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Rimbaud,
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LETTRES DE 1871
À
Paul Demeny, 17 avril 71,
À
G. Izambard, 13 mai 71, incluant "Le Cœur supplicié"
(première lettre dite "du voyant")
À
Paul Demeny, 15 mai 71, incluant "Chant de guerre parisien",
"Mes petites amoureuses", "Accroupissements" (seconde lettre
"du voyant")
À
Paul Demeny, 10 juin 71, incluant "Les Poètes de sept ans",
"Les Pauvres à l'église", "Le Cœur du pitre".
À Théodore de Banville, 15 août 71, incluant "Ce qu'on dit au
Poète à
propos de fleurs".
À
Paul Demeny, 28 août 71
À Paul Demeny
17 avril 1871
BNF (Bibliothèque Nationale de
France).
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Charleville, 17 avril 1871.
Votre lettre est arrivée hier 16. Je vous remercie. —
Quant à ce que je vous demandais, étais-je sot ! ne sachant rien de
ce qu'il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu'il faut faire,
je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd'hui, vive
demain !
Depuis le 12, je dépouille la correspondance
au Progrès des Ardennes : aujourd'hui, il est vrai, le
journal est suspendu. Mais j'ai apaisé la bouche d'ombre pour un
temps.
Oui,
vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela, —
et qu'il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la
Sœur de charité.
Pour le reste, pour aujourd'hui, je vous
conseillerais bien de vous pénétrer de ces versets d'Ecclésiaste,
cap. II-12, aussi sapients que romantiques : " Celui-là aurait
sept replis de folie en l'âme, qui, ayant pendu ses habits au soleil,
geindrait à l'heure de la pluie ", mais foin de la sapience et
de 1830 : causons Paris.
J'ai
vu quelques nouveautés chez Lemerre : deux poèmes de Leconte de
Lisle, Le Sacre de Paris, Le
Soir d'une bataille. —
De F. Coppée : Lettre d'un Mobile breton. —
Mendès : Colère d'un Franc-tireur. —
A. Theuriet : L'invasion. A. Lacaussade : Voe victoribus.
— Des poèmes de
Félix Franck, d'Émile Bergerat. —
Un Siège de Paris, fort volume de Claretie.
J'ai lu là-bas Le Fer rouge,
Nouveaux châtiments, de Glatigny, dédié à Vacquerie ; —
en vente chez Lacroix, Paris et Bruxelles, probablement.
À
la Librairie Artistique, —
je cherchais l'adresse de Vermersch, —
on m'a demandé de vos nouvelles. Je vous savais alors à Abbeville.
Que
chaque libraire ait son Siège, son Journal de Siège, —
Le Siège de Sarcey en est à sa 14e éd.; —
que j'aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de
dessins relatifs au Siège, —
vous ne douterez jamais. On s'arrêtait aux gravures de A. Marie, Les
Vengeurs, Les Faucheurs de la Mort ; surtout aux dessins comiques
de Dräner et de Faustin. —
Pour les théâtres abomination de la désolation. —
Les choses du jour étaient Le Mot d'ordre et les fantaisies,
admirables, de Vallès et de Vermersch au Cri du Peuple.
Telle était la littérature, —
du 25 février au 10 mars. —
Du reste, je ne vous apprends peut-être rien de nouveau.
En
ce cas, tendons le front aux lances des averses, l'âme à la sapience
antique.
Et que la littérature belge nous emporte
sous son aisselle.
Au revoir,
A.RIMBAUD
Sommaire
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À Georges Izambard
13 mai 1871
La date précise d'envoi (13
mai) est connue par le cachet de la poste figurant sur l'enveloppe.
Commentaire
de la lettre
Le Cœur supplicié
Il existe quatre versions
de ce poème (trois et demi plus exactement) :
- la première, intitulée "Le Cœur supplicié", est
incluse dans la lettre à Izambard du 13 mai 1870 (ci-contre).
- la seconde,
intitulée "Le
Cœur du pitre",
est incluse dans la lettre à
Demeny du 10 juin 1871.
- La troisième, intitulée "Le Cœur volé", est une copie de la main de Verlaine et figure ici
parmi les poèmes de
1871.
