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Arthur Rimbaud le poète /
Sur Les Illuminations / "Les
Illuminations manuscrites", vingt-cinq ans après
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« Les Illuminations
manuscrites », vingt-cinq ans après
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1. Steve Murphy, « Les Illuminations manuscrites », Histoires
littéraires, n°1, 2000, p. 5-31.
Plusieurs travaux
ultérieurs de S.M. ont élargi et précisé la problématique de ce
texte : AR,
OC, IV.
Fac-similés,
Champion, 2002 ; « Trois manuscrits
autographes de R. », Histoires
littéraires n°17, 2004,
p. 35-57 ; « Chantier
d’une
révolution
poétique
:
les
manuscrits
rimbaldiens
de
la
collection
Berès »,
Histoires
littéraires
n°27,
2006, p.
38-60.
2. À
la première reproduction en fac-similés non toilettés, celle d'André
Guyaux dans Poétique du fragment (La Baconnière, Neuchâtel,
1985), se sont ajoutées celles de « Soir historique » et « Génie »
dans le catalogue d'exposition
Livres du Cabinet de Pierre Berès, éd. par Emmanuelle
Toulet, Musée Condé, Château de Chantilly, 2003.
3. Site internet de la BnF : cote NAF 14123. Vérifié le 17/08/2025 |
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Quand on est familier des Illuminations, on décèle des
symétries entre le début et la fin de l’œuvre, des logiques d’enchaînement
entre les textes, des invites à une lecture transversale. Et l’on se
pose la question. Faut-il vraiment imputer l’agencement des poèmes à
un rédacteur de revue plus de dix ans après leur composition plutôt
qu’à l’auteur lui-même, comme le veut la tradition ?
En l’absence de toute autre source d’information, il
est un lieu où chercher la réponse, et ce lieu, seule scène où
restent visibles quelques traces de l’acte créatif, c’est le
manuscrit. D’où l’intérêt de lire et étudier le recueil dans son
manuscrit comme la possibilité nous en est offerte désormais2. C’est le meilleur moyen
pour pouvoir déconstruire, preuves en main,
cette légende qui dénie à Rimbaud la paternité des Illuminations
en tant qu’ensemble organisé.
Tel était le but
principal de l'article « Les Illuminations manuscrites », qui
a joué un rôle décisif
dans l’aggiornamento de notre approche du manuscrit en l’an 01 de
notre nouveau siècle. Vingt-cinq ans plus tard, on peut ébaucher un
premier bilan de cette entreprise. Sous deux aspects essentiellement
:
qu'en est-il
en 2025 de la question Fénéon ? où en sommes-nous dans le débat sur
la pagination des 24 premiers folios et son attribution à Rimbaud
par Steve Murphy dans l'article de l'an 2000 ?
Le « manuscrit en désordre et sans
pagination »
ou le fabuleux destin d’une infox rimbaldienne
Vous avez lu les poèmes en prose d’Arthur
Rimbaud dans une de nos éditions d’aujourd’hui. Vous les avez donc
parcourus dans l’ordre où leurs premiers lecteurs les ont
découverts – dans le périodique La Vogue,
en mai et juin 1886 pour la plupart d’entre eux, dans l’édition
Vanier des Poésies complètes, en 1895,
pour « Fairy », « Guerre », « Génie », « Jeunesse », « Solde ». Car
cet ordre est désormais suivi par les principaux éditeurs.
Vous avez trouvé au début du recueil, une série
« Enfance » et, dans sa dernière partie, une série symétrique
intitulée « Jeunesse » où un poème a pour titre « Vingt ans ».
Vous avez lu à la suite les uns des autres « Parade »,
« Antique », « Being Beauteous » et « Ô la face cendrée… », non sans
y soupçonner un insoupçonnable fil rouge sexuel.
Vous avez vu un signe dans la contiguïté de « Matinée
d’ivresse » et « À une Raison » – l’article indéfini et le R
majuscule montrant suffisamment qu’« ivresse » et « Raison » ne
sont, chacune, ici, que l’autre nom de l’autre.
Vous avez remarqué, à mi-chemin de l’ensemble, trois
titres homonymes faisant écho à l’expérience des « villes ».
