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DIVAGATIONS RIMBALDO-FOURIÉRISTES

(EN QUÊTE D'ILLUMINATIONS)

Présence et fonction de l'allusion utopique dans le texte de Rimbaud
 


            Relisant il y a quelque temps un classique que je n'avais jamais lu, je suis
       tombé sur ceci :

   "Et ils abordèrent le fouriérisme.

   Tous
les malheurs viennent de la contrainte. Que l’attraction soit libre, et l’harmonie s’établira.

   Notre
âme enferme douze passions principales : cinq égoïstes, quatre animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à l’individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de groupes, ou séries, dont l’ensemble est la phalange, société de dix-huit cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmènent les travailleurs dans la campagne, et les ramènent le soir. On porte des étendards, on se donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède trois hommes : le mari, l’amant et le géniteur. Pour les célibataires, le bayadérisme est institué.
 
   —
Ça me va ! dit Bouvard.

 

 

 

 



[1]
Gustave Flaubert,
Bouvard et Pécuchet, VI.

[2]
Arthur Rimbaud, Carnet des dix ans.

Et il se perdit dans les rêves du monde harmonien.

   Par la restauration des climatures, la terre deviendra plus belle ; par le croisement des races, la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires, dégelées sous les aurores boréales. Car tout se produit par la conjonction des deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles, et les aurores boréales sont un symptôme du rut de la planète, une émission prolifique.

   —
Cela me passe, dit
Pécuchet." [1]

"Ah ! saperlipotte de saperlipopette ! sapristi !", m'écriai-je, car je connais mes classiques [2], "saperlipopettouille !" mais c'est le "pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques" !

 

  


Victor Considérant, Théorie générale de Fourier, Lyon, 1841.

Source : https://www.kobo.com/us/en/ebook/theorie-generale-de-fourier-3

En ligne : http://premierssocialismes.edel.univ-poitiers.fr/document/fd3790/notice
 

Le pavillon en viande saignante


 

[3] Hugo, Bièvre.

[4] Apollinaire, Zone.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[5] Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808, numérisation UQAC, partie 1, p.157-158.


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[6]
Exemple emblématique, la section 5 de Mauvais sang.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[7]
Traité de l'association domestique et agricole,1822, repris dans les O.C. de 1841 sous le titre Traité de l'unité universelle. Cf. ici (p.296) pour la première citation et (p.495) pour la seconde.

[8] Comme Fourier lui-même le leur reproche, dans leur empressement à mettre en pratique l'idée phalanstérienne et à y intéresser de riches investisseurs, ils avaient tendance à expurger la doctrine de ses aspects les plus utopiques et à la réduire à un manuel de bonnes méthodes pour la création de "fermes modèles". Cf. "Devis et tableaux d'un canton sociétaire", Le Phalanstère, I, 10, 2 août 1832, p.81.


 

[9] Michèle Madonna-Desbazeille, "De l'Apocalypse à la Genèse : le Même transfiguré", Cahiers Charles Fourier n°5, 1994.

    Depuis longtemps, en effet, l'explication du fameux "pavillon" qui a ma préférence, celle qui s'accorde le mieux avec le paysage polaire construit par le texte, est celle d'un ciel ("le ciel, bleu pavillon par Dieu même construit" [3]), un ciel ensanglanté par la présence d'un énorme "soleil cou coupé" [4] ou, pourquoi pas, d'une magnifique et pourpre aurore boréale (elles existent, je l'ai lu dans Wikipédia, et j'ai même vu les photos).

     Naturellement, je bondis sur mon petit ordinateur, j'inscris "Fourier « rut de la planète »" dans la fenêtre ad hoc de mon moteur de recherche et je trouve tout de suite ceci :    

   "Les nouvelles créations ne peuvent pas commencer avant que le genre humain n'ait organisé la huitième période sociale : jusque-là, tant que dureraient les sept premières sociétés on ne verrait jamais commencer la deuxième création.
   Cependant la terre est violemment agitée du besoin de créer ; on s'en aperçoit à la fréquence des aurores boréales, qui sont un symptôme du rut de la planète, une effusion inutile de fluide prolifique ; il ne peut former sa conjonction avec le fluide austral [L'édition de 1841 donne : « des autres planètes »], tant que le genre humain n'aura pas fait les travaux préparatoires ; ces travaux ne sauraient être exécutés que par la huitième société qui va s'organiser. Il faudra d'abord porter le genre humain au petit complet de deux milliards, ce qui exigera au moins un siècle ; parce que les femmes sont bien moins fécondes dans l'ordre combiné que dans la civilisation, où la vie de ménage leur fait procréer des légions d'enfants ; la misère en dévore un tiers, un autre tiers est emporté par les nombreuses maladies que l'ordre incohérent fait naître chez les enfants ; il vaudrait bien mieux en produire moins et les conserver ; c'est ce qui est impossible aux civilisés, aussi ne peuvent-ils pas mettre le globe en culture ; et malgré leur effrayante pullulation, ils ne suffisent qu'à entretenir le terrain qu'ils occupent.
   Lorsque les deux milliards d'habitants auront exploité le globe jusqu'au soixante-cinquième degré, on verra naître la couronne boréale, dont je parlerai plus loin, et qui donnera la chaleur et la lumière aux régions glaciales arctiques. Ces nouvelles terres offertes à l'industrie, permettront de porter le genre humain au grand complet de trois milliards. Alors les deux continents seront mis en culture, et il n'y aura plus d'obstacle aux créations harmoniques, dont la première commencera environ quatre siècles après l'établissement de l'ordre combiné.

Couronne boréale

   C'est ici un chapitre plus curieux que nécessaire ; on peut le franchir et passer aux suivants, où je traite des périodes 2, 3, 4 et 5, qui offrent des détails plus à portée de tout le monde.

   Lorsque le genre humain aura exploité le globe jusqu'au-delà des soixante degrés nord, la température de la planète sera considérablement adoucie et régularisée : le rut acquerra plus d'activité ; l'aurore boréale devenant très fréquente, se fixera sur le pôle et s'évasera en forme d'anneau ou couronne. Le fluide qui n'est aujourd'hui que lumineux, acquerra une nouvelle propriété, celle de distribuer la chaleur avec la lumière.
   La couronne sera de telle dimension, qu'elle puisse toujours être par quelque point en contact avec le soleil, dont les rayons seront nécessaires pour embraser le pourtour de l'anneau ; elle devra lui présenter un arc, même dans les plus grandes inclinaisons de l'axe de la Terre.
   L'influence de la couronne boréale se fera fortement sentir jusqu'au tiers de son hémisphère ; elle sera visible à Pétersbourg, Ochotsk et dans toutes les régions du soixantième degré
[5]."

Tout y est comme chez Rimbaud. Il suffit de citer la fin du poème :

"[...] Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.
     Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.
     Le pavillon..."

On peut comparer terme à terme :

  • les "aurores boréales" annonciatrices / "le pavillon"

  • "la terre est violemment agitée" (c'est le le "rut de la planète") / "Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres."

  • le "fluide prolifique" (masculin) de notre pôle boréal / "les larmes blanches bouillantes"

  • s'unissant au fluide féminin (du pôle austral ou des autres planètes, selon les éditions) / "et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques."

