”, le fo 18 et la pagination des Illuminations », section « Les Illuminations », site internet Rimbaud, le poète (vérifié le 27/01/2025)

17. Billet du 6 mars 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18. Lettre à Ernest Delahaye du 1er mai 1875. Par exemple, dans Rimbaud, Correspondance, Jean-Jacques Lefrère, Fayard, 2007, p. 196-197.

19. Jacques Bienvenu, « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations », Rimbaud vivant n°58, 2019, p. 23-28.

 
 

Contre-arguments

     L’analyse graphologique murphyenne des chiffres que nous observons dans les angles supérieurs du manuscrit, à droite ou à gauche, a donné lieu à discussion. Jacques Bienvenu et David Ducoffre ont tenté de prouver dans leurs blogs respectifs15 que ces chiffres n’étaient pas « rimbaldiens », c’est-à-dire qu’ils n’étaient pas conformes à ceux que l’on peut relever dans les multiples autographes en notre possession. Je pense avoir suffisamment montré le contraire16.
     Les deux mêmes chercheurs ont reproché à Steve Murphy d’attribuer indistinctement à Rimbaud, dans « Les Illuminations manuscrites », tous les chiffres figurant sur les vingt-quatre fos, y compris les repassages à l’encre des feuillets 1 à 9. On trouve au bas du fo 9, explique Jacques Bienvenu dans son blog « Rimbaud ivre
17 », la mention manuscrite « Arthur Rimbaud ». Or, le nom de Rimbaud est aussi imprimé à la suite d’« Ornières », dernier poème de la livraison du 13 mai 1886. La Vogue marquait ainsi conventionnellement, par une signature, l’achèvement de la partie consacrée à l’auteur dans l’exemplaire concerné. Cela laisse à penser que ses éditeurs, dans un premier temps, n’ont envisagé de reproduire que neuf feuillets dans leur n°5 : « Le recopiage à l’encre semble bien être une indication de Fénéon (ou d’un autre dirigeant) pour l’impression. » C’est une démonstration convaincante.
     Cependant, de même que l’attribution à Rimbaud des paginations à l’encre 12 et 18 n’impliquait nullement que l’encre fût considérée partout, de façon principielle, comme la marque de l’auteur, comme on l'a dit, de même, l’attribution justifiée à l’éditeur des repassages à l’encre des numéros 1 à 9 n’empêche nullement que l’inscription à l’encre des numéros 12 et 18 puisse être de la main de Rimbaud, comme Steve Murphy l’a démontré. Deux nouveaux problèmes en suspens, donc, qui restent en attente d’une souhaitable résolution consensuelle.
     Si c’était Rimbaud qui avait numéroté le manuscrit, disent encore les opposants à la thèse murphienne, il l’aurait fait jusqu’au bout. L’interruption de la pagination après le n°24 occupé par « Barbare » est bien la preuve du lien exclusif entre numérotation et processus de publication, dans les numéros 5 et 6 de La Vogue. Tel est l’ultime argument du scepticisme à l’égard de la pagination auctoriale.
     À cet argument, on ne peut répondre que par une hypothèse, mais qui a pour elle un haut degré de vraisemblance. Bouillane de Lacoste, nous l’avons dit, a repéré dans le manuscrit la main de Germain Nouveau ainsi qu’une particularité graphique de la lettre « f » qui n’apparaît dans l’écriture de Rimbaud qu’à partir du manuscrit des Illuminations. Aussi a-t-il daté ce dernier du printemps 1874. Mais un ensemble de facteurs incite aujourd’hui à situer plus tardivement, en janvier-février 1875, l’essentiel de la transcription.
     Dans une lettre à Ernest Delahaye du 1er mai 1875, Verlaine révèle que Rimbaud lui a demandé de transmettre ses poèmes en prose à Nouveau, alors à Bruxelles, « pour être imprimés
18 ». Il semble y avoir eu, entre Rimbaud et Nouveau, un projet de faire imprimer Les Illuminations à Bruxelles, où Nouveau se rend à la mi-janvier 1875 après un séjour d’un mois à Charleville. Sachant par ailleurs que Rimbaud fait lui aussi un court séjour à Charleville19 à partir du 29 décembre 1874, on est porté à imaginer que c’est pendant ces quelques semaines de janvier-février 1875, et en liaison avec ce projet d’édition, que Rimbaud se met à confectionner en hâte les vingt calligraphies impeccables qu’il destine au début de son recueil et qui figurent parmi les vingt-quatre feuillets paginés.
     Mais tous les poèmes des Illuminations n’ont pas reçu ce traitement de faveur. Certains d’entre eux sont même arrivés jusqu’à nous dans un état assez précaire, recopiés sur des bouts de papier et montrant des signes d’un travail encore en cours, rognés, découpés aux ciseaux ou recopiés recto-verso. Ils sont probablement restés dans un état antérieur à la campagne de transcription de 1875. Très légèrement antérieur, cependant, car, comme Jacques Bienvenu l’a observé, la lettre envoyée par Rimbaud à Jules Andrieu en avril 1874 ne compte pas encore ces « f » bouclés qui caractérisent tous les autographes des Illuminations, y compris les moins soignés d’entre eux. Ils auraient certainement été recopiés comme les autres, mais peut-être l’homme était-il pressé ? Peut-être venait-il de trouver un emploi à Stuttgart ? Peut-être, tout simplement, le papier vint-il à lui manquer ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