Vous avez noté avec peut-être un sourire aux lèvres que
la première pièce exhorte à « releve[r] les Déluges » (c’est-à-dire
les révolutions) et que la dernière en « solde » jusqu’à
« l’idée » : « À vendre l’anarchie pour les masses ».
Vous avez finalement perçu, dans ces enchaînements
significatifs, comme les étapes d’un parcours : un parcours objet
d’un discours.
Or ce discours, qui le tient ?
Qui l’a organisé, tramé, manigancé ainsi, dès l’origine ?
Quand vous saisissez « BnF 14123 » dans la zone de
recherche de votre navigateur, en quête des vingt-quatre feuillets
paginés des Illuminations, une
présentation s'affiche, où vous pouvez lire : « manuscrit des 29
premiers poèmes publiés en 1886 dans la revue La Vogue
par Félix Fénéon ; c'est lui qui a rangé et numéroté les feuillets3. »
L’agencement des deux premiers tiers des
Illuminations par ce jeune animateur de
revues d’avant-garde, vingt-cinq ans à peine, est donc présenté
comme un fait établi. |
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En octobre
1886, évoquant dans
Le Symboliste
l’édition en plaquette des poèmes en prose de Rimbaud,
Félix Fénéon avait déclaré : « Les feuillets, les chiffons volants
de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer
dans un ordre logique ». Cela
revenait à dire que dans La Vogue,
quelques mois auparavant,
l’ordre suivi, fort différent, ne l’était pas. C’est Fénéon
lui-même, pourtant, selon ce qu’il dira plus tard à Bouillane de
Lacoste, qui l’avait mis en place !
Dans son volume des Œuvres de Arthur
Rimbaud au Mercure de France, en 1912, Paterne Berrichon, qui
n’avait jamais vu le manuscrit, avalisa cette doctrine d’un
« manuscrit en désordre et sans pagination4
».
Lorsqu’à la veille
de la seconde guerre mondiale, pour la première fois, un chercheur
put consulter les manuscrits des Illuminations, notamment
ceux de la collection Lucien-Graux, il fut donc extrêmement étonné
de les découvrir numérotés de 1 à 24, dans l’ordre de leur première
impression du printemps 1886. Bouillane de Lacoste
s’apprêtait à démontrer par une analyse graphologique approfondie
que tous les manuscrits du recueil sont postérieurs à tous les
manuscrits datables de 1873 et que, donc, le dossier des
Illuminations était postérieur à Une Saison en enfer. Un
changement s’était produit au cours de l’année 1874 dans l’écriture
de Rimbaud, notamment caractérisé par l’apparition d’un « f »
minuscule bouclé dans sa partie basse, tel qu’on n’en observe
pratiquement jamais dans les autographes antérieurs. La copie par
Rimbaud du long poème de Verlaine « Crimen Amoris » est un des rares
autographes qui nous soit parvenu pour l’année 1873. Or, l’on n’y
trouve aucun de ces f minuscules bouclés alors que Les
Illuminations en contiennent plus de 450.
Le chercheur avait aussi identifié dans certaines
copies l’écriture du poète Germain Nouveau avec lequel Rimbaud a
cohabité quelque temps à Londres à partir de mars 18745.
Sur la demande de Rimbaud, Nouveau a recopié intégralement
« Villes » (« L’acropole officielle... ») sur les folios 16 et 17.
Un peu plus loin, c’est encore lui qui recopie « Métropolitain », à
l’exclusion des premières lignes (fos 23 et 24). Vous
reconnaissez son écriture à l’absence fréquente de majuscule en
début de phrase, à ses ligatures entre deux mots successifs, à la
sorte d’appendice caudal descendant dont il orne ses « s ».
Et maintenant, allant de surprise en surprise,
Bouillane se demandait si le désordre fameux de l’édition
préoriginale ne cachait pas, en fait, un ordre préalable émanant de
l’auteur. Il décida d’interroger par lettre Félix Fénéon, devenu
presque octogénaire6. Celui-ci se souvint d’avoir
personnellement
préparé les Illuminations pour leur
publication dans le périodique mais il se
montra tout à fait surpris que leurs manuscrits soient numérotés. Il
assura les avoir reçus sans pagination, mais finit par convenir
qu’il les avait peut-être, après tout, sans qu’il s’en souvienne,
paginé lui-même. Bouillane de Lacoste le crut.