  • la "douceur" consécutive (du climat) / "Ô Douceurs"

     On sait que Barbare et Métropolitain, poèmes contigus dans la partie numérotée du manuscrit des Illuminations, développent la même allégorie de la mêlée amoureuse sauvage sur fond de paysage polaire, motif que l'on retrouve avec la figure de "Circeto des hautes glaces", à la fin de Dévotion. Frustration sociale et frustration libidinale vont souvent de pair chez Rimbaud [6]. D'où ces textes où le motif sexuel prend la forme de scènes imaginaires d'auto-affirmation virile ("bravoures plus violentes que ce chaos polaire", dit le poète dans Dévotion), scènes à travers lesquelles l'auteur éprouve sa "force" face à la ville opulente et hostile (Métropolitain) ou se portraiture en "âne, claironnant et brandissant [son] grief" (Bottom). Le mot "grief" étant pris au double sens de reproche (sujet de plainte, motif de querelle) et de phallus.
     Le XIXe siècle a vu se multiplier les entreprises de "conquête du pôle". Jules Verne, Michelet et la littérature de vulgarisation scientifique destinée à la jeunesse ne manquaient pas de célébrer ces explorateurs, martyrs héroïques d'une ambition sublime et folle, et l'on a souvent attribué à ce type de lectures, chez Rimbaud, l'idée d'ériger la calotte boréale de notre planète en une sorte de symbole de l'Ailleurs ou de l'Inconnu, cible de tous les désirs, décor épique de toutes les guerres (érotiques et révolutionnaires). Mais il y a chez Fourier deux éléments qui rendent la référence plus pertinente encore que les précédentes, en tant qu'intertexte ou source possible de Rimbaud, pour Barbare surtout : la forte érotisation du motif polaire et le scénario apocalyptique (sui generis) dont il est le maillon central. Il est toujours très hasardeux d'identifier un intertexte comme "source" au sens plein du mot, mais il ne doit pas y avoir dans la littérature beaucoup d'autres textes que celui de Fourier décrivant comme celui de Rimbaud et de façon aussi crue sous la forme d'un "rut", avec émission séminale, la fin cataclysmique de notre monde et l'accession à un état de bien-être supérieur (l'Harmonie chez Fourier, une forme d'extase harmonique symbolisée par la "musique" chez Rimbaud).  
     La découverte était inattendue. Il ne m'avait évidemment pas échappé que les thèmes de la "nouvelle harmonie" et du "nouvel amour" (À une raison) dégageaient un puissant arôme fouriériste. De même celui du "travail nouveau". Dans Matin, le narrateur d'Une saison en enfer demande :

"Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre !"

Dans Villes ("Ce sont des villes..."), Rimbaud se souvient d'être "descendu dans le mouvement d'un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau". Ces références au "travail nouveau", au sein d'évocations mélancoliques aux manifestes accents utopiques, ne sont pas sans rappeler la doctrine du "phalanstère". Le "phalanstère", tel que le définit Fourier, constitue le cadre communautaire d'un "travail attrayant" exercé par des "compagnies d'amis spontanément réunis, intrigués et stimulés par des rivalités très actives". Les textes décrivent à plusieurs reprises ces groupes de travailleurs harmoniens "circulant avec drapeaux et instruments, chantant dans leurs marches des hymnes en chœur" [7]. Mais j'ignorais tout de la cosmologie servant d'armature métaphysique à la "science sociale" de Fourier, qui a tant amusé ses contemporains à commencer par Flaubert. Elle faisait même un peu honte, dit-on, à ses disciples [8].
     Je devais donc me renseigner d'urgence. J'ai découvert que Gallica propose beaucoup d'œuvres de Fourier, notamment certaines revues de l'école sociétaire (Le Phalanstère, La Phalange), que le site de l'UQAC "Les classiques des sciences sociales" offre un très riche et très commode éventail de numérisations (téléchargeables, ce qui permet la recherche par mots dans le texte). J'ai consulté l'excellente Bibliothèque virtuelle de l'Université de Poitiers "Les Premiers Socialismes" et l'admirable site internet de l'Association d'études fouriéristes. Et c'est ainsi que je suis tombé sur un article intitulé "De l'Apocalypse à la Genèse : le Même transfiguré". Et là, nouvelle découverte, "épastrouillante" aurait dit Verlaine, je lis ceci :   

"Le Nouveau Monde amoureux, synthèse finale de l’œuvre de Fourier, en retrace le parcours, sans cesse remis sur le métier. On y retrouve tous les fondements de la théorie ; on y découvre la sortie du labyrinthe de misères dans lequel la civilisation a enfermé l’Homme, l’issue du dédale des passions dans lequel il a longtemps erré. Dans cet élan fabuleux que nourrit l’énergie du désir toujours renouvelé par le mouvement même de la genèse, s’accomplit la transfiguration et naît un nouveau monde « du contact des extrêmes et de la contrepuissance dévolue aux infiniment petits », dans une mise en scène apocalyptique du « futur apparat nocturne [...] qui élève notre globe en Harmonie » et ainsi « ouvre au genre humain l’issue de l’abîme civilisé, barbare et sauvage»." [9]

Saperlipotte à nouveau ! me dis-je : "futur apparat nocturne"... ! Mais c'est le "futur luxe nocturne" de Vagabonds !


Source : Collection André Breton

LE FUTUR LUXE NOCTURNE
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 



[10] Ni le mot, ni l'idée ne sont d'ailleurs étrangers à Fourier, ennemi déclaré de l'ascétisme et de l'austérité, qui consacre toute une partie de sa Théorie des 4 mouvements à un éloge vibrant du luxe et de l'abondance ("Deuxième notice sur la splendeur de l'ordre combiné" / "Épilogue sur le délaissement de la philosophie morale").

[11] Charles Fourier, Le Nouveau monde amoureux, édition de Simone Debout-Oleszkiewicz, Anthropos, 1967, p.495, numérisation Gallica (Le Nouveau Monde amoureux, Les Presses du réel, 2013, p. 424, pour la plus récente édition papier).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

[12] Michel Bozon, "Fourier, le Nouveau Monde Amoureux et mai 1968. Politique des passions, égalité des sexes et science sociale", Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 22, 2005, 123-149.

     Dans l'illumination intitulée Vagabonds, Rimbaud revit les "atroces veillées" qu'il a connues en compagnie de Verlaine dans la dernière période de leur vie commune. L'aîné accuse le cadet de ne pas apporter assez de ferveur au succès de leur aventure. Il lui reproche d'avoir abusé de sa faiblesse. Il le menace d'un retour en France, "en esclavage" : dans les chaînes conjugales pour l'un, sous la coupe de sa mère pour l'autre. Et il en fait porter d'avance la responsabilité à son compagnon ! La réplique de Rimbaud est toute de mépris et de distance hautaine : il tourne le dos à son ami pour aller se pencher à la fenêtre, dans l'attitude emblématique du mage romantique, scrutant dans le ciel étoilé les signes annonciateurs d'un avenir radieux, du "futur luxe nocturne".
    L'idée n'est pas en elle-même très originale. Victor Hugo, par exemple, à la fin d'un poème de La légende des Siècles intitulé Tout le passé et tout l'avenir, prophétise la victoire future de l'humanité sur l'esclavage, la guerre et le mal : "Nous allons à l'amour, au bien, à l'harmonie [...]". Par exception, lui qui présente volontiers le ciel nocturne comme un gouffre effrayant et aime à faire rimer "astres" avec "désastres", il expose dans ce poème d'inspiration ouvertement fouriériste la vision d'un ordre cosmique métamorphosé par l'amour, où ne manque même pas l'image finale du ciel étoilé comme représentation symbolique de la future harmonie :

"Et quand ces temps viendront, ô joie ! ô cieux paisibles !
Les astres, aujourd'hui l'un pour l'autre terribles,
Se regarderont doucement ;
Les globes s'aimeront comme l'homme et la femme ;
Et le même rayon qui traversera l'âme
Traversera le firmament. [...]

Les globes se noueront par des nœuds invisibles ;
Ils s'enverront l'amour comme la flèche aux cibles ;
Tout sera vie, hymne et réveil ;
Et comme des oiseaux vont d'une branche à l'autre,
Le Verbe immense ira, mystérieux apôtre,
D'un soleil à l'autre soleil.

Les mondes, qu'aujourd'hui le mal habite et creuse,
Échangeront leur joie à travers l'ombre heureuse
Et l'espace silencieux ;
Nul être, âme ou soleil, ne sera solitaire ;
L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre
Et des étoiles dans les cieux."

