Rimbaud, le poète / Accueil > Tous les textes > Poèmes de 1871-début 1872


POÈMES DU TEMPS DE LA COMMUNE  (DOSSIER VERLAINE)


     Entre septembre 1871 (arrivée de R. à Paris) et février 1872 environ (date indiquée par Verlaine sur le manuscrit des "Mains de Jeanne-Marie" (cf. SM-IV, 56), Verlaine constitua un dossier paginé de poèmes de Rimbaud, généralement recopiés de sa main. Les deux amis avaient probablement en vue d'éditer un recueil. Ce dossier est conservé à la BNF, sauf deux feuillets qui ont été perdus : on ignore ce qui pouvait figurer dans les p.13-14 manquantes ; le feuillet 3-4 qui contenait probablement "Les Chercheuses de poux" (recto) et le début de "L'Homme juste" (verso) a été perdu. 
     Nous suivons l'ordre de ce dossier : "Les Assis" (p.1-2) ; "Les Chercheuses de poux" (p.3) ; "L'Homme juste" (p.4-7) ; "Tête de faune" (p.7) ; "Le Cœur volé" (p.8) ; "Les Mains de Jeanne-Marie" (p.9-10) ; "Les Effarés" (p.11-12) — classé ici en 1870, parmi les "Autres versions des textes du recueil de Douai" — ; "Les Voyelles" (p.15) ; "L'Étoile a pleuré rose..." (p.15) ; "Les Douaniers" (p.16) ; "Oraison du soir" (p.16) ; "Les Sœurs de charité" (p.17-18), "Les Premières Communions" (p.19-24). 
     Nous intercalons deux autographes de "Voyelles" et d'"Oraison du soir", qui sont les versions généralement adoptées par les éditeurs pour ces deux poèmes.  
     Nous faisons figurer en fin de liste, à la suite du "Dossier Verlaine", deux textes qui n'y étaient pas inclus mais qu'il est légitime de situer aussi dans l'année 1871. 
     Notre titre souligne l'idéologie communarde de la plupart de ces poèmes, où s'expriment si souvent la colère contre l'Ordre social ou la soif de revanche des vaincus. 




Les Assis
Les Chercheuses de poux
L'Homme juste
Tête de Faune
Le Cœur volé
Les Mains de Jeanne-Marie
Voyelles (autographe)
Les Voyelles (copie Verlaine)
L'étoile a pleuré rose ...
Les Douaniers
Oraison du soir (autographe)
Oraison du soir (copie Verlaine)
Les Sœurs de charité
Les Premières Communions

L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple
Le Bateau ivre


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté. Les éditeurs s'accordent sur l'hypothèse d'une rédaction pendant "l'hiver 1870-1871" (L.F. 453) ; "à la fin de l'année 70 et au début de l'année 71" (P.B. 805). Le poème aurait comme origine les visites nombreuses rendues par Rimbaud, dans cette période-là, à la bibliothèque de Charleville. En tous cas, le matériau lexical du texte le rattache bien à ce que d'aucuns ont appelé "l'année des dictionnaires".

                                   Les Assis

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leurs fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage...
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales
Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules
Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.

 

Sommaire


 
Pas de manuscrit connu. Le feuillet 3-4 du dossier Verlaine qui contenait probablement ce texte (recto) et le début de "L'Homme juste" (verso) a été perdu. Les éditeurs reprennent généralement le texte publié par Verlaine dans Les Poètes maudits en 1888 (ci-contre).

La date de composition n'est pas connue : Izambard assure que le poème a été écrit en 1870 ; mais les éditeurs contemporains préfèrent unanimement le situer en 1871, en s'appuyant sur des considérations stylistiques (notamment, la présence de la rime irrégulière singulier / pluriel : "Paresse / caresses").