André Guyaux, dans sa thèse de 1985, se montra plus
circonspect mais jugea impossible de mettre en doute la parole de
Fénéon. Percevant dans l’art de Rimbaud une « poétique du
fragment », l’hypothèse d’un « manuscrit en désordre » pouvait,
en outre, ne
pas lui déplaire. Il la fit sienne. Dans son édition de la
Bibliothèque de la Pléiade (2009, p. 944), le même critique écrit :
« Félix Fénéon, qui semble avoir préparé seul aussi bien l’édition
préoriginale que l’édition originale [...] ». La formule se veut
prudente mais, en réalité, elle entretient la légende. Le doute n’a
pourtant pas cessé de grandir sur ce point depuis 25 ans. |
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Dans « Les Illuminations manuscrites », Steve Murphy a attiré
l’attention sur l’extrême fragilité du témoignage de Fénéon devant
Bouillane, ses contrevérités, ses contradictions. Dans
« Rimbaud et le rimbaldisme7 », Adrien Cavallaro a fait remarquer,
après Claude Zissmann8
et Steve Murphy, que lorsque Fénéon déclare avoir distribué dans
un ordre logique les poèmes des Illuminations, en 1886, dans
la revue Le Symboliste, il parle de son travail pour la
plaquette. On ne saurait donc brandir cet article comme une preuve
de son rôle éminent dans l’agencement fourni par le périodique.
Dans le Dictionnaire Rimbaud des éditions
Classiques Garnier, Michel Murat met en avant deux bonnes raisons de
penser que Fénéon n’est pour rien dans le classement initial des
Illuminations. Premièrement, son expression « chiffons volants »
pourrait convenir à la rigueur pour désigner les manuscrits
reproduits dans les numéros 7, 8 et 9 de La Vogue, mais elle
ne correspond en rien à l’apparence extrêmement soignée des
manuscrits de NAF 14173. Deuxièmement, passant pour un éditeur
sérieux, s’il avait réellement préparé l’édition des nos
5 et 6 du périodique, il aurait évité la suppression des deux titres
« Les Ponts » et « Fête d’hiver ». Or, il n’a pas corrigé l’erreur
non plus dans la plaquette, ce qui tend à prouver qu’il n’a jamais
eu sous les yeux les vingt-quatre premiers feuillets9.
Et quant aux cinq derniers, ceux qui ont paru tardivement chez
Vanier après avoir été emportés par Léo d’Orfer lors de sa rupture10
avec Kahn, c’est tout juste s’il en a entendu parler au moment où il
écrit son article pour Le Symboliste. Pour mettre au point
son intégrale incomplète d’octobre 1886, généralement et abusivement
considérée comme « l’originale des Illuminations », il a
travaillé à partir des textes imprimés sans avoir la faculté de
consulter les originaux.
« Fénéon n’intervient probablement, écrit Murat, qu’après la
rupture entre Gustave Kahn et Léo d’Orfer » (art. cit., p.361-362).
S’agissant des poèmes en prose, il n’a classé pour la publication
que les huit inclus dans les numéros 8 et 9 de la revue et c’est
peut-être là son excuse, si l’on tient à lui en trouver une : il n’a
eu à s’occuper que de la partie effectivement non paginée des textes
rimbaldiens transmise à l’équipe de La Vogue, qui mêlait en
outre aux poèmes en prose onze pièces de vers datées de 1872. Ce
mélange, comme on l’a compris ultérieurement, n’était pas de
l’intention de Rimbaud. Il s’était opéré par hasard au cours d’un
processus de transmission accidenté. Au total, c'est une
cinquantaine de feuillets que La Vogue a eu à traiter, et
cette liasse de manuscrits disparates par leur contenu comme par
leur format11, envisagée globalement, a
sans doute mérité quelque peu le qualificatif de « chiffons volants »
employé par le jeune éditeur, raison pour laquelle ceux qui
réellement savaient (Gustave Kahn, Léo d'Orfer et d'autres) n'auront
pas jugé bon de le démentir. Félix Fénéon pourrait avoir simplement généralisé
à l’ensemble du manuscrit l’idée de désordre qu’il s’en était faite
sur la seule base de la partie qu’on lui avait demandé de préparer (les
numéros 7, 8 et 9 de la revue). En 1949, c'est en quelque sorte de
bonne foi qu'il se serait rendu coupable d’un faux témoignage.