- La quatrième, fragmentaire, est une copie verlainienne des 16 premiers vers
datant probablement des années 1884-1886, et qui a servi à la
deuxième édition des "Poètes maudits".
Les commentateurs se sont
vivement intéressés à ces changements de titres. En outre
"Le Cœur volé" présente des variantes
significatives à l'égard des deux premières versions : vers 2 (et 8), 10 (et 16),
11, 14, 19, 22.
Commentaire
du poème
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Cher Monsieur !
Vous revoilà professeur. On se
doit à la Société, m'avez-vous dit ; vous faites partie des corps
enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. — Moi aussi, je suis
le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre
d'anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer
de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur
livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum
pendet filius. — Je me dois à la Société, c'est juste,
— et
j'ai raison. — Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd'hui. Au
fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre
obstination à regagner le râtelier universitaire, — pardon !
— le
prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien
fait, n'ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie
subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, —
bien d'autres espèrent la même chose, — je verrai dans votre
principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous
ne le feriez ! — Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me
retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de
Paris — où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je
vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.
Maintenant, je m'encrapule le plus
possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me
rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne
saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par
le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes,
mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.
Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense : on
devrait dire : On me pense. — Pardon du jeu de mots.
—
Je est un autre. Tant pis pour le
bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients, qui ergotent
sur ce qu'ils ignorent tout à fait !
Vous n'êtes pas Enseignant
pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez
? Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours. — Mais, je
vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :
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Le Cœur supplicié.
Mon triste cœur
bave à la poupe ...
Mon cœur est plein de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe...
Sous les quolibets de la troupe
Qui lance un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !
Ithyphalliques
et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé ;
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques ;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé !
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l'ont dépravé.
Quand ils auront tari
leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques !
J'aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
|
Ça ne veut pas rien dire.
— RÉPONDEZ-MOI : chez M.
Deverrière, pour A. R.
Bonjour de cœur,
Art. Rimbaud.
Sommaire |
À Paul Demeny
15 mai 1871
BNF (Bibliothèque Nationale de
France)
Chant de guerre parisien
En se fondant sur les allusions
politiques du poème, Steve Murphy fait l'hypothèse d'une
rédaction entre le 11 et le 15 mai 1871 (SM-IV, 529).
Le
manuscrit permet d'observer des caractéristiques que les
éditions courantes ne signalent pas forcément :
- Dans la marge de "Chant de
guerre parisien", Rimbaud inscrit cette variante du vers 14 :
"Quand viennent sur nos fourmilières".
- Rimbaud note à trois reprises,
en marge de chacun de ses poèmes : "Quelles rimes ! ô !
quelles rimes !"
- L'écriture étant extrêmement
serrée, Rimbaud utilise des traits de séparation entre les
strophes (pour mettre en relief la composition par quatrains).
Mes petites amoureuses
Non daté.
Mêmes traits séparateurs que
dans le poème précédent.
Commentaire
Accroupissements
Non daté. Delahaye a déclaré
avoir eu connaissance de ce poème en janvier 1871. Murphy doute
(SM-IV, 530).
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Charleville, 15 mai 1871.
J'ai résolu de vous donner une
heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume
d'actualité :
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Chant de guerre parisien
Le
Printemps est évident, car
Du cœur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
Ô Mai ! quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
Ils ont schako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n'ont jam, jam...
Fendent le lac aux eaux rougies !
Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !
Thiers et Picard sont des Éros,
Des enleveurs d'héliotropes,
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leur tropes...
Ils sont familiers du Grand Truc !...
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait sont cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !
La Grand ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...
Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !
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— Voici de la prose sur l'avenir
de la poésie —
Toute poésie antique aboutit à
la poésie grecque; Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement
romantique, — moyen âge,
— il y a des lettrés, des versificateurs.
D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est
prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations
idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur
des rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait
aujourd'hui aussi ignoré que le premier venu auteur d'Origines.
— Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La
raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais
eu de colères un Jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux !
d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.