     Mais voilà que je découvre que l'auteur de Vagabonds a pu trouver dans le texte même de Fourier non seulement l'idée mais la formule qu'il imite. La rencontre est fort suggestive. Elle offre l'occasion de s'interroger sur l'infime mais significative variation introduite par Rimbaud. Le terme "apparat" appliqué à la splendeur décorative du ciel étoilé, n'est au fond qu'un cliché. Fourier le reprend pour symboliser son futur nouvel ordre amoureux. Mais Rimbaud, tournant le dos à son compagnon de misère (mécène et amant), tire ce stéréotype vers un sens beaucoup plus ambigu. Il remplace, semble-t-il, le trop esthétisant "apparat" trouvé chez Fourier par le terme de "luxe". Le mot "luxe" est destiné à être compris comme un équivalent d'"apparat" (la future luxuriance nocturne) mais il introduit une nuance prosaïque qui n'est pas sans évoquer l'appétit de "lucre", ou du moins de richesses tout ce qu'il y a de plus matérielles [10]. D'où l'impact de cette cette formule lapidaire et inattendue, secrètement auto-ironique étant donné la situation de misère affective et sociale évoquée par le poème (et soulignée par son titre).
     Pas si simple ! Hélas ! Pas si simple ! En réalité, une nouvelle recherche sur internet ne me permet de retrouver le syntagme "futur apparat nocturne" que dans l'article cité de Michèle Madonna-Desbazeille et dans un des intertitres de la table des matières du Nouveau Monde amoureux
 [11]. Or, Le Nouveau Monde amoureux est une œuvre inédite de Fourier, tirée de l'oubli en 1967, qui repose sur cinq cahiers écrits entre 1817 et 1819, non préparés pour l'édition. Les intertitres nombreux qui segmentent le texte ont été ajoutés par Simone Debout-Oleszkiewicz, maître d'œuvre de la publication, pour en faciliter la lecture. Ils ne sont pas de Fourier. Mais on trouve quand même, dans ce paragraphe si rimbaldiquement intitulé, l'expression "apparat nocturne". Fourier y décrit les transformations que provoqueraient dans notre "ciel de nuit" une accession à l'Harmonie, si toutefois un jour nous y parvenions, par suite de la condensation du système solaire, base d'une réorganisation du cosmos :

"En mobilier nocturne l'assortiment serait déjà considérable et composé de nos lunes vivantes et diversement colorées, près de qui Phœbe semblerait ce qu'elle est, un spectre livide, une lampe sépulcrale, un fromage de gruyère. Il faut avoir aussi mauvais goût que les Civilisés pour admirer cette momie blafarde. Nous aurions l'éclat magnifique des prosolaires nuancées quand elle se trouveraient en vue puis l'éclat de Jupiter qui équivaudrait à une 6e lune avec de beaux accessoires composés par Saturne, Herschell et leurs cortèges et par les pédales et vestales des autres Tourbillons qui seraient en approche ou en issue de conjonction avec la nôtre. Cet apparat nocturne serait bien peu de chose en comparaison de celui dont on jouit dans les Tourbillards de la haute puissance, où l'affluence des étoiles colorées de divers degrés donne au ciel de nuit l'apparence de nos jardins éclairés dans les fêtes en verres de toutes les couleurs [...]."

     Les qualités poétiques de l'évocation sont frappantes et n'ont certainement pas échappé à Rimbaud si, par extraordinaire, il a pu lire cette page. Aurait-elle connu publication avant 1874 ? C'est peu probable. Mais ce n'est pas absolument exclu, car certains manuscrits de Fourier ont été publiés dans les multiples revues de l'École sociétaire. Michel Bozon nous apprend que selon le décompte effectué par Simone Debout, 29 pages sur 509 du Nouveau Monde Amoureux ont été publiées comme fragments dans cette presse [12]. Notre paragraphe en serait-il ? Rimbaud aurait-il pu y accéder de façon indirecte, par quelque paraphrase du passage en question due à l'un des divers épigones de Fourier, publiée dans l'une des innombrables brochures que publièrent ces disciples et les disciples de ces disciples ? Je l'ignore ... Mais ça n'ôte pas son charme énigmatique à la formule de Vagabonds.

 

Œuvres complètes de Charles Fourier aux Presses du Réel
Republication terminée en 2013 de l'édition Simone Debout-
Oleszkiewicz

http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=3364&menu=

LA CLEF DE L'AMOUR
 

 

 

 

 

 

 

 



 

[13] Citations tirées de la Théorie des quatre mouvements. cf. in Google Books, édition de 1846, respectivement p.132, 149 et 150. Le premier de ces passages servira d'épigraphe à L'émancipation de la femme ou Le Testament de la Paria, de Flora Tristan (1846).

 

 

 

 

 

 

[14] Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808, numérisation UQAC. Deuxième partie, p. 86.

 


 
 

 

 

 

 

 

 

 

[15] Pierre Brunel, Éclats de la violence, Pour une lecture comparatiste des Illuminations, Corti, 2004, p.728. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

[16] Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux, UQAC Part.2/3, « Mécanisme passionné de la gastronomie combinée », p.70.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

[17] Cf. Théorie de l'unité universelle, UQAC II. Chapitre "Opéra harmonien", p.446.

 

 

 

 

 

 

[18] Steve Murphy, Stratégies de Rimbaud, Champion, 2004, p.486.

     C'est une chose plus connue. Je veux dire : un sujet sur lequel l'influence de Fourier est depuis longtemps repérée et communément admise par les commentateurs rimbaldiens. On se rappelle les diatribes du poète contre l'oppression dont les femmes sont victimes dans le mariage (Mes petites amoureuses, Vierge folle, Conte), le ton prophétique sur lequel il annonce, dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871 :

"Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, — jusqu'ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu !"

Tout cela est aussi dans Fourier :

"les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté [...]"
"je suis fondé à dire que la femme, en état de liberté, surpassera l'homme dans toutes les fonctions d'esprit ou de corps qui ne sont pas l'attribut de la force physique"
"Oui, la prostitution plus ou moins gazée [...] voilà le sort auquel réduit [les femmes] l’esclavage conjugal de la civilisation" [13].

     Donc, "l'amour est à réinventer, on le sait" (Vierge folle. L'époux infernal) et Rimbaud, comme Fourier avant lui, s'y applique. Dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871, il définit le Poète-Voyant comme celui qui expérimente "toutes les formes d'amour" et, dans Vies II, il annonce sur un ton triomphal (parodiant probablement les outrances égotistes du genre mémorialiste) :

"Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour." 

Fourier aussi pense avoir "trouvé quelque chose comme la clef de l'amour", sauf qu'il en délivre une formule d'allure plus scientifique, sur le mode de la théorie de l'attraction physique et de la gravitation universelle inventée par Newton : "le calcul analytique et synthétique des attractions et répulsions passionnées". Et, tout comme Rimbaud, il est convaincu de surpasser grâce à cette découverte "tous ceux qui [l']ont précédé" :

"Moi seul, j'aurai confondu vingt siècles d'imbécillité politique, et c'est à moi seul que les générations présentes et futures devront l'initiative de leur immense bonheur." [14]

    De son "Génie", Rimbaud affirme :

"Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, — lui qui nous aime pour sa vie infinie...".

Fourier aurait signé des deux mains cette définition de l'amour : l'amour, principe même de l'élan vital, "raison merveilleuse et imprévue" que tout oppose à celle des philosophes. Ce n'est pas la Raison qui doit nous guider, dit Fourier. L'amour, "passion de la déraison", voilà notre "fanal".
    
Pierre Brunel a fort bien vu cette parenté du Rimbaud de Génie avec l'auteur du Nouveau monde amoureux. Il commente :

"On pense aux 'amours d'harmonie' dont a parlé Fourier, et le lien apparaît plus fort que jamais entre Le Nouveau Monde amoureux de l'utopiste et le 'nouveau corps amoureux' qui était annoncé dans Being Beauteous, même si le texte de Fourier, non préparé pour l'édition, n'a été révélé qu'en 1967. L'amour selon Rimbaud reste distinct, il est vrai, de la fade 'céladonie' fouriériste. Mais Génie, considéré dans cette perspective, tend les bras à la future Ode à Charles Fourier (1947) d'André Breton." [15]

Fort juste, même si on peut trouver hardi de juger "fade" un programme phalanstérien qui prône le polyamour généralisé (sans exclure celui que Fourier appelle "ambigu"), encourage toutes les "manies" (sans en exclure les "sales"), et va jusqu'à envisager dans un futur plus ou moins proche la remise en cause de l'interdit de l'inceste. "L'amour céladonique", c'est-à-dire platonique (en référence à Céladon, l'amant chaste et fidèle de L'Astrée d'Honoré d'Urfé), dont parle Pierre Brunel, n'est envisagé par Fourier que comme l'une des formes de l'érotique harmonienne, pouvant tout à fait se combiner, en compagnie d'autres partenaires, avec des relations amoureuses plus axées sur la sensualité.
    