Bel exemple, en tout cas, d’une infox rimbaldienne qui
a fait florès : contrairement à ce qu’on lit partout, ce n'est pas
Félix Fénéon qui a agencé Les Illuminations dans leur présentation
originelle, celle dans laquelle nous les relisons aujourd'hui12.
Mais si ce n’est pas lui, alors, qui ? |
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Alors, qui ? Rimbaud ?
Telle n’est pas
l’opinion de Michel Murat, dans le Dictionnaire Rimbaud des
Éditions Classiques Garnier :
[…] dans la revue les éditeurs ont
vraisemblablement respecté une certaine forme qui procédait
de la suite matérielle des feuillets. Nous entrons ici dans
les conjectures : peut-être ont-ils simplement paginé (ou
fait paginer, l’imprimeur repassant à l’encre) les feuillets
dans l’ordre où ils les ont trouvés. C’est l’hypothèse la
plus vraisemblable. Peut-être ont-t-ils intercalé des
feuillets isolés, mis à la suite de « Phrases » les cinq
textes apparentés. Peut-être ont-t-ils décidé de placer en
tête « Après le Déluge » […]
Quelle est
cette « forme », procédant « de la suite matérielle des
feuillets » ? Parmi les pages manuscrites de poèmes en prose qu’ils
avaient à traiter, les responsables de La Vogue ont publié en
premier lieu, dans leurs n°5 et 6, vingt manuscrits d’aspect très
homogène, se ressemblant par leur format (13 x 20 cm), par le papier
utilisé (un même papier vergé, blanc-crème, de qualité supérieure),
par l’écriture (une cursive élégante fortement penchée à droite) et
par la méthode de la copie continue. C’est-à-dire que les poèmes y
sont souvent copiés bout à bout, sur une même page ou chevauchant
d’une page sur l’autre.
Il est intéressant de dresser la liste de ces 9
ensembles regroupant chacun 3 à 6 poèmes soudés entre eux, soit par
la copie continue, soit parce qu’ils sont copiés dos à dos (fos
21-22), soit parce qu’ils sont regroupés en série par le jeu
de la numérotation en chiffres romains et des titres (fos18-19).
Sont placés entre crochets les poèmes « Les Ponts » et « Fêtes
d’hiver » que La Vogue, oubliant leurs titres, a accolés
aux poèmes qui les précédaient :
1 - « Enfance I-II-III-IV-V », « Conte »
2 - « Antique », « Being Beauteous», « xxx. »
3 - « Vies I-II-III », « Départ », « Royauté »
4 - « À une Raison », « Matinée d’ivresse », « Phrases » (début)
5 - « Ouvriers », [« Les Ponts »], « Ville », « Ornières »
6 - « Villes » (« Ce sont des villes ! ... »), « Vagabonds », «
Villes »
(« L’acropole officielle… »)
7 - « Veillées I-II-III », « Mystique », « Aube », « Fleurs »
8 - « Marine », « Nocturne vulgaire », [« Fête d’hiver »]
9 - « Angoisse », « Métropolitain », « Barbare »
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Ce système revient à constituer à l’intérieur du
texte des concaténations insécables et cette configuration du
manuscrit laissait une place réduite à l’initiative de l’éditeur,
pour peu qu’il soit homme à respecter le document qu’il avait sous
les yeux, ce qui fut fait. D’où cette impression d’un « recueil
constitué » notée par André Guyaux dans sa pléiade de 200913.
