Rimbaud, le poète / Accueil > Tous les textes > Les Corbeaux



LES CORBEAUX


   Dans Les Poètes maudits, Verlaine recommande ce texte d'une formule de louange assez sibylline : "Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique, mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous". Il faut voir surtout là, dit Steve Murphy, une façon d'alerter le lecteur sur le genre spécial de patriotisme qu'il pourra déceler dans le texte, s'il est ingénieux. Dans une minutieuse étude consacrée à ce texte ("Le goût de la charogne : Les Corbeaux", Rimbaud et la Commune, Classiques Garnier, 2009, p.771-841), ce critique estime plausible la thèse jadis formulée par Berrichon selon laquelle Les Corbeaux auraient été conçus "pour complaire" à une revue (La Renaissance littéraire et artistique) qui ne se signalait ni par ses audaces poétiques, ni par son radicalisme politique. Il aurait donc été probablement écrit en 1872, à une date proche de sa publication, le 14 septembre 1872, dans la dite revue. Ce contexte expliquerait à la fois la relative sagesse de la versification (surprenante, à cette date, chez Rimbaud) et l'ambiguïté voulue du message politique. Les Corbeaux pourraient être considérés, au moins à titre d'hypothèse, comme "une réécriture conventionnelle de La Rivière de Cassis" (ibid. p.781), poème très proche par son inspiration mais sensiblement plus avant-gardiste dans sa forme, dont le manuscrit est daté de mai 1872.


Texte publié dans La Renaissance littéraire et artistique du 14 septembre 1872.

Pas de manuscrit connu.

Non daté. PB suppose ces vers contemporains de "La rivière de Cassis" (à cause du thème des corbeaux). LF (p.482) pense à une date très antérieure ("leur métrique, leur sujet rend vraisemblable de rattacher ces vers à la période 1870-1871"). SM-IV (p.89), au contraire, se demande si Rimbaud n'aurait pas adopté volontairement un style quelque peu anachronique pour complaire à Émile Blémont, directeur de La Renaissance littéraire, revue créée fin avril 72. Celui-ci rechignait semble-t-il à publier Voyelles et Rimbaud, furieux contre lui comme l'atteste la lettre de jumphe 72, n'en aurait pas moins essayé de forcer le barrage en écrivant un texte plus conventionnel.

Commentaire

Le numéro de La Renaissance littéraire et artistique du 14 septembre 1872 est consultable en fac-similé sur Gallica. Le poème de Rimbaud Les Corbeaux figure à la page 165.

           
               Les Corbeaux

Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angelus se sont tus...
Sur la nature défleurie
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
 
Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez- vous !
 
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d'avant-hier,
Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !
 
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

                                             A. Rimbaud.

Sommaire