 Sur la quatrième de couverture d'une de ses éditions du Nouveau Monde amoureux, Simone Debout-Oleszkiewicz écrit :

"Fourier traite de « la plus belle des passions », du sentiment le plus puissant de tous, et qui ne se justifie que par lui-même. « Chacun a raison en amour, écrit-il, puisqu'il est la passion de la déraison » ; il analyse pour mieux les favoriser, pour leur allouer un « plein essor », toutes les variantes de l'amour, des plus nobles sentiments aux manies sensuelles les plus absurdes, de la « sainteté amoureuse » aux « fantaisies lubriques »".

Toutes les "dévotions", dira Rimbaud, tous les "cultes", "en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux" (Dévotion).
     Les "saints" et "saintes", en Harmonie, selon Fourier, sont celles et ceux qui pratiquent le plus purement et de la façon la plus altruiste les principes de l'amour libre et de la "gastrosophie".

"Ils forment, écrit Simone Debout, un nouveau type d'homme et qui rassemble les meilleures puissances du passé : ils sont des épicuriens actifs. Épicure étendait l'amitié au petit peuple et aux esclaves capables de délicatesse mais il se repliait avec son groupe pour se protéger d'une société écrasante ; au temps de l'abondance les saints d'Harmonie montrent à tous les chemins de la conquête et de l'unitéisme. [...] Le saint, selon Fourier, n'est jamais capté par un seul être. Il est toujours disponible, vacant. Il cumule tous les amours et ses plus hautes fidélités sont encore multipliées. Fourier lui alloue tantôt une, tantôt sept ou huit « pivotales ou superpivotales » [les « pivotales » sont les compagnes de cœur]. Le plus haut degré de ses affections est comme une pure et fidèle amitié."

D'où, peut-être, le sens des mots "saintes" et "fils d'harmonie" dans l'idylle champêtre moquée par Rimbaud au début de Soir historique :

"En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l'étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d'harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant."

     Quand, cependant, on n'aura pas les "saintes", on aura pour se consoler "les bacchantes qui exercent la vertu de fraternité" (et qui ne sanglotent pas contrairement aux "Bacchantes des banlieues" de nos Villes) :

"L'amour, ainsi que la table, offrira des chances à tous les caractères : là finiront les oiseux débats des civilisés sur la constance et l'inconstance, et les affections diverses ; il faudra des goûts de toute espèce dans l'ordre combiné, parce qu'il présente des moyens de satisfaire tous les goûts. Les bacchantes y sont aussi nécessaires que les vestales ; et la culture ne peut s'exercer par attraction, s'il n'y a dans le canton des amours de tout genre. Aussi à côté des bacchantes qui exercent la vertu de fraternité, et qui se vouent aux plaisirs de tout le genre humain, on trouvera des vestales et jouvencelles d'une fidélité assurée : on y trouvera, chose bien plus rare, des hommes fidèles aux femmes, et c'est ce qu'on ne trouve pas en civilisation, à moins de chercher dans la classe cagote qui ne fait pas partie du monde amoureux." [16]

     Un des mots-clés du Fouriérisme est sans aucun doute celui de fraternité. En faisant de ce principe réalité dans la société harmonienne, les hommes ne font que rétablir l'unité universelle telle qu'elle a présidé, à l'origine, au plan conçu par Dieu pour sa création. Le mal est un malentendu. La doctrine fouriériste de l’"unitéisme" entend dépasser toute conception morale fondée sur le dualisme du Bien et du Mal. Tout le malheur de l'humanité vient de l'acharnement des "philosophes" à réprimer les passions qu'on croit mauvaises, notamment les sensuelles. C'est au contraire en leur laissant libre cours, quitte à favoriser l'affrontement entre les désirs individuels concurrents, qu'on parviendra dialectiquement à un degré supérieur d'unité et qu'on rouvrira pour les hommes le chemin de la fraternité. On n'est pas loin de cette philosophie, semble-t-il, quand Rimbaud célèbre (ou liquide) dans Solde :

"Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l'occasion, unique, de dégager nos sens !"

     Les "fêtes de fraternité" de Phrases, les "fêtes amoureuses" de Villes rappellent les innombrables fêtes et festins que Fourier réserve aux fils et aux filles d'Harmonie (moqués par Flaubert dans Bouvard et Pécuchet). La danse et le chant, ainsi que le théâtre et, surtout, l'opéra, occupent un rôle tout à fait essentiel dans l'éducation de la jeunesse harmonienne [17], ce qui n'est pas sans faire rêver au sens que pouvait avoir pour Rimbaud cette conclusion de Sonnet (Jeunesse, II) :

"Mais à présent, ce labeur comblé,  —  toi, tes calculs, —  toi, tes impatiences  — ne sont plus que votre danse et votre voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double événement d'invention et de succès une raison, —  en  l'humanité  fraternelle  et  discrète  par  l'univers sans images ; — la force et le droit réfléchissent la danse et la voix à présent seulement appréciées."

Pour Steve Murphy, Rimbaud annonce ici "l'émergence d'une communion d'intérêts et de désirs réellement collective". La danse et la voix qui en sont les emblèmes sont, nous dit-il, "à situer dans une isotopie de la danse et des énergies chorales qui se maintiendra dans Jeunesse III et qui se trouve dans d'autres illuminations. La danse et le chant comme activités collectives librement consenties symbolisent une nouvelle harmonie (on peut penser notamment aux métaphores bien connues des fouriéristes)." [18]


Un bon exposé, substantiel (618 p.) et récent (1993 [1986]),
de la vie et de la doctrine de Fourier.
Beaucoup des références ici fournies ont été suggérées par ce livre.
 

PRÉSENCE DE L'ALLUSION UTOPIQUE DANS LE TEXTE DE RIMBAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[19] Études saint-simoniennes, dir. Philippe Régner, PU Lyon, 2002, p.62-89 pour l'article de Jean-Michel Gouvard.

 

 

 

 


 

 


[20] Greg Kerr, Dream Cities. Utopia and Prose by Poets in Nineteenth-Century France, Legenda, 2013.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

[21] Blanqui, Instructions pour une prise d'Armes. L'Éternité par les astres, établis et présentés par Miguel Abensour et Valentin Pelosse, Futur antérieur, 1973. Le poème de Rimbaud est p.117.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 




 


 

 

 

 

[22] Friedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880.
 




 


 


[23]
Volny Fage, "Ordonner le monde, changer la société. Les systèmes cosmologiques des socialistes du premier XIXe siècle ", Romantisme 2013/1 (n°159), pages 123 à 134.

     Fourier, explique Michel Bozon, refusait la qualification d'utopiste :

"Il refusait aussi de se classer parmi les philosophes, contre lesquels il n’avait pas de mots assez durs, ou parmi les autres tenants des « sciences incertaines », dans lesquelles il inclut la métaphysique, la politique et la philosophie morale. Le terme par lequel il se désignait est celui d’inventeur : inventeur d’une « science sociale »" (ibid. n.12).

On retrouve, à l'occasion, chez Rimbaud cette figure de "l'inventeur". Depuis ses fameuses lettres de 1871 jusqu'aux Illuminations, Rimbaud emprunte de façon répétée à la sphère de la pensée utopique. L'auto-mythographie rimbaldienne joue avec la figure du "mage romantique" : le poète investi d'une mission sacrée et doté de pouvoirs magiques. Soit sous l'espèce du "voyant" (lettres dites "du voyant", Le Bateau ivre, Alchimie du verbe ...), soit sous la forme plus directement utopiste de "l'inventeur", créateur de fleurs nouvelles, architecte d'un monde parallèle. À la phrase de Vies II déjà citée ("Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé") ajoutons les deux passages suivants :

"J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !" (Une saison en enfer, Adieu)

"Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles." (Jeunesse IV).

Que le créateur soit décrit plein d'enthousiasme et son œuvre évoquée au futur (comme dans Jeunesse), ou désenchanté et ses ambitions définitivement "enterrées" (comme dans Adieu), ce ne sont au fond que deux variantes d'un même récit épique, celui de l'entreprise utopique. Deux moments d'un même schéma narratif, qu'il n'est pas nécessaire d'assigner à des étapes successives de l'expérience vécue de Rimbaud tant il est vrai qu'ils correspondent l'un et l'autre à des motifs obligés et que, dans la légende ou dans la vie, qu'ils soient Icare ou Galilée, Doctor Faustus ou Bateau ivre, les émules de Prométhée sont toujours punis par les dieux.
      Ces accents héroïques destinés à rendre compte des espoirs et des souffrances de l'inventeur, des persécutions auxquelles il doit s'attendre de la part d'une société obscurantiste, nous les rencontrons aussi, naturellement, chez Fourier. Nous les retrouverions d'ailleurs, en compagnie des thèmes qui leur sont habituellement liés (libération de la femme, édification d'un monde fraternel, conquête de l'harmonie universelle, découverte d'une langue nouvelle, également universelle, devant contribuer à la réforme des hommes et du monde,...), chez les autres représentants de l'illuminisme pré-socialiste de la première moitié du XIXe siècle : les saint-simoniens, prophètes du Nouveau Christianisme, Leroux, théoricien d'une "philosophie religieuse du progrès", le communiste Icarien Étienne Cabet ... et autres. Cette communauté d'inspiration reste frappante, malgré les divergences parfois profondes, sources, en leur temps, de polémiques, divorces et excommunications.
    