Cependant, comme l’indiquait Murphy dans « Les
Illuminations manuscrites » : « les divers enchaînements ne
constituent pas à eux seuls un ordre de lecture, mais plutôt un
ensemble de petites séries de poèmes14 ».
Si l’on en reste à la description du manuscrit comme un ensemble
d’« ensembles » (c’est le mot de Murat), on laisse une porte ouverte
aux hasards du processus de transmission qui pourraient avoir
perturbé l’ordre de succession initial des « petites séries »
induites par le mode de transcription. Les éditeurs auraient aussi pu
décider de les faire permuter entre elles pour obtenir
certains effets thématiques de leur goût. Toutes choses qui
inclinent Murat à rejeter la thèse d’un agencement intégralement
fixé par l’auteur.
C’est logique, dans le cadre philologique restreint qui
est le sien. Mais, dans ce cadre, quid de ce qu’il appelle
évasivement et sans s’attarder les « feuillets isolés » ?
Traduisons : ces feuillets atypiques n°12 et n°18 qui impliquent,
comme Murphy l’a expliqué, une numérotation de la main de Rimbaud ?
Dans « Les Illuminations manuscrites »,
Steve Murphy a en effet montré tout le parti qu’on peut tirer des
anomalies étranges de cette numérotation. Deux des fos
paginés, au lieu de montrer leur numéro circonscrit par une sorte de
quart de cercle ou de petit coin, l’isolent d’un trait oblique. Ces feuillets n°12 et n°18
ont en commun d’avoir connu un sectionnement et de présenter leur
numéro de page directement inscrit à l’encre, alors que tous les
autres ont d’abord été tracés au crayon. Pourquoi un éditeur
aurait-il procédé ainsi ?
Dans le cas du fo 12, la solution de
continuité suppose que quelqu’un, pour prélever une partie de son contenu (des
textes brefs, peut-être, qui auront été soit éliminés, soit recopiés
ailleurs), a amputé la page en haut et en bas d'un tiers de sa
hauteur. Le manuscrit mesure en effet 12 cm de haut et, comme son
papier relève des feuillets au format standard de 13 x 20 cm, on
déduit qu'il a été amputé de 8 cm, espace correspondant à deux ou
trois textes brefs du type des « Phrases ». À la suite de quoi
il s’est trouvé
obligé de réinscrire le numéro de page.
Page 18, il s'est agi de faire
précéder un poème intitulé « Veillée » au singulier de deux textes
de thématique voisine coiffés du titre « Veillées » au pluriel. Quelqu’un a voulu construire tardivement une série
(« Veillées ») qui n'était pas prévue lors de la pagination initiale
au crayon, sans quoi nous n’observerions pas l’anomalie précédemment
décrite dans le tracé de la numérotation. Cette opération s'est donc
déroulée après la pagination au crayon. Il y a eu un fo
18 paginé au crayon qui s’est vu substituer un autre fo,
prélevé dans la moitié inférieure de celui de « Fairy ».
La différence constatée dans le graphisme des
numéros de page vient de ce que la personne qui a effectué les deux
opérations décrites ne s'est pas souciée d'imiter le style
précédemment utilisé pour le reste des fos. Quelle est
cette personne ? Qui a pu vouloir créer la série « Veillées » et
opérer dans le manuscrit les transformations que nous venons de
décrire ? La réponse la plus logique et, partant, la plus
vraisemblable, c'est qu'il s'agit de l'auteur lui-même. Mais, si
c'est Rimbaud qui a réalisé ces opérations, alors – la pagination au
crayon étant forcément antérieure à ce geste – c'est lui aussi qui a
paginé les fos 1-24.
La foi spontanément accordée au témoignage de Fénéon
est ce qui a fait douter jusqu’ici d’une pagination par Rimbaud,
avec pour conséquences un manque assez général d’intérêt pour
l’étude du manuscrit. Or, comme on vient de le constater, la lecture
des Illuminations dans leurs manuscrits, pour peu qu’on la
conduise avec méthode et minutie, ne cesse d’y révéler les indices
d’une volonté organisatrice, en bref, la présence de l’auteur. |
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Contre-arguments
L’analyse graphologique murphyenne des chiffres que nous observons
dans les angles supérieurs du manuscrit, à droite ou à gauche, a
donné lieu à discussion. Jacques Bienvenu et David Ducoffre ont
tenté de prouver dans leurs blogs respectifs15
que ces chiffres n’étaient pas « rimbaldiens », c’est-à-dire qu’ils
n’étaient pas conformes à ceux que l’on peut relever dans les
multiples autographes en notre possession. Je pense avoir
suffisamment montré le contraire16.