On n'a jamais bien jugé le
romantisme. Qui l'aurait jugé ? les critiques ! ! Les romantiques,
qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre,
c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car Je est un autre. Si le cuivre
s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident :
j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute :
je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les
profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n'avaient
pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à
balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ! ont
accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant
les auteurs !
En Grèce, ai-je dit, vers et
lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements.
L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouissent à
renouveler ces antiquités : — c'est pour eux. L'intelligence
universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes
ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait
par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l'homme ne
se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans
la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains :
auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !
La première étude de l'homme qui
veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche
son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait,
il doit la cultiver, cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit
un développement naturel ; tant d'égoïstes se
proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent
leur progrès intellectuel ! — Mais il s'agit de faire l'âme
monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme
s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant,
se faire voyant.
Le Poète se fait voyant
par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les
sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il
cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en
garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de
toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous
le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême
Savant ! — Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé
son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et
quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions,
il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes
et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils
commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !
—
La suite à six minutes
—
Ici, j'intercale un second psaume,
hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, — et
tout le monde sera charmé. — J'ai l'archet en main, je commence :
|
Mes
petites amoureuses
Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l'arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs
Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères
Mes laiderons !
Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des œufs à la coque
Et du mouron !
Un soir, tu me sacras poète
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron ;
J'ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.
Pouah ! mes salives desséchées,
Roux laideron
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !
Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !
Piétinez mes vieilles
terrines
De sentiments ;
— Hop donc ! Soyez-moi
ballerines
Pour un moment !...
Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent,
Tournez vos tours !
Et c'est pourtant pour ces éclanches
Que j'ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D'avoir aimé !
Fade amas d'étoiles ratées,
Comblez les coins !
— Vous crèverez en Dieu, bâtées
D'ignobles soins !
Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
A.R.
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Voilà. Et remarquez bien que, si
je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, — moi
pauvre effaré qui, depuis sept mois, n'ai pas tenu un seul rond de
bronze ! — je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent
hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres
! —
Je reprends :
Donc le poète est vraiment voleur
de feu.
Il est chargé de l'humanité, des
animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses
inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne
forme : si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;
— Du reste, toute parole étant idée,
le temps d'un langage universel viendra ! il faut être académicien, — plus mort qu'un fossile,
— pour parfaire un dictionnaire, de quelque
langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la
première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la
folie ! —
Cette langue sera de l'âme pour
l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée
accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité
d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il
donnerait plus — que la formule de sa pensée, que la notation de
sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par
tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
Cet avenir sera matérialiste,
vous le voyez ; — Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie,
ces poèmes seront faits pour rester. — Au fond, ce serait encore un
peu la Poésie grecque.
L'art éternel aurait ses
fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera
plus l'action ; elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera
brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par
elle, l'homme, — jusqu'ici abominable,
— lui ayant donné son renvoi,
elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses
mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des
choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les
prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes
du nouveau, — idées et formes. Tous les habiles croiraient
bientôt avoir satisfait à cette demande. — Ce n'est pas cela !
Les premiers romantiques ont été
voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs
âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais
brûlantes, que prennent quelque temps les rails. — Lamartine est
quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop
cabochard, a bien du VU dans les derniers volumes : Les Misérables
sont un vrai poème. J'ai Les Châtiments sous la main ;
Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de
Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités
crevées.
Musset est quatorze fois exécrable
pour nous, générations douloureuses et prises de visions, — que sa
paresse d'ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes
fadasses ! ô les nuits ! ô Rolla, ô Namouna, ô la Coupe ! Tout est
français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré ; français,
pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré
Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine !
Printanier, l'esprit Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la
peinture à l'émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la
poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est
en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque; tout séminariste en
porte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. À quinze ans,
ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se
contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans,
à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit
un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien
su faire : il avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a
fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l'estaminet au
pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous
donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !
Les seconds romantiques sont très
voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais
inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que
reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier
voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans
un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine :
les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.
Rompue aux formes vieilles, parmi
les innocents, A. Renaud, — a fait son
Rolla, — L. Grandet
— a fait
son Rolla ; — Les gaulois et les Musset, G.