Commentaire

                    Les Chercheuses de poux

Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes,
Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
 
Elles assoient l'enfant devant une croisée
Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
 
Il écoute chanter leurs haleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
 
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
 
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
Soupir d'harmonica qui pourrait délirer ;
L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

Sommaire


 
Autographe. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

     Cet autographe de 55 vers, sans titre, (unique manuscrit connu) paraît être un poème incomplet, amputé de ses vingt premiers vers. On devine, à la lecture du texte, qu'il manque le début de l'histoire (un récit de rêve peut-être, comme le suggèrent les v.36-39). L'enquête érudite confirme cette intuition. 
     En effet, il existait dans le "dossier Verlaine" (voir notice), à la suite de l'autographe sans titre de Rimbaud (p. 5-6), une copie de la main de Verlaine qui a été perdue, mais dont il nous reste la fin (p.7). Ce précieux fragment contient (outre une strophe du poème, barrée par Verlaine parce que faisant double emploi avec l'autographe) trois indications de la main de Verlaine : un titre ("L'homme juste (suite)"); une date ("Juillet 1871") et le nombre de vers du poème : "75 vers". Soit vingt de plus que dans notre autographe. Il faut savoir aussi que la feuille précédant immédiatement nos 55 vers dans le "dossier Verlaine" (pages probablement numérotées 3-4) a été perdue. Or, on sait par le sommaire du dossier que la page 3 contenait probablement "Les Chercheuses de poux". On en déduit que la page 4 (le verso) contenait les vingt vers manquants de "L'Homme juste".
     En vertu de cette analyse, nous numérotons les vers du poème de 21 à 75.
     
     Les deux derniers quintils présentent sur le manuscrit une graphie négligée, partiellement illisible, comme s'il s'agissait d'un passage hâtivement ajouté, après coup (cf.SM-IV, 53). Nous les transcrivons en italiques.

1. Orthographe du manuscrit. Certains éditeurs corrigent : "becs de cane".
2. "Et cependant silencieux" dans ce qu'il nous reste de la copie Verlaine (p.7)
3. Manuscrit confus. AA, PB, AG : "le sucre" ; LF : "du sucre".
4. Manuscrit confus. PH, AA, PB : "bedaines" ; LF : "[...] daines" ; AG-09 : "de daines". David Ducoffre propose  : "ou daines" (Europe n° 966, p.128 ; blog Rimbaud ivre, 31/10/10).
5. Manuscrit confus. AA : "Puis" ; BB : "Mais" ; LF : [...] ; AG-09 : "Nuit", solution précédemment avancée par SM-I, à titre d'hypothèse.

Commentaire

                         L'Homme juste

.....................................................................................

      Le Juste restait droit sur ses hanches solides :
      Un rayon lui dorait l'épaule ; des sueurs
      Me prirent : « Tu veux voir rutiler les bolides ?
      Et, debout, écouter bourdonner les flueurs
25   D'astres lactés, et les essaims d'astéroïdes ?
 
      « Par des farces de nuit ton front est épié,
      Ô Juste ! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,
      La bouche dans ton drap doucement expié ;
      Et si quelque égaré choque ton ostiaire,
30   Dis : Frère, va plus loin, je suis estropié ! »
 
      Et le Juste restait debout, dans l'épouvante
      Bleuâtre des gazons après le soleil mort :
      « Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
      Ô vieillard ? Pèlerin sacré ! Barde d'Armor !
35   Pleureur des Oliviers ! Main que la pitié gante !
 
      « Barbe de la famille et poing de la cité,
      Croyant très doux : ô cœur tombé dans les calices,
      Majestés et vertus, amour et cécité,
      Juste ! plus bête et plus dégoûtant que les lices !
40   Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté !
 
      « Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,
      Et bien rire, l'espoir fameux de ton pardon !
      Je suis maudit, tu sais ! Je suis soûl, fou, livide,
      Ce que tu veux ! Mais va te coucher, voyons donc,
45   Juste ! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.
 
      « C'est toi le Juste, enfin, le Juste ! C'est assez !
      C'est vrai que ta tendresse et ta raison sereines
      Reniflent dans la nuit comme des cétacés !
      Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènes
50   Sur d'effroyables becs de canne1 fracassés !
 