     Le thème de la "langue" nouvelle et du "langage universel" occupe deux paragraphes entiers dans la lettre de Rimbaud à Demeny du 15 mai 1871 :

"Trouver une langue ;
     — Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! Il faut être académicien, — plus mort qu'un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! —
     Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus — que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !"

     Il ne serait pas étonnant que Rimbaud ait connu, sur ce sujet, les théories des Saint-simoniens. Dans son article "Le problème du langage dans Le Livre Nouveau des Saint-simoniens" [19], Jean-Michel Gouvard montre la place éminente accordée au projet d'une langue universelle destinée à surmonter la dispersion des langues humaines (la malédiction de Babel). Dans le texte de la "Deuxième séance" rédigé par Prosper Enfantin, on peut lire : "Au-dessus de ces langues spéciales dominera la langue générale, accord de la voix du monde et de la voix de l’humanité, poésie des poésies ; telle sera la langue SACERDOTALE, RELIGIEUSE, DIVINE." Cette idée d'une langue "générale" n'est pas nouvelle, explique Gouvard. C'est "une projection de l’archilangue postulée par les grammairiens, héritiers du mouvement amorcé par Arnauld et Lancelot en plein cœur du 17e siècle". Pour les Saint-simoniens comme pour ces grammairiens "la langue la plus proche de cet idéal était le français". Mais :  "Alors que les grammairiens construisaient une archilangue de la  pensée qui aurait préexisté aux langues humaines, les pensionnaires de Ménilmontant ont rêvé d’une archilangue qui succéderait aux langues humaines, et c’est sans doute dans ce rêve que leur théorie du langage acquiert définitivement sa singularité.     
     Dans son livre
Dream Cities. Utopia and Prose by Poets in Nineteenth-Century France [20], Greg Kerr explore de façon intéressante la piste du saint-simonisme, rapprochant notamment les évocations urbaines de Baudelaire, Gautier ou Rimbaud, de certains exercices de prose poétique, fortement teintés de religiosité et de prophétisme moderniste, émanant de cette école (entre autres La Ville nouvelle, ou le Paris des saint-simoniens de Charles Duveyrier). On y relève effectivement une rhétorique rappelant (d'assez loin) certaines illuminations. Au-delà de la simple convergence thématique, Greg Kerr remarque chez ces auteurs saint-simoniens l'expérimentation de formes rythmiques nouvelles de la prose littéraire (jeux de disposition spatiale, utilisation du tiret, innovations typographiques diverses), une tendance à la fragmentation textuelle reflétant selon lui l'activité foisonnante des grandes métropoles urbaines et l'esthétique des nouveaux moyens de communication (journaux, textes accompagnés de dessins et caricatures, annonces, jeux des titres, etc.), telle qu'elle se retrouve chez les trois poètes étudiés.


     Lorsque j'ai lu jadis L'Éternité par les astres, d'Auguste Blanqui, dans l'édition de Miguel Abensour et Valentin Pelosse, je me souviens d'avoir trouvé assez artificielle, de la part des présentateurs, la reproduction en guise d'épigraphe du poème de Rimbaud L'Éternité [21]. J'avais tort. Comme je l'explique ici, il me semblait que Rimbaud disait seulement dans ce poème qu'il avait "
retrouvé" dans un spectacle de la nature, "la mer allée / Avec le soleil" ("la mer mêlée / Au soleil", variante d'Alchimie du verbe), l'éternité perdue en même temps que la foi chrétienne. Et que, dans ce spectacle d'une nature à la beauté sensuelle et féconde, dans l'impression d'infini temporel et spatial qui s'en dégageait, le païen qu'il était reconnaissait la seule éternité réellement existante. Non pas le bonheur illusoire que les religions promettent après la mort, mais un sentiment d'éternité, disponible ici et maintenant, dans ces moments de ravissement poétique où l'essentiel semble ouvrir une brèche dans l'expérience contingente du monde. Dans ce sens, il est bien vrai qu'...

"Elle est retrouvée / Quoi ? — L'Éternité ...". Etc

Rien donc de cette vision cyclique de l’histoire de l’univers théorisée par Blanqui, dont le but ultime semble être, au contraire de Rimbaud, de récupérer, par l'intermédiaire de développements cosmologiques empruntant aux découvertes astronomiques de son temps et dans le cadre d'une philosophie matérialiste, une forme d'espérance, non-chrétienne (mais qui y ressemble), dans l'existence d'une autre vie, espérance fondée sur la certitude scientifiquement prouvée qu'il existe une infinité d’autres mondes. Blanqui part de l’idée que l’univers est infini, dans l’espace et dans le temps. La matière étant composée d’un nombre fini de corps simples, la nature, au cours de son activité combinatoire incessante dans l’espace et dans le temps, est nécessairement amenée à répéter les mêmes combinaisons d’atomes, sur notre planète ou ailleurs, dans le nombre infini des astres qui mènent de par l’univers leurs existences successives ou parallèles. Aussi improbable que soit en apparence l’existence de « planètes sosies » ou d’individus identiques, nous devons êtres certains que ces clones de notre planète et de nous-mêmes ont toujours existé, existent ou existeront toujours nécessairement. Et "n’est-ce point une consolation, écrit Blanqui dans son « résumé » final, de se savoir constamment, sur des milliards de terres, en compagnie de personnes aimées qui ne sont plus aujourd’hui pour nous qu’un souvenir ?" D'autant que si, indéfiniment, "nous renaissons prisonniers du moment et du lieu que les destins nous assignent", cela n'exclut pas l'éventualité de "variantes heureuses" (ibid.) : l'histoire reste ouverte ou plutôt entrouverte, c'est le thème fameux des "bifurcations".

"Il n’y a pas progrès. Hélas ! non, ce sont des rééditions vulgaires, des redites. Tels les exemplaires des mondes passés, tels ceux des mondes futurs. Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs." (ibid.).