Lafenestre, Coran, Cl. Popelin, Soulary, L. Salles ; Les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ;
les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les
Deschamps, les Desessarts ; Les journalistes, L. Cladel, Robert
Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C. Mendès ; les bohèmes
; les femmes ; les talents, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Coppée, —
la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat
et Paul Verlaine, un vrai poète. Voilà. — Ainsi je travaille à me
rendre voyant. — Et finissons par un chant pieux.
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Accroupissements
Bien
tard, quand il se sent l'estomac écœuré,
Le frère Milotus, un œil à la lucarne
D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ;
Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
À ses reins largement retrousser sa chemise !
Or, il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;
Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
.............................................................................
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,
Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe ;
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
À son ventre serein comme un monceau de tripe !
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de
chantres
Qu'entrouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite ;
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,
Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons
S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
.............................................................................
Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond
De neige rose ainsi qu'une rose trémière...
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond. |
Vous seriez exécrable de ne pas répondre
; vite, car dans huit jours, je serai à Paris, peut-être.
Sommaire |
À Paul Demeny
10 juin 1871
BNF (Bibliothèque Nationale de
France).
La mention "À M. P.
Demeny" est-elle une dédicace ou un simple en-tête
épistolaire ? L'ambiguïté est probablement voulue. La plupart
des éditeurs tranchent dans le sens de la dédicace sans
alerter leurs lecteurs sur cette ambiguïté. Le même problème
se manifeste dans la lettre à Banville du 15 août
1871.
Les Poètes de sept
ans
est daté du 26 mai 1871.
Steve Murphy ne croit pas à
l'exactitude
de cette date. Pour diverses raisons, il conjecture une
composition plus ancienne (SM-IV, 530-531).
La mention "À
M. P. Demeny" est-il une dédicace ou un simple
en-tête épistolaire ? L'ambiguïté est probablement voulue.
La plupart des éditeurs tranchent dans le sens de la dédicace
sans alerter leurs lecteurs sur cette ambiguïté. Le même
problème se manifeste dans la lettre à Théodore de Banville du
15 août
1871.
note 1. D'anciennes éditions
donnent "rives" au lieu de "rios" : c'est
une faute de lecture du manuscrit (qui faisait de ce vers un
alexandrin à césure lyrique, licence poétique improbable chez
Rimbaud avant 1872).
Les Pauvres à
l'église
est simplement daté : "1871".
Variantes éditoriales pour le
vers 17. Ce vers ne compte que dix pieds. À cette date, cela ne
peut guère s'expliquer par une audace de versification, comme
le propose PB (253). Il faut donc imaginer une erreur de
transcription. Certains éditeurs anciens tentaient de restituer
les syllabes absentes. Les éditeurs actuels respectent le
manuscrit.
Le Cœur du pitre
(daté de juin 71) est une version à peine différente, mais
munie d'un titre nouveau, du "Cœur supplicié". Voir
à ce texte.
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Charleville, 10 juin 1871.
À M. P.
Demeny
Les Poètes de sept
ans
Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d'obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques
traits,
Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s'illunait,
Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la
joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,
De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.
C'était bon. Elle avait le bleu regard,
— qui ment !
À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rios1, savanes !
— Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l'œil brun, folle, en robes
d'indiennes,
— Huit ans,
— la fille des ouvriers d'à côté,
La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
— Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.
Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir
fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
— Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
— Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas,
— seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !
A.R.
26 mai 1871.
Les pauvres à l'église
Parqués
entre des bancs de chêne, aux coins d'église
Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le chœur ruisselant d'orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;
Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.
Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir
!
Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,
Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.
Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote :
C'est bon. Encore une heure ; après, les maux sans
noms !
— Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons :
Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
— Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués,
— ô Jésus !
— les malades du foie
Font baiser leur longs doigts jaunes aux bénitiers.
A. Rimbaud
1871. |
Voici,
— ne vous fâchez
pas,
— un motif à
dessins drôles : c'est une antithèse aux douces vignettes pérennelles
ou batifolent les cupidons, où s'essorent les cœurs panachés de
flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc.
— Ces triolets,
eux aussi, au reste, iront
Où les vignettes pérennelles,
Où les doux vers.