      « Et c'est toi l'œil de Dieu ! le lâche ! quand les plantes
      Froides des pieds divins passeraient sur mon cou,
      Tu es lâche ! Ô ton front qui fourmille de lentes !
      Socrates et Jésus, Saints et Justes, dégoût !
55   Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes ! »
 
      J'avais crié cela sur la terre, et la nuit
      Calme et blanche occupait les Cieux pendant ma fièvre.
      Je relevai mon front : le fantôme avait fui,
      Emportant l'ironie atroce de ma lèvre...
60   Vents nocturnes, venez au Maudit ! Parlez-lui !
 
      Cependant que2, silencieux sous les pilastres
      D'azur, allongeant les comètes et les nœuds
      D'univers, remuement énorme sans désastres,
      L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
65   Et de sa drague en feu laisse filer les astres !
 
      Ah ! qu'il s'en aille, lui, la gorge cravatée
      De honte, ruminant toujours mon ennui, doux
      Comme le3 sucre sur la denture gâtée.
      Tel que la chienne après l'assaut des fiers toutous,
70   Léchant son flanc d'où pend une entraille emportée.
 
      Qu'il dise charités crasseuses et progrès...
      Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois [...] daines4,
      [...]5 qui chante : nana, comme un tas d'enfants près
      De mourir, idiots doux aux chansons soudaines :
75   Ô Justes, nous chierons dans vos ventres de grès !

 

Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté. Toutes les dates ont eu leurs partisans : 70, 71, 72. Le thème est encore parnassien, mais la métrique audacieuse et l'impressionnisme verlainien de cette scène galante font pencher pour une date tardive. Steve Murphy admet "la forte probabilité d'une composition entre septembre 1871 et les premiers mois de 1872" (Colloque de Kyoto, Klincksieck, 2006, p.74). 

PB (806) et SM-IV (541) proposent de considérer comme une autre version du poème le texte publié dans la seconde édition des "Poètes maudits" (1886), qui comporte plusieurs variantes significatives.

                   Tête de faune

Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,
 
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
 
Et quand il a fui tel qu'un écureuil
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.

Sommaire


 

Copie verlainienne du "Coeur supplicié", qui présente d'intéressantes variantes : voir à ce texte.

BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Daté de mai 1871.

          Le Cœur volé

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l'ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques ;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit lavé
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l'ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques !
J'aurai des sursauts stomachiques
Moi, si mon cœur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ? 

Sommaire


 
Autographe. BNF (Bibliothèque Nationale de France).    

     Daté (par Verlaine, sur le manuscrit) : "Fév.72". Steve Murphy incline à prendre au sérieux cette date (SM-IV, p.87 et 542). Selon lui, Verlaine n'indique jamais les dates de recopiage en place de dates de composition. Pour des raisons de thème et de style, les éditeurs situent traditionnellement la composition de ce poème dans l'année 1871. Il est cependant à noter que les procès de communeuses, dont on pense qu'ils auraient pu susciter le poème, sont intervenus à la fin de l'année 1871 : celui des Pétroleuses (parmi lesquelles Anne-Marie Menand, dite Jeanne-Marie), en septembre 1871, et celui de Louise Michel le 16 décembre (cf. AA p.895).  

     Les vers 29-32 et 41-48 ont été ajoutés par Verlaine, en marge de l'autographe rimbaldien. De même, pour le vers 33, Verlaine indique en marge : "variante : casseuses". Ces additions laissent à penser que Verlaine a complété l'autographe figurant dans son dossier à l'aide d'une autre version dont la trace a été perdue. Steve Murphy en vient à souhaiter que l'on abandonne la "traditionnelle version hybride" et que l'on imprime séparément les trois strophes ajoutées (SM-IV, p.542-543). Nous les présentons en italiques.

Commentaire

 

          Les Mains de Jeanne-Marie






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Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l'été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes.
Sont-ce des mains de Juana ?
 
Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans des lunes
Aux étangs de sérénités ?
 