Les deux mêmes chercheurs ont reproché à Steve Murphy
d’attribuer indistinctement à Rimbaud, dans « Les Illuminations
manuscrites », tous les chiffres figurant sur les vingt-quatre fos,
y compris les repassages à l’encre des feuillets 1 à 9. On trouve au
bas du fo 9, explique Jacques Bienvenu dans son blog
« Rimbaud ivre17 »,
la mention manuscrite « Arthur Rimbaud ». Or, le nom de Rimbaud est
aussi imprimé à la suite d’« Ornières », dernier poème de la
livraison du 13 mai 1886. La Vogue marquait ainsi
conventionnellement, par une signature, l’achèvement de la partie
consacrée à l’auteur dans l’exemplaire concerné. Cela laisse à
penser que ses éditeurs, dans un premier temps, n’ont envisagé de
reproduire que neuf feuillets dans leur n°5 : « Le recopiage à
l’encre semble bien être une indication de Fénéon (ou d’un autre
dirigeant) pour l’impression. » C’est une démonstration
convaincante.
Cependant, de même que l’attribution à Rimbaud des
paginations à l’encre 12 et 18 n’impliquait nullement que l’encre
fût considérée partout, de façon principielle, comme la marque de
l’auteur, comme on l'a dit, de même, l’attribution justifiée à
l’éditeur des repassages à l’encre des numéros 1 à 9 n’empêche
nullement que l’inscription à l’encre des numéros 12 et 18 puisse
être de la main de Rimbaud, comme Steve Murphy l’a démontré. Deux
nouveaux problèmes en suspens, donc, qui restent en attente d’une
souhaitable résolution consensuelle.
Si c’était Rimbaud qui avait numéroté le manuscrit,
disent encore les opposants à la thèse murphienne, il l’aurait fait
jusqu’au bout. L’interruption de la pagination après le n°24 occupé
par « Barbare » est bien la preuve du lien exclusif entre
numérotation et processus de publication, dans les numéros 5 et 6 de
La Vogue. Tel est l’ultime argument du scepticisme à l’égard
de la pagination auctoriale.
À cet argument, on ne peut répondre que par une
hypothèse, mais qui a pour elle un haut degré de vraisemblance.
Bouillane de Lacoste, nous l’avons dit, a repéré dans le manuscrit
la main de Germain Nouveau ainsi qu’une particularité graphique de
la lettre « f » qui n’apparaît dans l’écriture de Rimbaud qu’à
partir du manuscrit des Illuminations. Aussi a-t-il daté ce
dernier du printemps 1874. Mais un ensemble de facteurs incite
aujourd’hui à situer plus tardivement, en janvier-février 1875,
l’essentiel de la transcription.
Dans une lettre à Ernest Delahaye du 1er mai
1875, Verlaine révèle que Rimbaud lui a demandé de transmettre ses
poèmes en prose à Nouveau, alors à Bruxelles, « pour être imprimés18 ».
Il semble y avoir eu, entre Rimbaud et Nouveau, un projet de faire
imprimer Les Illuminations à Bruxelles, où Nouveau se rend à
la mi-janvier 1875 après un séjour d’un mois à Charleville.
Sachant par ailleurs que Rimbaud fait lui aussi un court séjour à
Charleville19 à partir du 29
décembre 1874, on est porté à imaginer que
c’est pendant ces quelques semaines de janvier-février 1875, et en
liaison avec ce projet d’édition, que Rimbaud se met à confectionner
en hâte les vingt calligraphies impeccables qu’il destine au début
de son recueil et qui figurent parmi les vingt-quatre feuillets
paginés.
