Rimbaud, le Poète / Accueil > Tous les textes > Autres versions des poèmes du Recueil de Douai

 

AUTRES VERSIONS DES POÈMES DU "RECUEIL DE DOUAI"


Il existe, pour les poèmes de 1870, d'autres versions que celles de la lettre à Banville ou du Recueil de Douai. Ces versions peuvent présenter des variantes intéressantes. Nous incluons ici la plupart d'entre elles, en précisant entre parenthèses leur origine. 
Abréviations utilisées : (I) Manuscrits autographes détenus par Georges Izambard.
(LC) Texte imprimé, publié dans La Charge.
(A) Manuscrit autographe inclus dans une lettre à Jean Aicard.
(V) Copie du dossier Verlaine.

Les versions détenues par Izambard sont probablement les premières versions connues des poèmes concernés. C'est du moins l'hypothèse formulée par Steve Murphy (SM-IV p.84), estimant que Rimbaud était sans doute enclin à solliciter en premier l'avis de son professeur avant d'envoyer ses œuvres pour publication à Banville ou à La Charge. En tous cas, toutes ces versions sont antérieures au dossier Demeny (ou "Recueil de Douai"), sauf celles des "Effarés" qui datent de 1871, et que nous classons ici par "commodité comparative". Pour des notices plus détaillées, nous renvoyons aux versions de Douai. 





Le Forgeron (I)
Vénus anadyomène (I)
À la Musique (I)
Ce qui retient Nina
(I)
Comédie en trois baisers (I)
Trois baisers (LC)
Les Effarés (A)
Les Effarés (V)


Manuscrit détenu par Izambard.

Non daté.

Il s'agit probablement d'un état antérieur de la pièce du Recueil de Douai portant le même titre. Voir à ce texte.

                                   Le Forgeron











10










20










30










40









50










60









70












80









90









100










110










120









130










140









150








                                  

                                 Tuileries, vers le 20 juin 1792.

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
D'ivresse et de grandeur, le front large, riant
Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
Que cela l'empoignait au front, comme cela !

"Donc, Sire, tu sais bien, nous chantions tra la la
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
Le Chanoine au soleil disait ses patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or.
Le seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor,
Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache,
Nous fouaillaient : hébétés comme des yeux de vache,
Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair... nous avions un pourboire :
— Nous venions voir flamber nos taudis dans la nuit ;
Nos enfants y faisaient un gâteau fort bien cuit !...

"Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises :
C'est entre nous ; j'admets que tu me contredises...
Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer des voitures de foin
Énormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse ?
De voir les champs de blés, les épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain ?...
— Oui, l'on pourrait, plus fort, au fourneau qui s'allume,
Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
Si l'on était certain qu'on pourrait prendre un peu,
Étant homme, à la fin, de ce que donne Dieu !
Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire !

"Oh! je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau
Et me dise : Maraud, ensemence ma terre ;
Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !...
Moi, je serais un homme, et toi tu serais roi,
Tu me dirais : Je veux ! Tu vois bien, c'est stupide !...
Tu crois que j'aime à voir ta baraque splendide,
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons ?
Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,
Et nous dirions : C'est bien : les pauvres à genoux !...
Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous,
Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête.
Et tes Messieurs riraient, les reins sur notre tête !

"Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
Oh ! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
Cette bête suait du sang à chaque pierre...
Et c'était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous rappelaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
Citoyen ! citoyen ! c'était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
Nous avions quelque chose au cœur comme l'amour :
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines,
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines,
Nous marchions, nous chantions, et ça nous battait là,
Nous allions au soleil, front haut, comme cela,
Dans Paris accourant devant nos vestes sales !...
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! nous étions pâles,
Sire ; nous étions soûls de terribles espoirs,
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
Les piques à la main ; nous n'eûmes pas de haine :
Nous nous sentions si forts ! nous voulions être doux !...
...............................................................................
...............................................................................

"Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous...
Le flot des ouvriers a monté dans la rue,
Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue,
Comme des revenants, aux portes des richards!...
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
Et je vais dans Paris, le marteau sur l'épaule,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !...
Puis, tu dois y compter, tu te feras des frais
Avec tes avocats qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes,
Et, tout bas, les malins ! nous traitent de grands sots !
Pour mitonner des lois, ranger de petits pots
Pleins de menus décrets, de méchantes droguailles,
S'amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous passons près d'eux,
Ces chers avocassiers qui nous trouvent crasseux !
Pour débiter là-bas des milliers de sornettes
Et ne rien redouter sinon des baïonnettes,
Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats !
Ils embêtent le peuple! Ah ! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
Quand nous cassons déjà les sceptres et les crosses !..."