Voici :
— ne vous fâchez
pas ! —
|
Le Cœur du pitre
Mon
triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé !
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J'aurai des sursauts stomachiques,
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?
A.R.
Juin 1871 |
Voilà ce que je fais.
J'ai trois prières à vous
adresser
brûlez, je le veux, et je
crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous
les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour
à Douai : ayez la bonté de m'envoyer, s'il vous est possible et s'il
vous plaît, un exemplaire de vos Glaneuses, que je voudrais
relire et qu'il m'est impossible d'acheter, ma mère ne m'ayant
gratifié d'aucun rond de bronze depuis six mois,
— pitié !
—
enfin, veuillez bien me répondre, quoi que ce soit, pour cet envoi et
pour le précédent.
Je vous souhaite un bon jour, ce
qui est bien bon.
Écrivez à : M. Deverrière, 95,
sous les Allées, pour
A. Rimbaud.
Sommaire |
À Théodore de
Banville
15 août 1871
Manuscrit de la collection
Bernard Zimmer.
La mention "À Monsieur
Théodore de Banville" est-il une dédicace ou un simple
en-tête épistolaire ? L'ambiguïté est probablement voulue.
La plupart des éditeurs tranchent dans le sens de la dédicace
sans alerter leurs lecteurs sur cette ambiguïté. Le même
problème se manifeste pour "Les poètes de sept ans" dans la lettre à Demeny du 10 juin
1871.
"Ce qu'on dit au Poète à
propos de fleurs" est
daté du 14 juillet 1871. Ironie ?
v.41 - Rimbaud a écrit
"desseins" ("Toujours, après d'affreux desseins /
De Lotos bleus ou d'Hélianthes,"). Les éditeurs ont
généralement estimé qu'il
s'agissait d'une faute d'orthographe et corrigé en "dessins". Mais les éditeurs les plus
récents (Murphy 1999, Guyaux 2009) respectent le manuscrit.
Commentaire
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Charleville, Ardennes, 15 août
1871.
À Monsieur
Théodore de Banville
Ce qu'on
dit au Poète à propos de fleurs
I
Ainsi, toujours, vers l'azur noir
Où tremble la mer des topazes,
Fonctionneront dans ton soir
Les Lys, ces clystères d'extases !
À notre époque de sagous,
Quand les Plantes sont travailleuses,
Le Lys boira les bleus dégoûts
Dans tes Proses religieuses !
— Le lys de monsieur de Kerdrel,
Le Sonnet de mil huit cent trente,
Le Lys qu'on donne au Ménestrel
Avec l'œillet et l'amarante !
Des lys ! Des lys ! On n'en voit pas !
Et dans ton Vers, tel que les manches
Des Pécheresses aux doux pas,
Toujours frissonnent ces fleurs blanches !
Toujours, Cher, quand tu prends un bain,
Ta Chemise aux aisselles blondes
Se gonfle aux brises du matin
Sur les myosotis immondes !
L'amour ne passe à tes octrois
Que les Lilas, - ô balançoires !
Et les Violettes du Bois,
Crachats sucrés des Nymphes noires !...
II
Ô Poètes, quand vous auriez
Les Roses, les Roses soufflées,
Rouges sur tiges de lauriers,
Et de mille octaves enflées !
Quand BANVILLE en ferait neiger,
Sanguinolentes, tournoyantes,
Pochant l'œil fou de l'étranger
Aux lectures mal bienveillantes !
De vos forêts et de vos prés,
Ô très paisibles photographes !
La Flore est diverse à peu près
Comme des bouchons de carafes !
Toujours les végétaux Français,
Hargneux, phtisiques, ridicules,
Où le ventre des chiens bassets
Navigue en paix, aux crépuscules ;
Toujours, après d'affreux desseins
De Lotos bleus ou d'Hélianthes,
Estampes roses, sujets saints
Pour de jeunes communiantes !
L'Ode Açoka cadre avec la
Strophe en fenêtre de lorette ;
Et de lourds papillons d'éclat
Fientent sur la Pâquerette.
Vieilles verdures, vieux galons !