Mais tous les poèmes des Illuminations n’ont pas
reçu ce traitement de faveur. Certains d’entre eux sont même arrivés
jusqu’à nous dans un état assez précaire, recopiés sur des bouts de
papier et montrant des signes d’un travail encore en cours, rognés,
découpés aux ciseaux ou recopiés recto-verso. Ils sont probablement restés dans
un état antérieur à la campagne de transcription de 1875. Très
légèrement antérieur, cependant, car, comme Jacques Bienvenu l’a
observé, la lettre envoyée par Rimbaud à Jules Andrieu en avril 1874
ne compte pas encore ces « f » bouclés qui caractérisent tous les
autographes des Illuminations, y compris les moins soignés
d’entre eux. Ils auraient certainement été recopiés comme les
autres, mais peut-être l’homme était-il pressé ? Peut-être venait-il
de trouver un emploi à Stuttgart ? Peut-être, tout simplement, le
papier vint-il à lui manquer ? |
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20. Paul
Verlaine, « Arthur Rimbaud », Les hommes d’aujourd’hui,
n°318, Léon Vanier, 1888. |
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Vous l’imaginez, pendant le glacial hiver 1875 où il les recopie
dans la chambre louée par Germain Nouveau à Charlestown. Il a ses
manuscrits avec
lui, classés dans un ordre de succession qu'il
s'octroie la liberté de modifier en cours de transcription mais qui
a déjà été établi dans ses grandes lignes. Car Rimbaud ne s’est pas
attelé à recopier ses poèmes à marche forcée en janvier-février 1875
sans avoir une vision d’ensemble de son œuvre. Les poèmes qui vont
d’« Angoisse » à « Solde », et qui correspondent donc pour
l’essentiel aux feuillets non paginés, sont, dans l’ensemble,
significativement plus denses sur le plan des idées et plus directs
sur celui du témoignage personnel que ceux qui les ont précédés. Le
seul fait que « Génie », « Jeunesse » et « Solde » qui sont, chacun
à sa manière, des synthèses de la pensée, de l’expérience et de
l'art de l’auteur appartiennent aux feuillets non paginés démontre
que cette partie du manuscrit, loin de représenter un reliquat
encore à classer, constitue le couronnement prévu d’un ensemble
organisé.
Rimbaud sait dès le départ que tout le mouvement de son
recueil conduit à « Génie », « Jeunesse » (en particulier « Jeunesse
III. Vingt ans ») et « Solde ». Il sait pourquoi il a regroupé en
dernière partie de recueil des poèmes contestant l'ordre social,
notamment la fonction de divertissement dévolue aux artistes, comme
« Promontoire » et « Scènes », l'ordre économique, comme
« Mouvement », « Soir historique » et « Démocratie », l'ordre moral,
comme « Dévotion », « Bottom » et « H ». Il le sait, même s’il n’est
peut-être pas entièrement fixé encore sur l'agencement dans lequel
il classera ces poèmes au moment de les mettre définitivement au
net. Moment qui, malheureusement pour nous, n'arrivera jamais.
Car Rimbaud s’interrompt.
Et c’est à ce moment qu'il pagine ses premiers
folios de 1 à 24, pour fixer ce qui est accompli. Lorsque le
nouveau manuscrit aura été entièrement calligraphié, sa foliotation
indiquera à l’imprimeur l’ordre à suivre. Peut-être même Rimbaud
a-t-il eu l’intention de recopier, un jour prochain, sur une feuille
de format « normal » les spécimens peu académiques, tel ce recto-verso des folios 21-22 ajoutés pour leur apport
thématique aux vingt manuscrits sur papier vergé, ainsi que cette
moitié de feuillet sur laquelle il a copié « Veillées I-II » insérée après la
numérotation des folios 1-24 en remplacement
d’un ancien folio 18.
Cependant, fin février, quand Verlaine fait son
apparition à Stuttgart, les choses en sont toujours au même point.