     Je crois mieux comprendre aujourd'hui le rapport qu'ont dû voir Abensour et Pelosse entre le poème de Rimbaud et la méditation astronomique de "l'Enfermé". Il y a d'abord la date. Les deux œuvres sont pratiquement contemporaines : L'Éternité par les astres est sorti en librairie le 20 février 1872, L'Éternité est daté "Mai 1872". Quelques mois auparavant, c'était l'écrasement de la Commune, troisième défaite consécutive du prolétariat français ("Il n’y a pas progrès. Hélas ! non, ce sont des rééditions vulgaires, des redites"). Or, les deux textes peuvent sembler porteurs d'une réponse similaire à cette situation historique : "le dégagement rêvé" ("Là tu te dégages / Et voles selon"), l'évasion ("quelque part ailleurs") hors du cauchemar de l'histoire par le truchement d'une pensée non-spiritualiste de l'infini temporel. Ensuite, si nous croyons possible de resituer ce petit poème de Rimbaud dans le temps long des rêveries cosmologiques de son siècle, si nous supposons que le poète avait une connaissance, plus ou moins précise, des systèmes fantastiques élaborés par les représentants de ce qu'Engels a appelé les "socialistes utopiques" [22], peut-être pouvons-nous imaginer une autre forme de convergence entre Blanqui et lui. L'ouvrage de Blanqui peut s'analyser comme une réplique matérialiste aux cosmologies de Saint-Simon et de Fourier. Pourquoi n'en serait-il pas de même du poème ? La conception de l'éternité qu'y expose Rimbaud représente en premier lieu une alternative panthéiste à la deuxième vertu théologale ("Là pas d'espérance, / Nul orietur"), mais on pourrait y voir également une critique de ces utopistes qui tentèrent eux aussi de "retrouver" l'éternité perdue avec le développement de la pensée scientifique et l'athéisme des Lumières, mais par des spéculations cosmologiques encore fort imprégnées de spiritualité chrétienne.
     Dans un article intéressant faisant le point sur ces "systèmes cosmologiques des socialistes du premier XIXe siècle"
[23], Volny Fage écrit : "Restif de la Bretonne, Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen, Philippe Buchez, Eugen Dühring, Auguste Blanqui, le fouriériste Adolphe Alhaiza, ont tous cherché à mettre au jour, en se référant aux connaissances scientifiques du moment, une articulation entre l’ordre social, idéal ou réel, et l’organisation du monde naturel (organique et inorganique)." Chez ces théoriciens réformateurs, explique le même auteur, les hypothèses concernant l’organisation du monde matériel ont pour fonction de légitimer des prescriptions concernant l’organisation sociale et les modalités d’exercice du pouvoir. "Chez Saint-Simon, la continuité entre la nature et la société permet essentiellement de transformer cette dernière", la nature harmonieusement organisée telle que Dieu l'a créée fournit un modèle pour l'organisation de la société industrielle. Chez Fourier, au contraire, la subversion par l'homme (notamment sous le régime de la "civilisation") de l'harmonie voulue par le créateur pour la société est responsable d'une désorganisation concomitante du Cosmos à laquelle le changement social préconisé, la marche vers l'harmonie, est supposé pouvoir remédier. L'ordre social rêvé, loin de prendre modèle sur le désordre cosmique, est appelé à remodeler ce dernier. L'humanité y parviendra en s'appuyant sur l'attraction passionnée, sur la dynamique des désirs inhérents à notre condition.
     Or, parmi ces aspirations fondamentales, l'inventeur du phalanstère constate la présence d'un puissant désir d'éternité. Il faut donc croire "à la métempsycose aussi fermement qu’aux vérités mathématiques", dit Fourier dans la Thèse de l'immortalité bi-composée (page 304 et suivantes de son Traité de l'unité universelle, 1841 [1822-1823]). Dieu ne peut pas avoir interdit à l'homme la satisfaction de ce désir-là. Aussi Fourier pense-t-il, comme le locuteur toqué d'Alchimie du verbe, que "plusieurs autres vies" nous ont été concédées (notez bien les italiques à "autres" : il ne s'agit pas seulement d'autres vies mais de vies autres) :

"À chaque être, plusieurs autres vies mes semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies. Ainsi, j'ai aimé un porc."

Mais Fourier n'accepte pas cette conception orientale, véritablement trop prosaïque et puérile, de la métempsychose. Car "l’âme humaine étant de nature harmonienne et différente de celle des bêtes, elle ne peut pas stationner dans les corps des animaux." Chacun de nous, selon lui, a droit à 810 vies, réparties sur 81.000 ans, dont 27.000 seulement sur notre planète. Et c'est aussi "par les astres", par la migration vers d'autres planètes, que cette pérégrination de notre âme harmonienne pourra se prolonger sur une aussi longue période de temps. Sous forme d'"arôme" ou de "fluide", selon lui. Rimbaud, racontant sa folie dans Alchimie du verbe, juste avant de citer son poème L'Éternité comme un exemple d'"expression bouffonne et égarée au possible", dit : "j'écartai du ciel l'azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d'or de la lumière nature". L'azur, c'est le ciel vu de la terre, tel qu'il est subjectivement vécu par l'homme et promu au rang de symbole, de symbole de l'idéal, par les poètes. Le noir, c'est la réalité objective de l'espace interstellaire, le ciel tel qu'il est décrit par la science et promu par le voyant en milieu naturel des âmes, réduites à leur mystérieuse substance chimique. Plus feu que fluide chez Rimbaud, semble-t-il. C'est la version laïque de la folie Fourier.
    
Rimbaud avait-il toute cette tradition utopique en mémoire quand il écrivait Alchimie du verbe et L'Éternité ? J'avance l'hypothèse sous toutes réserves. Peut-être ne faut-il pas prêter au jeune poète des intentions de parodie et de dispute idéologique allant aussi loin.

RIMBAUD FOURIÉRISTE ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[24] Jules Andrieu, Philosophie et morale, Paris, L’École mutuelle, 1867, p. 98-99. Cité par Frédéric Thomas dans "Découverte d'une lettre de Rimbaud", Parade sauvage, oct. 2018.

 

 


 

[25] Michel Cordillot, "Le fouriérisme dans la section parisienne de la Première internationale, 1865-1866", Cahiers Charles Fourier, 1992.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[26] Dans un article intitulé "Cosmogonie. Création contremoulée", Fourier ne semble d'ailleurs pas si fâché d'être tenu pour l'inventeur d'un univers de fiction : "Eh ! pitoyables romanciers que vous êtes, ferez-vous jamais un roman qui vaille le quart du mien ?" (La Réforme industrielle ou Le Phalanstère, 31 janvier 1834, p.410).

 

 

 

 

 


 

 


[27]
Cf. la lettre de Rimbaud à Verlaine du 7 juillet 1873 et J.-J. Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001, p.604 et note 12 p.623.

[28] Ernest Delahaye, Rimbaud. L’artiste et l’être moral, Paris, Meissen, 1923, p. 51. Cité par Frédéric Thomas, ibid.

[29] Texte inséré dans Jules Andrieu, Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris, Petite bibliothèque Payot, 1971. Ces "Notes" sont restées inédites jusqu'en 1971, date à laquelle elles ont été publiées par Maximilien Rubel et Louis Janover. L'ouvrage a été réédité chez Libertalia en 2016, sans l'article "La Commune de Paris. Contribution à sa théorie et à son histoire" publié dans la Fortnightly Review en octobre 1871.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[30] "Seconde adresse du Conseil général sur la guerre franco-allemande", AIT, 9 septembre 1870 et lettre à Engels du 8 août 1870.

     Cependant, comme nous venons de le voir, il suffit de papillonner dans les textes des "socialistes utopiques" pour constater à quel point les mots et les figures de Rimbaud consonnent souvent avec les leurs. C'est surtout le cas en ce qui concerne Fourier, me semble-t-il. Rimbaud aurait-il été "fouriériste" ? Au sens doctrinaire du terme, malgré Génie et quelques autres indices, non ! Il s'est, à coup sûr, reconnu dans le Fourier social, contempteur de l'ordre bourgeois, ennemi de la "Civilisation". Mais, au plan strictement politique, vu les amitiés communardes qu'on lui connaît, Jules Andrieu par exemple, Rimbaud devait porter sur le fouriérisme un jugement des plus mitigés. Il partageait sans doute, à l'égard du Maître, le jugement sous-entendu dans cet hommage déférent mais critique du manuel Philosophie et morale de L’École mutuelle :

"Il ne s’agit plus d’imaginer, nous ne créons rien ; il s’agit de transformer, par la science du passé ou théorie, la brute primitive en homme moderne, et par la science du présent ou pratique, de transformer l’homme moderne, ce demi-barbare, en homme véritablement harmonique. Fourier a signalé le but, sinon les moyens." [24].

La tâche de notre temps, dit en quelque sorte Andrieu, n'est plus de "créer" un monde imaginaire comme le fit Fourier, ni de petites contre-sociétés idéales (ou supposées telles) comme font ses disciples, mais de "transformer" le monde réellement existant, en s'en donnant "les moyens". Il devait entendre par là : éducation (rédacteur de vingt-cinq entrées du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, Andrieu est notamment l'auteur d'un article intitulé "Démopédie", néologisme forgé par Proudhon signifiant "éducation du peuple"), organisation (administrative, coopérative, associative, syndicale) et action politique.
     Michel Cordillot, auteur d'un article sur "Le Fouriérisme dans la section parisienne de la Première internationale"
[25] considère pourtant Jules Andrieu comme un intellectuel proche du fouriérisme. Il en donne pour preuve un extrait du feuilleton littéraire tenu par Andrieu dans La Tribune ouvrière, première revue éditée par les internationalistes français (qui n'eut que quatre numéros, du 4 au 25 juin 1865, ayant rapidement été interdite par les autorités impériales). L'auteur, effectivement, s'y laisse aller à une rêverie de style fouriériste concernant une planète future idyllique :

"La terre sous cette forme nouvelle et définitive présente un curieux aspect [...] La vérité combine et dépasse toutes les utopies, Fourier et Saint-Simon se donnent la main. Les cités sont éparses [...] au milieu des champs merveilleux des îles [...] D’armée aucune, de frontières point [...] Sentiment populaire : harmonie, sentiment personnel : mélodie."