20. Paul Verlaine, « Arthur Rimbaud », Les hommes d’aujourd’hui, n°318, Léon Vanier, 1888.

 

     Vous l’imaginez, pendant le glacial hiver 1875 où il les recopie dans la chambre louée par Germain Nouveau à Charlestown. Il a ses manuscrits avec lui, classés dans un ordre de succession qu'il s'octroie la liberté de modifier en cours de transcription mais qui a déjà été établi dans ses grandes lignes. Car Rimbaud ne s’est pas attelé à recopier ses poèmes à marche forcée en janvier-février 1875 sans avoir une vision d’ensemble de son œuvre. Les poèmes qui vont d’« Angoisse » à « Solde », et qui correspondent donc pour l’essentiel aux feuillets non paginés, sont, dans l’ensemble, significativement plus denses sur le plan des idées et plus directs sur celui du témoignage personnel que ceux qui les ont précédés. Le seul fait que « Génie », « Jeunesse » et « Solde » qui sont, chacun à sa manière, des synthèses de la pensée, de l’expérience et de l'art de l’auteur appartiennent aux feuillets non paginés démontre que cette partie du manuscrit, loin de représenter un reliquat encore à classer, constitue le couronnement prévu d’un ensemble organisé.
     Rimbaud sait dès le départ que tout le mouvement de son recueil conduit à « Génie », « Jeunesse » (en particulier « Jeunesse III. Vingt ans ») et « Solde ». Il sait pourquoi il a regroupé en dernière partie de recueil des poèmes contestant l'ordre social, notamment la fonction de divertissement dévolue aux artistes, comme « Promontoire » et « Scènes », l'ordre économique, comme « Mouvement », « Soir historique » et « Démocratie », l'ordre moral, comme « Dévotion », « Bottom » et « H ». Il le sait, même s’il n’est peut-être pas entièrement fixé encore sur l'agencement dans lequel il classera ces poèmes au moment de les mettre définitivement au net. Moment qui, malheureusement pour nous, n'arrivera jamais. Car Rimbaud s’interrompt.
    
Et c’est à ce moment qu'il pagine ses premiers folios de 1 à 24, pour fixer ce qui est accompli. Lorsque le nouveau manuscrit aura été entièrement calligraphié, sa foliotation indiquera à l’imprimeur l’ordre à suivre. Peut-être même Rimbaud a-t-il eu l’intention de recopier, un jour prochain, sur une feuille de format « normal » les spécimens peu académiques, tel ce recto-verso des folios 21-22 ajoutés pour leur apport thématique aux vingt manuscrits sur papier vergé, ainsi que cette moitié de feuillet sur laquelle il a copié « Veillées I-II » insérée après la numérotation des folios 1-24 en remplacement d’un ancien folio 18.
     Cependant, fin février, quand Verlaine fait son apparition à Stuttgart, les choses en sont toujours au même point. Arrivé depuis deux semaines, tout au plus, Rimbaud n'a pas eu le temps de se replonger dans ses
Illuminations, comme il l'envisageait probablement puisqu'il a amené en Allemagne son manuscrit avec lui. C'est la survenue de Verlaine qui accélère les événements. Non par indifférence au destin de son projet, comme on l’a dit, mais au contraire parce qu’il voit dans cette visite l’occasion de le faire avancer, croyant même encore possible un soutien financier à l’entreprise par son ancien « compagnon d’enfer », il demande à Verlaine d’envoyer les poèmes à Germain Nouveau.