Ô croquignoles végétales !
Fleurs fantasques des vieux Salons !
— Aux hannetons, pas aux crotales,
Ces poupards végétaux en pleurs
Que Grandville eût mis aux lisières,
Et qu'allaitèrent de couleurs
De méchants astres à visières !
Oui, vos bavures de pipeaux
Font de précieuses glucoses !
— Tas d'œufs frits dans de vieux chapeaux,
Lys, Açokas, Lilas et Roses !...
III
Ô blanc Chasseur, qui cours sans bas
À travers le Pâtis panique,
Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas
Connaître un peu ta botanique ?
Tu ferais succéder, je crains,
Aux Grillons roux les Cantharides,
L'or des Rios au bleu des Rhins,
Bref, aux Norwèges les Florides :
Mais, Cher, l'Art n'est plus, maintenant,
— C'est la vérité,
— de permettre
À l'Eucalyptus étonnant
Des constrictors d'un hexamètre ;
Là !... Comme si les Acajous
Ne servaient, même en nos Guyanes,
Qu'aux cascades des sapajous,
Au lourd délire des lianes !
— En somme, une Fleur, Romarin
Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle
Un excrément d'oiseau marin ?
Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?
— Et j'ai dit ce que je voulais !
Toi, même assis là-bas, dans une
Cabane de bambous,
— volets
Clos, tentures de perse brune,
—
Tu torcherais des floraisons
Dignes d'Oises extravagantes !...
— Poète ! ce sont des raisons
Non moins risibles qu'arrogantes !...
IV
Dis, non les pampas printaniers
Noirs d'épouvantables révoltes,
Mais les tabacs, les cotonniers !
Dis les exotiques récoltes !
Dis, front blanc que Phébus tanna,
De combien de dollars se rente
Pedro Velasquez, Habana ;
Incague la mer de Sorrente
Où vont les Cygnes par milliers ;
Que tes strophes soient des réclames
Pour l'abatis des mangliers
Fouillés des hydres et des lames !
Ton quatrain plonge aux bois sanglants
Et revient proposer aux Hommes
Divers sujets de sucres blancs,
De pectoraires et de gommes !
Sachons par Toi si les blondeurs
Des Pics neigeux, vers les Tropiques,
Sont ou des insectes pondeurs
Ou des lichens microscopiques !
Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,
Quelques garances parfumées
Que la Nature en pantalons
Fasse éclore !
— pour nos Armées !
Trouve, aux abords du Bois qui dort,
Les fleurs, pareilles à des mufles,
D'où bavent des pommades d'or
Sur les cheveux sombres des Buffles !
Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu
Tremble l'argent des pubescences,
Des calices pleins d'Oeufs de feu
Qui cuisent parmi les essences !
Trouve des Chardons cotonneux
Dont dix ânes aux yeux de braises
Travaillent à filer les nœuds !
Trouve des Fleurs qui soient des chaises !
Oui, trouve au cœur des noirs filons
Des fleurs presque pierres,
— fameuses !
—
Qui vers leurs durs ovaires blonds
Aient des amygdales gemmeuses !
Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,
Sur un plat de vermeil splendide
Des ragoûts de Lys sirupeux
Mordant nos cuillers Alfénide !
V
Quelqu'un dira le grand Amour,
Voleur des sombres Indulgences :
Mais ni Renan, ni le chat Murr
N'ont vu les Bleus Thyrses immenses !
Toi, fais jouer dans nos torpeurs,
Par les parfums les hystéries ;
Exalte-nous vers les candeurs
Plus candides que les Maries...
Commerçant ! colon ! médium !
Ta Rime sourdra, rose ou blanche,
Comme un rayon de sodium,
Comme un caoutchouc qui s'épanche !
De tes noirs Poèmes, — Jongleur !
Blancs, verts, et rouges dioptriques,
Que s'évadent d'étranges fleurs
Et des papillons électriques !
Voilà ! c'est le Siècle d'enfer !
Et les poteaux télégraphiques
Vont orner,
— lyre aux chants de fer,
Tes omoplates magnifiques !
Surtout, rime une version
Sur le mal des pommes de terre !