Arrivé depuis deux semaines, tout au plus, Rimbaud n'a pas eu le
temps de se replonger dans ses Illuminations, comme il
l'envisageait probablement puisqu'il a amené en Allemagne son manuscrit avec lui. C'est
la survenue de Verlaine qui accélère les événements. Non par
indifférence au destin de son projet, comme on l’a dit, mais au
contraire parce qu’il voit dans cette visite l’occasion de le faire
avancer, croyant même encore possible un soutien financier à
l’entreprise par son ancien « compagnon d’enfer », il demande à
Verlaine d’envoyer les poèmes à Germain Nouveau.
Bien évidemment, il adjoint au colis pour Bruxelles les
manuscrits qu'il n'a pu recopier à Charleville. Ceux qui, destinés
au dernier tiers du recueil, se sont trouvés en dessous de la pile
au moment et à l'endroit du manuscrit où Rimbaud a interrompu son
travail. Juste après le feuillet de « Barbare ». Il vérifie
peut-être, en toute hâte, le classement. Peut-être même pas. Il ne
prend pas le temps de les paginer. Et il remet ses
Illuminations
entre les mains de « quelqu’un qui en eut soin20 ». |
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Le débat sur les manuscrits des
Illuminations relancé par l’article de Steve Murphy en l’an 2000 a
connu quelques avancées.
Mais, en un quart de siècle, il n’est guère sorti d’un très petit cercle de spécialistes qui
restent en outre trop divisés sur le sujet pour que l'opinion
établie puisse être ébranlée. Michel Murat a expliqué pourquoi Félix
Fénéon n’est pour rien dans l’agencement initial des poèmes mais
c’est pour en imputer la pagination aux imprimeurs ou aux éditeurs.
André Guyaux, par contre, ne semble pas très éloigné de l’attribuer
à Rimbaud quand il dit des feuillets numérotés de 1 à 24 qu’ils «
semblent former un ensemble, même si nous ne pouvons avoir la
complète certitude que la numérotation des feuillets est bien de
Rimbaud21
». Si nous ne pouvons en avoir « la complète certitude », c’est que
nous avons pour le moins une forte propension à le penser. Il ne
reste qu’un petit pas à faire mais il n’a pas été fait.
Un consensus semble malgré tout s’être consolidé parmi
les éditeurs pour présenter les poèmes dans leur ordre initial de
publication, façon de reconnaître que la provenance auctoriale de
cet ordre n’est
pas impossible. Par ailleurs, tous les manuscrits ont désormais bénéficié de reproductions en
fac-similé, ce qui permet d’en avoir une vision d’ensemble22.
Quand on se donne la peine de les parcourir, on observe le poète au
travail, installant des enchaînements significatifs, confectionnant
des séries et jusqu'à des cycles thématiques. On en sort convaincu
de la paternité de Rimbaud, non seulement dans la pagination des
folios 1 à 24 mais, de façon globale, dans l'ordre actuellement
suivi par nos éditions, d'« Après le Déluge » jusqu'à « Solde »23.
Et cette conviction ouvre la voie à la recherche des logiques d’ensemble
participant à l'unité du recueil. Voir par exemple, Steve Murphy, « Rimbaud et la prose
d’avenirs possibles23 »
ou
le chapitre « Une hypothèse
sur les logiques à l’œuvre dans l’agencement », de mon livre à
paraître
Les Illuminations ou Rimbaud l’Obscur24.
Alain Bardel, septembre 2025.
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Pour approfondir
avec ce site...
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Sur la question Fénéon
Les « chiffons volants » de M. FénéoN (DÉCEMBRE
2024).
Sur la pagination
LES « CHIFFRES NON RIMBALDIDENS », LE FOLIO 18 ET LA PAGINATION
DES ILLUMINATIONS (JANVIER 2020).
Pourquoi la pagination du manuscrit des
Illuminations s'arrête-t-elle à « Barbare ? »
(janvier 2025)
Sur les manuscrits des Illuminations de
façon générale
Sur les traits de séparation dans le manuscrit
des Illuminations (avRil
2025)
LES ILLUMINATIONS MANUSCRITES SUR INTERNET
(NOVEMBRE 2019)
Sur Les Illuminations de façon générale
LA FAQ DES ILLUMINATIONS (MARS 2018)
UNE HYPOTHÈSE POUR LA STRUCTURE DES ILLUMINATIONS (JANVIER
2021)
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