Ont-elles bu des cieux barbares,
Calmes sur les genoux charmants ?
Ont-elles roulé des cigares
Ou trafiqué des diamants ?
 
Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d'or ?
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
 
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
 
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khenghavars ou des Sions ?
 
Ces mains n'ont pas vendu d'oranges,
Ni bruni sur les pieds des dieux :
Ces mains n'ont pas lavé les langes
Des lourds petits enfants sans yeux.
 
Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d'ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l'usine,
Un soleil ivre de goudrons.

 
Ce sont des ployeuses d'échines,
Des mains qui ne font jamais mal,
Plus fatales que des machines,
Plus fortes que tout un cheval !
 
Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !
 
Ça serrerait vos cous, ô femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.
 
L'éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !

 
Une tache de populace
Les brunit comme un sein d'hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu'en baisa tout Révolté fier !
 
Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé !
 
Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
À vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !
 
Et c'est un soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
On veut vous déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !

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Autographe. Musée Rimbaud de Charleville-Mézières. Non daté

Il existe deux versions manuscrites, non datées, de ce texte :
- la première en date, sans doute, des deux versions, intitulée "Les Voyelles" (Voir à ce texte), est celle du "dossier Verlaine" (Voir notice).  
- la seconde (ci-contre), très probablement postérieure, a appartenu à Émile Blémont. 
"Les variantes des manuscrits autographes de Voyelles et d'Oraison du soir semblent prouver que ce sont des textes postérieurs" (SM-IV, 89).

Les éditeurs choisissent la version autographe (ci-contre) plutôt que la copie faite par Verlaine.

Principales variantes de la copie Verlaine (Voir à ce texte) :
Titre : "Les Voyelles" (au lieu de "Voyelles")
v.1 : "," entre la lettre et l'adjectif de couleur, ";" entre les différentes couleurs
v.2 : "." (au lieu de ":" après "latentes")
v.5 : "frissons" ("candeurs")
v.6 : "glaçons" ("glaciers") ; "rais" ("rois")     
v.7 : "pourpre" ("pourpres")
v.9 : " ; " (" , ")
v.11 : "Qu'imprima l'alchimie aux doux fronts studieux"
v.12 : "de strideurs" ("des strideurs")
v.13 : "..." (":")
v.14 : "O" ("Ô") ; "ses" ("Ses")

Commentaire

                              Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
 
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
 
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
 
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
Ô l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Première version du sonnet "Voyelles". Ce n'est pas la version habituellement retenue par les éditeurs, qui accordent leur préférence au manuscrit autographe :

Voir notre notice à ce texte

 

                              Les Voyelles

A, noir ; E, blanc ; I, rouge ; U vert ; O, bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
 
Golfes d'ombre. E, frissons des vapeurs et des tentes,
Lances de glaçons fiers, rais blancs, frissons d'ombelles !
I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes,
 
U, cycles, vibrements divins des mers virides ;
Paix des pâtis semés d'animaux ; paix des rides
Qu'imprima l'alchimie aux doux fronts studieux.
 
O, suprême clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges...
O l'Oméga, rayon violet de ses Yeux !

Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté.

Le manuscrit ne porte pas de titre. Par contre, le poème apparaît sous le titre de "Madrigal", dans une liste, sorte de table des matières rédigée par Verlaine pour son dossier des poèmes de Rimbaud (notice).

Commentaire

                L'étoile a pleuré rose...

L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.

  Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté. Pour PB (810) le texte doit être considéré comme nécessairement postérieur au Traité de Francfort mettant fin à la guerre avec la Prusse (10 mai 1871) et antérieur au mois d'août 1871 au cours duquel Delahaye aurait recopié le poème pour l'envoyer à Verlaine. 

                              Les Douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d'Empire, retraités,
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.
 
Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !
 
Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »
 
Quand sa sérénité s'approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

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Manuscrit autographe. Bibliothèque municipale de Bordeaux. Non daté.