     Bien évidemment, il adjoint au colis pour Bruxelles les manuscrits qu'il n'a pu recopier à Charleville. Ceux qui, destinés au dernier tiers du recueil, se sont trouvés en dessous de la pile au moment et à l'endroit du manuscrit où Rimbaud a interrompu son travail. Juste après le feuillet de « Barbare ». Il vérifie peut-être, en toute hâte, le classement. Peut-être même pas. Il ne prend pas le temps de les paginer. Et il remet ses
Illuminations
entre les mains de « quelqu’un qui en eut soin20 ».

 

 

 

 


21Les Manuscrits d’Arthur Rimbaud, Postface André Guyaux, Éditions des Saints Pères, 2019.

22. À l’exception de « Dévotion » et de « Démocratie », inconnus.

23. À l'exception des proses de La Vogue 8-9, qui, pour avoir été prévues par Rimbaud dans la dernière partie de son recueil, ont quand même, dans le détail, été classées par Fénéon.

24. Steve Murphy, « Rimbaud et la prose d’avenirs possibles », Revue d'Histoire littéraire de la France, 122e année, n° 1, 1 – 2022, p. 131-148.

25. Alain Bardel, Les Illuminations ou Rimbaud l’Obscur, PUM, 2025 (à paraître, 23 octobre 2025).

 
 

*

    Le débat sur les manuscrits des Illuminations relancé par l’article de Steve Murphy en l’an 2000 a connu quelques avancées. Mais, en un quart de siècle, il n’est guère sorti d’un très petit cercle de spécialistes qui restent en outre trop divisés sur le sujet pour que l'opinion établie puisse être ébranlée. Michel Murat a expliqué pourquoi Félix Fénéon n’est pour rien dans l’agencement initial des poèmes mais c’est pour en imputer la pagination aux imprimeurs ou aux éditeurs. André Guyaux, par contre, ne semble pas très éloigné de l’attribuer à Rimbaud quand il dit des feuillets numérotés de 1 à 24 qu’ils « semblent former un ensemble, même si nous ne pouvons avoir la complète certitude que la numérotation des feuillets est bien de Rimbaud21 ». Si nous ne pouvons en avoir « la complète certitude », c’est que nous avons pour le moins une forte propension à le penser. Il ne reste qu’un petit pas à faire mais il n’a pas été fait.
     Un consensus semble malgré tout s’être consolidé parmi les éditeurs pour présenter les poèmes dans leur ordre initial de publication, façon de reconnaître que la provenance auctoriale de cet ordre n’est pas impossible. Par ailleurs, tous les manuscrits ont désormais bénéficié de reproductions en fac-similé, ce qui permet d’en avoir une vision d’ensemble
22. Quand on se donne la peine de les parcourir, on observe le poète au travail, installant des enchaînements significatifs, confectionnant des séries et jusqu'à des cycles thématiques. On en sort convaincu de la paternité de Rimbaud, non seulement dans la pagination des folios 1 à 24 mais, de façon globale, dans l'ordre actuellement suivi par nos éditions, d'« Après le Déluge » jusqu'à « Solde »23. Et cette conviction ouvre la voie à la recherche des logiques d’ensemble participant à l'unité du recueil. Voir par exemple, Steve Murphy, « Rimbaud et la prose d’avenirs possibles23 » ou le chapitre « Une hypothèse sur les logiques à l’œuvre dans l’agencement », de mon livre à paraître Les Illuminations ou Rimbaud l’Obscur24.

 

Alain Bardel, septembre 2025.

 

   

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Les « chiffons volants » de M. FénéoN (DÉCEMBRE 2024).

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