— Et, pour la composition
De poèmes pleins de mystère
Qu'on doive lire de Tréguier
À Paramaribo, rachète
Des Tomes de Monsieur Figuier,
— Illustrés !
— chez Monsieur Hachette !
ALCIDE
BAVA.
A. R.
14 juillet
1871.
|
Vous rappelez-vous avoir reçu de
province, en juin 1870, cent ou cent cinquante hexamètres
mythologiques intitulés Credo in unam ? Vous fûtes assez bon
pour répondre !
C'est le même imbécile qui vous
envoie les vers ci-dessus, signés Alcide Bava.
— Pardon.
J'ai dix huit ans.
— J'aimerai
toujours les vers de Banville.
L'an passé je n'avais que
dix-sept ans !
Ai-je progressé ?
ALCIDE BAVA.
A. R.
Mon adresse :
M. Charles Bretagne,
Avenue de Mézières, à
Charleville,
pour
A. RIMBAUD.
Sommaire |
À Paul Demeny
28 août 1871
BNF (Bibliothèque Nationale de
France).
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Charleville (Ardennes), août 1871.
Monsieur,
Vous me faites recommencer ma prière
: soit. Voici la complainte complète. Je cherche des paroles calmes :
mais ma science de l'art n'est pas bien profonde. Enfin, voici :
Situation du prévenu : j'ai quitté
depuis plus d'un an la vie ordinaire, pour ce que vous savez. Enfermé
sans cesse dans cette inqualifiable contrée ardennaise, ne fréquentant
pas un homme, recueilli dans un travail infâme, inepte, obstiné,
mystérieux, ne répondant que par le silence aux questions, aux
apostrophes grossières et méchantes, me montrant digne dans ma
position extra-légale, j'ai fini par provoquer d'atroces résolutions
d'une mère aussi inflexible que soixante-treize administrations à
casquettes de plomb.
Elle a voulu m'imposer le travail,
— perpétuel, à Charleville (Ardennes) ! Une place pour tel jour,
disait-elle, ou la porte.
— Je refusais cette vie ; sans donner mes
raisons : c'eût été pitoyable. Jusqu'aujourd'hui, j'ai pu tourner
ces échéances. Elle, en est venue à ceci : souhaiter sans cesse mon
départ inconsidéré, ma fuite ! Indigent, inexpérimenté, je
finirais par entrer aux établissements de correction. Et, dès ce
moment, silence sur moi !
Voilà le mouchoir de dégoût
qu'on m'a enfoncé dans la bouche. C'est bien simple.
Je ne demande rien, je demande un
renseignement. Je veux travailler libre : mais à Paris, que j'aime.
Tenez : je suis un piéton, rien de plus ; j'arrive dans la ville
immense sans aucune ressource matérielle : mais vous m'avez dit :
Celui qui désire être ouvrier à quinze sous par jour s'adresse là,
fait cela, vit comme cela. Je m'adresse là, je fais cela, je vis
comme cela. Je vous ai prié d'indiquer des occupations peu
absorbantes, parce que la pensée réclame de larges tranches de
temps. Absolvant le poète, ces balançoires matérielles se font
aimer. Je suis à Paris : il me faut une économie positive !
Vous ne trouvez pas cela sincère ? Moi, ça me semble si étrange,
qu'il me faille vous protester de mon sérieux !
J'avais eu l'idée ci-dessus : la
seule qui me parût raisonnable : je vous la rends sous d'autres
termes. J'ai bonne volonté, je fais ce que je puis, je parle aussi
compréhensiblement qu'un malheureux ! Pourquoi tancer l'enfant qui,
non doué de principes zoologiques, désirerait un oiseau à cinq
ailes ? On le ferait croire aux oiseaux à six queues, ou à trois
becs ! On lui prêterait un Buffon des familles : ça le déleurrerait.
Donc, ignorant de quoi vous
pourriez m'écrire, je coupe les explications et continue à me fier
à vos expériences, à votre obligeance que j'ai bien bénie, en
recevant votre lettre, et je vous engage un peu à partir de mes idées,
— s'il vous plaît...
Recevriez-vous sans trop d'ennui
des échantillons de mon travail ?
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