Il existe deux versions de ce texte :
- la première en date des deux versions est sans doute celle du dossier Verlaine (notice). 
- la seconde (ci-contre), postérieure, a appartenu à Léon Valade. Les éditeurs choisissent cet autographe plutôt que le texte antérieur fourni par le dossier Verlaine.
"Les variantes des manuscrits autographes de Voyelles et d'Oraison du soir semblent prouver que ce sont des textes postérieurs" (SM-IV, 89).

Variantes de la copie Verlaine (Voir à ce texte) :
v.1 : "un Ange"
v.4 : "sous les cieux gros d'impalpables voilures"
v.7 : "mon coeur tendre" (justifie la comparaison avec l'aubier).
v.9 : "Et quand" (au lieu de "Puis, quand"). 

Commentaire

                                   Oraison du soir

Je vis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Puis, quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l'âcre besoin :

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l'assentiment des grands héliotropes. 

Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Première version du poème "Oraison du soir" :  Voir à ce texte. 

Ce n'est pas la version habituellement retenue par les éditeurs.

                                   Oraison du soir

Je vis assis, tel qu'un Ange aux mains d'un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous les cieux gros d'impalpables voilures,

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
Puis, par instants, mon cœur tendre est comme un aubier
Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Et, quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l'âcre besoin :

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très-haut et très-loin,
— Avec l'assentiment des grands héliotropes. 

Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Daté de juin 1871.

                    Les Sœurs de charité

Le jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,
Et qu'eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune
Adoré, dans la Perse un Génie inconnu,
 
Impétueux avec des douceurs virginales
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales,
Qui se retournent sur des lits de diamants ;
 
Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde
Tressaille dans son cœur largement irrité,
Et plein de la blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa sœur de charité.
 
Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,
Tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais,
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.
 
Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
Tout notre embrassement n'est qu'une question :
C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
Nous te berçons, charmante et grave Passion.
 
Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances
Et les brutalités souffertes autrefois,
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
Comme un excès de sang épanché tous les mois.
 
Quand la femme, portée un instant, l'épouvante,
Amour, appel de vie et chanson d'action,
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
Le déchirer de leur auguste obsession.
 
Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant
Avec tendresse après la science aux bras almes,
Il porte à la nature en fleur son front saignant.
 
Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil ;
Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes.
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,
 
Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses, à travers les nuits de Vérité,
Et t'appelle en son âme et ses membres malades,
Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité.

Sommaire


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Daté de Juillet 1871.

Il existe une autre copie, réalisée par Verlaine en 1886 en vue d'une édition dans La Vogue. Nous ne reproduisons pas ce texte que Steve Murphy, généralement très confiant dans les copies de Verlaine, considère comme une transcription médiocre (SM-IV, p.62).

Principales variantes La Vogue 
v.5 : "à travers les feuillages"
v.6 : "vitraux ensoleillés"
v.22 : "a mis ses doigts"
v.24 : "ces fronts bruissants"
v.30 : "Ces doux seuls"
v.42 : "au ciel noir"
v.77 : "elle s'agite et cambre"
v.82 : "Devant le ciel bleu"
v.92 : "écoute"
v.97 : "les latrines"
v.101 : "l'ombre des toits"
v.106 : "ce qui lui viendra"
v.108 : "rongera"
v.119 : "des laines"
v.122 : "dans sa conscience"
v.126 : "les avoir bus"
v.131 : "ils avaient couché"

 

 

                   Les Premières Communions

                                        I

Vraiment, c'est bête, ces églises des villages
Où quinze laids marmots encrassant les piliers
Écoutent, grasseyant les divins babillages,
Un noir grotesque dont fermentent les souliers :
Mais le soleil éveille, à travers des feuillages,
Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.
 
La pierre sent toujours la terre maternelle.
Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
Dans la campagne en rut qui frémit solennelle
Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,
Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.
 
Tous les cent ans on rend ces granges respectables
Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé :
Si des mysticités grotesques sont notables
Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé,
Des mouches sentant bon l'auberge et les étables
Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
 
L'enfant se doit surtout à la maison, famille
Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ;
Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.
On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille
Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.
 
Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,
Sous le Napoléon ou le Petit Tambour
Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
Tirent la langue avec un excessif amour
Et que joindront, au jour de science, deux cartes,
Ces seuls doux souvenirs lui restent du grand jour.
 
Les filles vont toujours à l'église, contentes
De s'entendre appeler garces par les garçons
Qui font du genre après messe ou vêpres chantantes.
Eux qui sont destinés au chic des garnisons
Ils narguent au café les maisons importantes,
Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.
 
Cependant le Curé choisit pour les enfances
Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand
L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,
Ils se sent, en dépit des célestes défenses,
Les doigts de pied ravis et le mollet marquant ; 
La Nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.

                                II

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,
Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,
Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.
« Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,
Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers. »
 
 
                               III
 
La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade.
Mieux qu'à l'église haute aux funèbres rumeurs,
D'abord le frisson vient, le lit n'étant pas fade
Un frisson surhumain qui retourne : « Je meurs... »
Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides,
Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,
Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides
Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
 
Adonaï !... Dans les terminaisons latines,
Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
Et tachés du sang pur des célestes poitrines,
De grands linges neigeux tombent sur les soleils !
 
Pour ses virginités présentes et futures
Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission,
Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures,
Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !
 
 
                              IV
 
Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre.
Les mystiques élans se cassent quelquefois...
Et vient la pauvreté des images, que cuivre
L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois ;
 
Des curiosités vaguement impudiques
Épouvantent le rêve aux chastes bleuités
Qui s'est surpris autour des célestes tuniques,
Du linge dont Jésus voile ses nudités.
 
Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse,
Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds,
Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,
Et bave... L'ombre emplit les maisons et les cours.
 
Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre
Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu
Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...
 
 
                               V
 
À son réveil, minuit, la fenêtre était blanche.
Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,
La vision la prit des candeurs du dimanche ;
Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez
 
Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse
Pour savourer en Dieu son amour revenant,
Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse
Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant ;
 
De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
Tous les jeunes émois de ses silences gris ;
Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne
Écoule sans témoin sa révolte sans cris.
 
Et faisant la victime et la petite épouse,
Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
Descendre dans la cour où séchait une blouse,
Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
 
 
                             VI
 
Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.
Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc,
Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,
En deçà d'une cour voisine s'écroulant.
 
La lucarne faisait un cœur de lueur vive
Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils
Les vitres ; les pavés puant l'eau de lessive
Soufraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils.
...........................................................................
 

                             VII
 
Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,
Et ce qu'il lui viendra de haine, ô sales fous,
Dont le travail divin déforme encor les mondes,
Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?
............................................................................
 

                             VIII
 
Et quand, ayant rentré tous ses nœuds d'hystéries,
Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
L'amant rêver au blanc million des Maries,
Au matin de la nuit d'amour, avec douleur :
 
« Sais-tu que je t'ai fait mourir ? J'ai pris ta bouche,
Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez ;
Et moi, je suis malade : Oh ! je veux qu'on me couche
Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !
 
« J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,
Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts !
Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,
Et je me laissais faire... ah ! va, c'est bon pour vous,
 
« Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse
Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,
La plus prostituée et la plus douloureuse,
Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !
 
« Car ma Communion première est bien passée.
Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus :
Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée
Fourmillent du baiser putride de Jésus ! »
 

                                IX
 
Alors l'âme pourrie et l'âme désolée
Sentiront ruisseler tes malédictions.
Ils auront couché sur ta Haine inviolée,
Échappés, pour la mort, des justes passions,
 
Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies,
Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,
Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
Ou renversés, les fronts des femmes de douleur. 


 
Texte de l'édition Vanier des Poésies complètes (1895).

Daté "mai 71" dans l'édition Vanier. Dans Les Poètes maudits, Verlaine situe la composition de cette pièce au "lendemain de la Semaine sanglante", soit après le 28 mai 1871. 