Cordillot estime que l'influence fouriériste ne reste guère sensible dans l'AIT que jusqu’au congrès de Genève (septembre 1866), date à laquelle la majorité de l'association se réclame clairement de Proudhon. Mais il y subsiste, selon lui, un courant minoritaire regroupé autour de Varlin qui prône la constitution des associations ouvrières et leur fédération en un grand ensemble, qui défend (contre le culte de la famille et du pater familias des proudhoniens) le droit au travail pour les femmes et, pour les enfants, une éducation orientée vers la liberté et le développement complet de chaque être humain. Toutes ces thématiques le rattachent à Fourier plutôt qu'à Proudhon ou aux autres courants de l'utopisme socialiste de la première moitié du siècle. Andrieu a sans doute appartenu à ce courant. Mais il ne semble pas avoir porté à Fourier et aux Fouriéristes une admiration sans limites. Comme nous l'avons indiqué ci-dessus en nous appuyant sur une citation de Philosophie et morale, Fourier était à situer, pour Andrieu, du côté de l'imagination, voire de la fantaisie [26], en opposition avec la "science du présent ou pratique".
      Jules Andrieu (pour le dire avec un mot qu'affectionnait Rimbaud) était un "philomathe" d'extrême-gauche : pédagogue, auteur d'essais littéraires, historiques, philosophiques, et membre de l'Association internationale des travailleurs (l'AIT, que l'on appellera plus tard 1ère Internationale). Il semble avoir été politiquement proche d'Eugène Varlin, qui avait été l'élève de ses cours du soir (Varlin fut élu secrétaire de la section française de l'AIT en 1865, il était habituellement classé parmi les "collectivistes", l'autre tendance, plus nombreuse, étant celle des "mutuellistes", c'est-à-dire des Proudhoniens). Pendant la Commune, Andrieu occupa le poste de chef du personnel de l'administration de Paris et délégué aux Services publics. Dans la crise qui divisa le Conseil de la Commune, le 15 mai 1871, il se déclara partisan de la minorité (comme Varlin). Ses Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris, combinent une autobiographie, un témoignage circonstancié sur la Commune, un examen critique très intéressant de la ligne d'action suivie par le mouvement, enfin, semble-t-il, un projet d'intervention (avorté puisque l'ouvrage est resté à l'état de manuscrit jusqu'en 1971) dans les conflits agitant le milieu "internationaliste" exilé à Londres (et dans les débats qui divisent l'AIT dans ces années-là).
     On ignore dans quelle mesure Rimbaud a véritablement échangé avec Jules Andrieu. On sait seulement qu'il l'a quelque peu fréquenté à Londres où il était exilé, en compagnie de Verlaine qui avait été son collègue à l'Hôtel de ville. Rimbaud fait allusion à lui dans une lettre à Verlaine du 7 juillet 1873 [27]. On y devine que la relation tempétueuse des deux poètes ne plaisait pas beaucoup à l'ami Andrieu (il n'était pas le seul dans ce cas). Mais on sait aussi que, selon Delahaye, Rimbaud considérait cet aîné comme "un frère d'esprit"  [28] et l'on a découvert récemment une lettre qu'il lui a adressée en 1874 (cf. supra n.24) où il lui demande conseil en vue d'un projet de poèmes en prose intitulé L'histoire splendide. Peut-être Rimbaud avait-il eu l'occasion de lire, en français ou dans sa traduction anglaise, l'article d'Andrieu "La Commune de Paris. Contribution à sa théorie et à son histoire", publié dans la Fortnightly Review en octobre 1871 [29]. Quoi qu'il en soit, pour peu qu'il ait pratiqué ce personnage hors du commun, Rimbaud a certainement eu à connaître des philippiques bien senties que l'ex-communeux distribuait généreusement à ses ennemis comme à ses amis, si l'on en juge par ses Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris :

"[...] arrière ceux qui, en matière de révolution sociale, croient aux prodiges, aux amulettes, aux formules magiques, à l'inspiration, à l'improvisation ; arrière ces illuminés qui s'agitent tant et qui agissent si peu, toujours prêts à répondre : « Rien n'est fait aujourd'hui ; tout sera fait demain. »" (Notes, 1971, p.173).

     Cela, c'était pour ses amis : les dirigeants de la Commune (ou, du moins, la plupart d'entre eux).

"Puisque le progrès est la loi du monde et que chaque siècle est meilleur que le précédent du seul fait qu'il lui succède, il serait inutile de faire autre chose que de se croiser les bras et de contempler le cours du monde [...], approuver tous les gouvernements, puisque tous apportent le progrès [...], vivre et mourir en parfait libéral et apôtre accompli du progrès [...]" ("La Commune de Paris. Contribution à sa théorie et à son histoire", Fortnightly Review, inséré dans Notes, 1971, p.194).

     Ça, c'était pour les bourgeois progressistes qui régentaient le camp républicain "dans ce temps de faiblesse morale ou intellectuelle qui a enfanté le dogme abrutissant du progrès constant, fatal, indéfini […]" (Notes, 2016, p.212).
     Sur l'ensemble des sujets mentionnés (Charles Fourier, le Progrès et la Commune), il est probable que Rimbaud, à ce moment de son évolution, ne pensait pas autrement que Jules Andrieu. Je précise "à ce moment de son évolution" car, en ce qui concerne le mouvement communaliste, le Rimbaud de 1871 n'avait certainement aucune sorte de recul critique. Il n'était pas en mesure de sentir ce qu'il y avait d'aventureux, voire de suicidaire, dans l'orientation radicale d'abord spontanément assumée par le peuple de Paris le 18 mars puis aveuglément encouragée par le noyau dirigeant de la Commune. Karl Marx lui-même jugea dans un premier temps que "toute tentative de renverser le nouveau gouvernement quand l'ennemi frappe aux portes de Paris serait une folie désespérée". Il doutait que le mouvement ouvrier français possédât "les moyens et les chefs" pour une lutte frontale avec le gouvernement et l'assemblée nationale récemment élus
[30]. Mais, l'insurrection ayant commencé, il ne restait plus, comme dit Andrieu, qu'à "faire son devoir", le plus intelligemment possible, et c'est sur ce dernier point qu'Andrieu a beaucoup de critiques à faire dans ses Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris.
     Rimbaud, certes, était loin d'avoir en politique des opinions aussi arrêtées et aussi mûries que Jules Andrieu mais on peut croire Ernest Delahaye quand il rapporte que son ami de Charleville se sentait idéologiquement proche de lui.


 

FONCTION DE L'ALLUSION UTOPIQUE DANS LES ILLUMINATIONS




[31]
C'est Stendhal qui caractérise ainsi Charles Fourier dans Mémoires d'un touriste, 1854 [1838], II, p.343.

[32] Cf. Barbare : "la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)" On pourrait y voir une réplique à la prophétie de Fourier selon laquelle, suite au "rut de la planète" et au réchauffement des régions polaires, "Varsovie aura des forêts d'orangers comme en a aujourd'hui Lisbonne, et la vigne sera plus en sûreté à Pétersbourg qu'elle n'est aujourd'hui à Mayence." Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808, numérisation UQAC, partie 1, p.160.

[33] Fourier, notons-le en passant, pratiquait lui-même l'auto-parodie. Dans la Théorie des quatre mouvements, son premier livre, au moment d'exposer les "Phases et périodes de l'ordre social dans la troisième Planète nommée Terre", il commence par écrire : "Voici pour les plaisants un beau sujet d'ironie". Et, dans un texte ultérieur, exposant l'historique de sa pensée, il raconte : "Il fallut se préparer à la guerre et faire son plan de défense qui, je le répète, fut de publier la parodie avant la pièce. [...] Je débutai donc par des détails gigantesques sur la cosmogonie." (manuscrit publié dans La Phalange en 1849).

 

 


[34] André Guyaux, Duplicités de Rimbaud, Champion-Slatkine, 1991, p.30.