Puis il le prend au bras, arrache le velours
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
Tas sombre de haillons taché de bonnets rouges :
L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au Roi pâle, suant, qui chancelle debout,
Malade à regarder cela !
                                  "C'est la Crapule,
Sire ! ça bave aux murs, ça roule, ça pullule...
Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont les gueux !
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux :
Folle ! Elle vient chercher du pain aux Tuileries :
On ne veut pas de nous dans les boulangeries !...
J'ai trois petits;  Je suis crapule ! Je connais
Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets
Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille :
C'est la crapule. Un homme était à la Bastille,
D'autres étaient forçats; c'étaient des citoyens
Honnêtes ; libérés, ils sont comme des chiens ;
On les insulte ! alors ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez ! c'est terrible, et c'est cause
Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils viennent maintenant hurler sous votre nez !...
Crapules : Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que —, sachant bien que c'est faible, les femmes
Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien,
Vous leur avez sali leur âme, comme rien !
Vos belles, aujourd'hui, sont là : C'est la Crapule...
...............................................................................
"Oh ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Et dans ce travail-là sentent crever leur front,
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les hommes !
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,
Où l'homme forgera du matin jusqu'au soir,
Où, lentement vainqueur, il soumettra les choses,
Poursuivant les grands buts, cherchant les grandes causes,
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
Oh ! nous sommes contents, nous aurons bien du mal !
Tout ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible.
Nous prendrons nos marteaux, nous passerons au crible
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !...
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire
D'une femme qu'on aime avec un noble amour !
Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,
Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
Et l'on se trouverait fort heureux, et personne,
Oh ! personne ! surtout, ne vous ferait plier !...
On aurait un fusil au-dessus du foyer...
...............................................................................
...............................................................................
"Oh ! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille !
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille ! 

Sommaire


Manuscrit détenu par Izambard, daté du 27 juillet 1870.

Collection particulière inconnue.

Il s'agit d'un état antérieur de la pièce du Recueil de Douai. Voir à ce texte.

                    Vénus Anadyomène


Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort.
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ;

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement. — On remarque surtout
Des singularités qu'il faut voir à la loupe...

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

Sommaire


Manuscrit détenu par Izambard.

Musée-Bibliothèque Rimbaud, Charleville.

Non daté.

Il s'agit d'un état antérieur de la pièce du Recueil de Douai portant le même titre. Voir à ce texte.

                                À la Musique 

Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

Un orchestre guerrier, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
On voit aux premiers rangs parader le gandin,
Les notaires montrer leurs breloques à chiffres ;

Les rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames,
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités,
Chacun rayant le sable avec sa canne à pomme,
Fort sérieusement discutent des traités,
Et prisent en argent, mieux que monsieur Prudhomme.

Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins
Un bourgeois bienheureux, à bedaine flamande,
Savoure, s'abîmant en des rêves divins,
La musique française et la pipe allemande !

Au bord des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les verts marronniers les alertes fillettes ;
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs grands yeux pleins de choses indiscrètes ;

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après les rondeurs des épaules...

Je cherche la bottine ... et je vais jusqu'au bas ;
Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres ;
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas :
Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...

Sommaire


Manuscrit daté du 15 août 1870.

Il s'agit d'un état antérieur de la pièce du Recueil de Douai intitulée "Les Reparties de Nina". Voir à ce texte.

                              Ce qui retient Nina

......................................................
LUI Ta poitrine sur ma poitrine,
     Hein ? nous irions,
Ayant de l'air plein la narine,
    Aux frais rayons

Du bon matin bleu qui vous baigne
     Du vin de jour ?...
Quand tout le bois frissonnant saigne
     Muet d'amour,

De chaque branche, gouttes vertes,
     Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
     Frémir des chairs ;

Tu plongerais dans la luzerne
     Ton blanc peignoir,
Divine avec ce bleu qui cerne
     Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne,
     Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
     Ton rire fou !

Riant à moi, brutal d'ivresse,
     Qui te prendrais
Comme cela, la belle tresse,
     Oh !, qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,
     Ô chair de fleur !
Riant au vent vif qui te baise
     Comme un voleur,

Au rose églantier qui t'embête
     Aimablement...
Comme moi ? petite tête,
     C'est bien méchant !

Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !
     Oh ! les grands prés,
La grande campagne amoureuse !
     Dis, viens plus près !...

Ta poitrine sur ma poitrine,
     Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
     Puis les grands bois !

Puis, comme une petite morte,
     Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
     L'œil mi-fermé...

Je te porterais palpitante
     Dans le sentier...
L'oiseau filerait son andante,
     Joli portier...

Je te parlerais dans ta bouche ;
     J'irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu'on couche,
     Ivre du sang

Qui coule bleu sous ta peau blanche
     Aux tons rosés :
Et te parlant la langue franche...
     Tiens !... que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève
     Et le soleil
Sablerait d'or fin leur grand rêve
     Sombre et vermeil !