En l'absence de tout manuscrit, et devant les imperfections des différentes versions imprimées, les éditeurs se sont souvent autorisés à corriger les unes par les autres, méthode qui a généré d'innombrables variantes et qui est aujourd'hui réprouvée. Les éditeurs récents opèrent des choix divergents. AA adopte l'édition Berrichon de 1912, en la rectifiant. CJ reprend la première version publiée, celle de La Plume (1890). LF adopte l'édition du poème par Vanier (1895). SM-I et AG-09 publient fidèlement les deux versions imprimées différentes de 1890 et 1895.  

Nous suivons la version Vanier, considérée comme plus soigneuse que celle de La Plume par les éditeurs contemporains, en signalant quelques variantes significatives de cette version par rapport aux éditions courantes :

titre : "Paris se repeuple" (CJ-PB) ; le titre double n'apparaît qu'en 1895 avec l'éd. Vanier.

v.2 : "le soleil essuya" (AA-CJ-PB).
v.4 : "Cité sainte" (AA-CJ).
v.7 : "Les maisons sur l'azur" (AA-CJ).
v.17 : "Lorsque la nuit" (CJ)
v.18 : "fouillant" (AA-PB-LF)
v.21-28 : strophe manquante (CJ).
v.29-32 : ces vers (qui constituent la 8° strophe du poème dans la version Vanier, ci-contre) sont situés en position de 6° strophe dans la version La Plume de 1890 (CJ).
v.57 : "Les vers, les vers livides" (AA-CJ-PB).

v.65 : LF donne ici la version de La Plume : "L'orage t'a sacrée suprême poésie". Vanier corrigeait la faute de versification en supprimant l'accord du participe passé : "L'orage t'a sacré ..." Mais Murphy (1999) et Guyaux (2009) préfèrent la correction ci-contre, qui apparaît sur les épreuves de cette même édition Vanier détenues par la Bibliothèque royale de Belgique.

commentaire

Pour comparer les deux versions imprimées différentes de 1890 et 1895

 L'Orgie parisienne
            ou
 Paris se repeuple

Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité belle assise à l'occident !
 
Allez ! on préviendra les reflux d'incendie,
Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà
Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie
Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila.
 
Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
 
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez !
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,
 
Buvez. Quand la lumière arrive intense et folle,
Foulant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
 
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l'action des stupides hoquets
Déchirants ! Écoutez, sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
 
Ô cœurs de saleté, Bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables...
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !
 
Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : ô lâches, soyez fous !
 
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
Vous craignez d'elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression.
 
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !
 
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
 
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau,
 
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :
 
Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
 
Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides
Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
 
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »
 
L'orage a sacré ta suprême poésie ;
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.
 
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
La haine des Forçats, la clameur des maudits :
Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !
 
Société, tout est rétabli : les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards ! 


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Le poème n'est pas daté mais l'on admet traditionnellement, sur le seul témoignage (fragile) d'Ernest Delahaye, que Rimbaud a rédigé le texte en vue de montrer ce qu'il savait faire au milieu littéraire parisien, lorsqu'il répond à l'invitation de Verlaine, fin septembre 1871. 

Dans Les Poètes maudits, Verlaine supprime l'article du titre. Plusieurs anciennes éditions présentent le titre : "Bateau ivre", mais cette tradition est révolue.

Les éditeurs restituent parfois, en fin de vers, des signes de ponctuation manquants. Ils n'existent pas sur le manuscrit alors qu'ils paraîtraient nécessaires, ou ils ont été rendus indéchiffrables de par les contraintes propres à la marge de droite (manque de place, coups de ciseaux intempestifs). Nous signalons par des [...] les signes concernés. 

On peut consulter un fac-similé du manuscrit ici :

http://www.arthurrimbaud.be/galerie-des-manuscrits-de-rimbaud

 

Commentaire

                         Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
 
J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais [.]
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
 
Dans les clapotements furieux des marées
Moi l'autre hiver plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
 
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
 
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
 
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
 
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
 
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
 
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
 
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
 
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
 
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !
 
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
 
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
 
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
 
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...
 
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
 
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
 
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur [,]
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;
 
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
 
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais [,]
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
 
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
 
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes [.]
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
 
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
 
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

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