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LETTRES


À Ernest Delahaye, mai 73
À Verlaine, 4 juillet 73
À Verlaine, 5 juillet 73
À Verlaine, 7 juillet 73


À ERNEST DELAHAYE
Mai 1873

BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Selon Steve Murphy, Rimbaud a sans doute commencé par localiser sa lettre à "Roches", de façon traditionnelle. Puis, ayant trouvé la plaisanterie "Laïtou" en exécutant son second dessin, il serait remonté au début de sa lettre pour écrire "Laïtou" à gauche de "Roches", mis entre parenthèses (SM-IV, 579). 

                           Laïtou, (Roches) (canton d'Attigny), Mai 73.

 
    Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci-dessous.
     Ô Nature ! ô ma mère !

     Quelle chierie ! et quels monstres d'innocince, ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La mother m'a mis là dans un triste trou.

 

 

Je ne sais comment en sortir : j'en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè., etc... Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais de petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre. C'est bête et innocent. Ô innocence ! innocence ; innocence, innoc... fléau !
     Verlaine doit t'avoir donné la malheureuse commission de parlementer avec le sieur Devin, imprimeux du Nôress. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S'il n'emploie pas les caractères emmerdés du Nôress. Il serait capable d'en coller un cliché, une annonce !)

     Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m'absorculant tout entier. Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère !
     Je te serre les mains, dans l'espoir d'un revoir que j'active autant que je puis.

                                                                                      R.

 
     Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner.

     La mère Rimb, retournera à Charlestown dans le courant de juin, c'est sûr, et je tâcherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.
     Le soleil est accablant et il gèle le matin. J'ai été avant-hier voir les Prussmars à Vouziers, une préfecture de 10 000 âmes, à sept kilom. d'ici. Ça m'a ragaillardi.
     Je suis abominablement gêné. Pas un livre, pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre pour lequel une demi-douzaine d'histoires atroces sont encore à inventer. Comment inventer des atrocités ici ? Je ne t'envoie pas d'histoires, quoique j'en aie déjà trois, ça coûte tant ! Enfin voillà !

      Au revoir, tu verras ça.

                                                              Rimb.

 
     Prochainement je t'enverrai des timbres pour m'acheter et m'envoyer le Faust de Goethe, Bibliothèque populaire. Ça doit coûter un sou de transport.
     Dis-moi s'il n'y a pas des traduct. de Shakespeare dans les nouveaux livres de cette biblioth.
     Si même tu peux m'en envoyer le catalogue le plus nouveau, envoie.

                                                                                              R.

 

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À VERLAINE
4 juillet 1873

Bibliothèque Royale de Belgique (BRB).

 

Londres, vendredi apr-midi,

 

   Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. Si j' étais maussade avec toi, c'est une plaisanterie où je me suis entêté, je m' en repens plus qu'on ne peut dire. Reviens ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher ami. Rien n'est perdu. Tu n'as qu'à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah, je t'en supplie. C'est ton bien d'ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J'espère que tu sais bien à présent qu'il n'y avait rien de vrai dans notre discussion, l'affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure là ! Que vas-tu faire? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j'aille te trouver où tu es?
   Oui c'est moi qui ai eu tort.
   Oh tu ne m'oublieras pas, dis ?
   Non tu ne peux pas m'oublier.
   Moi je t'ai toujours là.
   Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ?
   Sois courageux. Réponds-moi vite.
   Je ne puis rester ici plus longtemps.
   N'écoute que ton bon cœur.
   Vite, dis si je dois te rejoindre.
   À toi toute la vie.

 Rimbaud.      

   Vite, réponds, je ne puis rester ici plus tard que lundi soir. Je n'ai pas encore un penny, je ne puis mettre ça à la poste. J'ai confié à Vermersch tes livres et tes manuscrits.
   Si je ne dois plus te revoir, je m'engagerai dans la marine ou l'armée.
   Ô reviens, à toutes les heures je repleure. Dis-moi de te retrouver, j'irai, dis-le moi, télégraphie-moi Il faut que je parte lundi soir, où vas-tu, que veux-tu faire ?

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À VERLAINE
Londres, 5 juillet 1873.

Bibliothèque Royale de Belgique (BRB).

1. Colle[ge Street] 

 

   Cher ami, j'ai lu ta lettre datée " En mer ". Tu as tort, cette fois, et très tort. D'abord rien de positif dans ta lettre : ta femme ne viendra pas ou viendra dans trois mois, trois ans, que sais-je? Quant à claquer, je te connais. Tu vas donc en attendant ta femme et ta mort, te démener, errer, ennuyer des gens. Quoi, toi, tu n'as pas encore reconnu que les colères étaient aussi fausses d'un côté que de l'autre ! Mais c'est toi qui aurais les derniers torts, puisque, même après que je t'ai rappelé, tu as persisté dans tes faux sentiments. Crois-tu que ta vie sera plus agréable avec d'autres que moi : Réfléchis-y ! Ah ! certes non !
   Avec moi seul tu peux être libre, et puisque je te jure d'être très gentil à l'avenir, que je déplore toute ma part de torts, que j'ai enfin l'esprit net, que je t'aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t' en repentiras de longues années, par la perte de toute liberté, et des ennuis plus atroces peut-être que tous ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
   Quant à moi, je ne rentre pas chez ma mère : je vais à Paris, je tâcherai d'être parti lundi soir. Tu m'auras forcé à vendre tous tes habits, je ne puis faire autrement. Ils ne sont pas encore vendus : ce n'est que lundi matin qu'on me les emporterait. Si tu veux m'adresser des lettres à Paris, envoie à L.Forain, 289 rue St Jacques, pour A. Rimbaud. Il saura mon adresse.
   Certes, si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t'écrivant, - je n'écrirai jamais.
   Le seul vrai mot, c'est : reviens, je veux être avec toi, je t'aime, si tu écoutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère.
   Autrement, je te plains.
   Mais je t'aime, je t'embrasse et nous nous reverrons.

Rimbaud.     

  8 Great Colle1 etc... jusqu'à lundi soir, ou mardi à midi, si tu m'appelles.

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À VERLAINE
Londres, 7 juillet 1873.

Bibliothèque Royale de Belgique (BRB).

1. ligne barrée sur le manuscrit.

Lundi midi.


Mon cher ami,

     J'ai vu la lettre que tu as envoyée à Mme Smith.
     C'est malheureusement trop tard.1
     Tu veux revenir à Londres ! Tu ne sais pas comme tout le monde t'y recevrait ! Et la mine que me ferait Andrieu et autres s'ils me revoyaient avec toi. Néanmoins, je serai très courageux. Dis-moi ton idée bien sincère. Veux-tu retourner à Londres pour moi ? Et quel jour ? Est-ce ma lettre qui te conseille ? Mais il n'y a plus rien dans la chambre. Tout est vendu, sauf un paletot. J'ai eu deux livres dix. Mais le linge est encore chez la blanchisseuse, et j'ai conservé un tas de choses pour moi : cinq gilets, toutes les chemises, des caleçons, cols, gants, et toutes les chaussures. Tous tes livres et manuss sont en sûreté. En somme, il n'y a de vendu que tes pantalons, noir et gris, un paletot et un gilet, le sac et la boîte à chapeau. Mais pourquoi ne m'écris-tu pas, à moi ?
     Oui, cher petit, je vais rester une semaine encore. Et tu viendras, n'est-ce-pas ? dis-moi la vérité. Tu aurais donné une marque de courage. J'espère que c'est vrai. Sois sûr de moi, j'aurai très bon caractère.
     À toi. Je t'attends.

                                                                             Rimb.

   

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