 

 

 

 

[35] cf. la lettre de Rimbaud à Jules Andrieu du 16 April 74.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[36] Charles Baudelaire, "Pierre Dupont", L'Art romantique, Flammarion 1968, p.81. Cité par Robert St. Clair, "Dérèglements des sens de l'histoire. Poétique et idéologie", Parade sauvage n°28, 2017, p. 69-87.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[37]
Steve Murphy, "Interprétation et autotextualité dans les Illuminations", Stratégies de Rimbaud, Champion, 2004, p.461.

      Le fouriérisme des Illuminations n'a donc été probablement qu'un fouriérisme littéraire et, même, assez largement parodique. Rimbaud aura vu dans les imaginations du "rêveur sublime" [31] un matériau poétique, un arsenal de métaphores et de termes emblématiques (amour, harmonie, etc.) propres à évoquer les idéaux dont il se sentait orphelin depuis l'écrasement de la Commune. Mais si, des choses rêvées, ces visions du monde harmonien possédaient le charme, elles en avaient aussi l'inconsistance [32]. Et c'est pour cette raison que Rimbaud s'y réfère aussi souvent dans Les Illuminations. L'insistance de l'allusion utopique dans ce recueil s'explique surtout, paradoxalement, par la visée dystopique qu'on y décèle, marque de cet "atroce scepticisme" confessé par le poète dans Vies II.
     Le cataclysme cosmi-terrestre, motif symbolique si fréquent chez Rimbaud et si fréquemment associé à l'idée de révolution, éveille presque toujours un soupçon d'ironie. C'est particulièrement le cas dans Qu'est-ce pour nous Mon Cœur ... qui est, je crois, avant les Illuminations, le seul poème où ce motif apparaît. De même, dans sa variante d'apocalypse polaire, sinon trouvée chez Fourier, du moins façonnée et perfectionnée d'après lui, Rimbaud ne l'a probablement tant sollicité que parce qu'il y a vu une version caricaturale de l'imaginaire prophétique et révolutionnaire. Par son caractère délirant, il constituait une cible idéale pour l'auto-ironie mêlée de nostalgie qui représente la tonalité dominante des Illuminations [33]. Dans Barbare, selon mon hypothèse depuis longtemps défendue ici, la vision d'apocalypse confinant à l'orgasme dont le déploiement progressif forme la trame du poème pourrait n'être que ce mal mystérieux évoqué par le texte, "qui nous attaque encore le cœur et la tête", mais dont on se voudrait "remis". Un retour du refoulé, en quelque sorte.
     Il n'en reste pas moins — car avec Rimbaud rien n'est jamais simple ni univoque — que Les Illuminations ne cessent de nous faire vibrer aux images du "soleil des pôles" (Métropolitain) et des "drapeaux d'extase" (Génie), qu'elles fourmillent de charges furieuses contre "nos horreurs économiques" (Soir historique) ou notre "philosophie féroce" (Démocratie) et développent une satire constante de la modernité capitaliste et du progressisme bourgeois. En cela, elles sont dans la droite ligne de la critique sociale fouriériste, du Fourier qui n'a cessé de dénoncer la misère matérielle et morale du peuple sous le régime de la "civilisation", d'ironiser sur les promesses égalitaires et fraternitaires de 89 au vu des résultats, et d'exercer sa verve contre la phraséologie creuse de l'économie politique libérale. Ce n'est pas ce Fourier-là qui aurait pu s'attirer les lazzi de Rimbaud. Et ce n'est pas non plus sur cet aspect de ses engagements passés que l'on sent Rimbaud disposé à l'auto-parodie.
     André Guyaux, commentant l'entreprise faussement autocritique qu'est Alchimie du verbe dans Une saison en enfer (autocritique, certes, mais non moins fièrement anthologique) l'a définie comme "un chef-d'œuvre de duplicité". Le recueil d'articles contenant cette étude sur Alchimie du verbe est d'ailleurs lui-même intitulé  Duplicités de Rimbaud [34]. Il y a là une caractérisation fort pertinente de l'être double qu'est devenu Rimbaud dans les années 1873-1875.
     C'est le même poète qui paraît renoncer, dans Solde, "à vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs" à une société hostile qui n'en veut pas, même à prix bradé, et qui se dit disposé, au printemps 1874, au moment-même où il recopie ses Illuminations en compagnie de Germain Nouveau, à se lancer dans une nouvelle série de "poèmes en prose", destinée à paraître en feuilleton dans la presse anglaise, "noble travail [...] quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage [lui] apparaissent méprisables", selon ses propres dires [35].
     C'est le même homme, au même moment de sa vie, qui, dans le prologue de la Saison, exprime sa lassitude de la voie de révolte où il s'est engagé, sous l'emprise de Satan et du "poison", et qui, dans Matinée d'ivresse proclame sa "foi au poison" en saluant l'avènement prochain du "Temps des Assassins". On se demande s'il faut voir dans ce dernier texte un nouveau manifeste prophétique (dans le style des lettres de mai 1871) ou un exercice d'auto-parodie (un portrait de l'auteur en "double voyant", comme il se caractérise lui-même facétieusement dans la lettre à Jules Andrieu récemment découverte : "je sais comment on se pose en double-voyant"). Le ton caricaturalement emphatique du texte incline à choisir cette deuxième interprétation, ce qui n'efface pas l'impression d'un goût persistant de Rimbaud pour cette image du poète.
     Enfin, c'est l'utopiste désabusé mais impénitent qui, jusque dans ses derniers poèmes, que ce soit dans la célébration (À une raison) ou sous le masque ambigu de la parodie (Solde), continue de revendiquer des symboles et des idées d'évidente filiation fouriériste, vestiges d'un passé dont il avoue la nostalgie :

"Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?" (Villes, "Ce sont des villes...").

     La poésie, d'après Baudelaire, du seul fait d'être poésie, "porte toujours en soi le divin caractère utopique. Elle contredit sans cesse le fait [...] ; non seulement elle constate mais elle répare. Partout elle se fait négation de l'iniquité." [36]. La maxime reste-t-elle valide s'agissant d'une œuvre poétique si constamment vouée au deuil de l'utopie ? Par ses "duplicités" ou ses ambiguïtés, voire ses contradictions, Rimbaud accorde à son lecteur la liberté d'en décider.

***

     La critique fait souvent référence à l'influence de l'"illuminisme social" sur le Rimbaud des Illuminations, mais toujours de façon assez vague. Elle cite quelquefois Fourier, mais toujours pour les mêmes textes et de façon imprécise. Comme nous venons de le voir, le lien de Rimbaud à ce dernier, entre autres, mérite d'être mieux exploré, étudié et débattu. Steve Murphy a donc mille fois raison, dans la conclusion de son article sur les Illuminations de Stratégies de Rimbaud, d'inciter les chercheurs à y regarder de plus près, si toutefois on veut en finir avec la thèse paresseuse de l'illisibilité :

     "La référence aux discours utopistes apparaît avec clarté dans À une raison comme dans Génie et ce n'est pas l'incertitude quand au sens que prend cette référence qui permet d'en faire abstraction. En s'appuyant sur une étude historique et comparative du lexique et sur les combinaisons de mots du recueil, on éclairera davantage les préoccupations politiques de Rimbaud telles qu'elles apparaissent dans le recueil. Rien de surprenant à ce que certains chercheurs, faisant abstraction du contexte historique, ne localisent pas des connotations qui auraient été assez évidentes en synchronie, et que l'historien d'aujourd'hui perçoit avec une relative facilité ("l'harmonie" qui fait penser à Fourier, les "révoltes logiques" qui font allusion notamment à la Commune, l'évocation des hordes barbares qui figurent si souvent les classes populaires). La critique pourra alors cerner les oppositions sociologiques si fréquentes dans les Illuminations et trouver le cadre des réseaux d'allusions frappants, mais rarement envisagés, à la logique, à la musique, à la liberté et à la guerre, ce qui ne mettra pas en évidence un message figé, un pamphlet ou une œuvre monologique, mais un recueil à coordonnées mobiles où se croisent et se contredisent des élans utopiques touchant les ordres social et textuel et une ironie qui, corrosive et douce, met à distance et en doute toute réalisation autre qu'onirique de ces espoirs. Dans leur polyphonie fondamentale, les Illuminations ne donnent peut-être aucune définition durable de l'ailleurs cherché ; elles récusent toutefois un ici connu — et détesté." [37]
 

Novembre 2018             

 

Gustave Courbet
L'apôtre Jean Journet partant pour la conquête de l'harmonie universelle
Lithographie (1850).