Le soir ?... Nous reprendrons la route
     Blanche qui court
Flânant, comme un troupeau qui broute,
     Tout à l'entour...

Nous regagnerions le village
     Au demi-noir,
Et ça sentirait le laitage
     Dans l'air du soir,

Ça sentirait l'étable, pleine
     De fumiers chauds,
Pleine d'un rythme lent d'haleine,
     Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
     Et, tout là-bas,
Une vache fienterait, fière,
     À chaque pas...

Les lunettes de la grand-mère
     Et son nez long
Dans son missel ; le pot de bière
     Cerclé de plomb

Moussant entre trois larges pipes
     Qui crânement
Fument : dix, quinze immenses lippes
     Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes
     Tant, tant et plus ;
Le feu qui claire les couchettes
     Et les bahuts ;

Les fesses luisantes et grasses
     D'un gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
     Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde
     D'un ton gentil,
Et pourlèche la face ronde
     Du fort petit ;

Noire, rogue au bord de sa chaise,
     Affreux profil,
Une vieille devant la braise
     Qui fait du fil ;

Que de choses nous verrions, chère,
     Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire,
     Les carreaux gris !...

Puis, petite et toute nichée
     Dans les lilas,
La maison, la vitre cachée,
     Qui rit là-bas...

Tu viendras, tu viendras, je t'aime !
     Ce sera beau!...
Tu viendras, n'est-ce pas? et même... 
ELLE Mais le bureau ?



 

Sommaire


Manuscrit détenu par Izambard.

Non daté.

Il s'agit d'un état antérieur de la pièce du Recueil de Douai intitulée "Première soirée". Voir à ce texte.

Remarque : La ponctuation donnée par PB pour cette version n'est pas entièrement fidèle au manuscrit.

     Comédie en trois baisers

Elle était fort déshabillée,
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres penchaient leur feuillée :
Malinement, tout près, tout près...

Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains :
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins...

Je regardai, couleur de cire
Un petit rayon buissonnier
Papillonner comme un sourire
Sur son beau sein, mouche au rosier...

Je baisai ses fines chevilles :...
Elle eut un long rire très mal
Qui s'égrenait en claires trilles,
Une risure de cristal...

Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent ...  "Veux-tu finir !"
La première audace permise,
Le rire feignait de punir !...

Pauvrets palpitant sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
Elle jeta sa tête mièvre
En arrière ... "Ô !... C'est encor mieux !..."

"Monsieur, ... j'ai deux mots à te dire..."
Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D'un bon rire qui voulait bien...

Elle était fort déshabillée
Ce soir ... — les arbres indiscrets
Aux vitres penchaient leur feuillée,
Malinement, tout près, tout près.

 

Sommaire


 
Texte publié dans le journal satirique La charge le 13 août 1870.

Il s'agit d'un état antérieur de la pièce du Recueil de Douai intitulée "Première soirée". Voir à ce texte.

        Trois baisers

Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres penchaient leur feuillée
Malignement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

Je regardai, couleur de cire,
Un petit rayon buissonnier
Papillonner comme un sourire
À son sein blanc, mouche au rosier !

Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s'égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : "Veux-tu finir !"
La première audace permise,
Elle feignait de me punir !

Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : "Ah ! c'est encor mieux !

Monsieur, j'ai deux mots à te dire..."
Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser. — Elle eut un rire,
Un bon rire qui voulait bien...

Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres penchaient leur feuillée
Malignement, tout près, tout près.

 

 

Sommaire


Daté de juin 1870.

Copie, jointe par Rimbaud à une lettre adressée à Jean Aicard, d'un poème du Recueil de Douai. Voir à ce texte

                    Les Effarés

                           À Jean Aicard

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
     Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, misère !
Regardent le Boulanger faire
    Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
     Dans un trou clair :

Ils écoutent le bon Pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
     Chante un vieil air :

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
     Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,
Plein de dorures de brioche
     On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
     Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie ;
Ils ont leur âme si ravie
     Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits plein de givre,
     Qu'ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, et disant des choses,
     Entre les trous,

Des chuchotements de prière ;
Repliés vers cette lumière
     De ciel rouvert,

Si fort, qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur lange blanc tremblote
     Au vent d'hiver.

Sommaire


Copie de la main de Verlaine, datant probablement de 1871, d'un poème du Recueil de Douai. Voir à ce texte

                    Les Effarés

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
     Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, misère !
Regardent le boulanger faire
     Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
     Dans un trou clair ;

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
     Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
     Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche,
     On sort le pain ;

Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
     Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
     Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
     Qu'ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, grognant des choses
     Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières,
Et repliés vers ces lumières
     Du ciel rouvert,

Si fort, qu'ils crèvent leur culotte,
Et que leur chemise tremblote
     Au vent d'hiver.

Sommaire