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Émilie Noulet argumente ainsi la probable influence du Vieux Solitaire sur Le Bateau ivre
     "Rappelons qu'en juillet 1870, Rimbaud entraîne son ami Ernest Delahaye à faire l'école buissonnière. Les deux jeunes gens, tournant le dos au collège, gagnaient le bois de la Havetière, tout proche, et là, déclamaient leurs auteurs favoris : "du Théophile Gautier, du Banville ..., ou bien c'était le Lazare de Léon Dierx, ou bien quelque sonnet enragé de Paul Verlaine" (Ernest Delahaye, Souvenirs familiers, p.129). [...]
     L'idée de l'identification du bateau et du poète, c'est peut-être Léon Dierx qui la lui a fournie [...]. Le génie de Rimbaud, c'est d'avoir supprimé le tel [du premier vers du poème de Dierx].
     Dans une lettre adressée au colonel Godchot (Arthur Rimbaud. Ne varietur, t.II, p.141), Izambard raconte ceci : "Verlaine me rapportait que quand Rimbaud lut son poème à Banville, celui-ci objecta qu'il aurait été bon de dire en commençant : "Je suis un bateau qui ...".
     Le génie de Rimbaud, c'est de ne l'avoir pas dit, mais d'avoir impliqué au contraire dans le "Comme je descendais des fleuves impassibles" que c'est le bateau qui aurait pu dire : je suis un rimbaud." (Émilie Noulet, Le Premier Visage de Rimbaud, 1953, p.243-245).

 

             Le Vieux Solitaire


Je suis tel qu'un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur une mer sans borne et sous de froids climats.

Les vents sifflaient jadis dans ses mille poulies.
Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,
Il roule, vain jouet du flux et du reflux,
L'ancien explorateur des vertes Australies !

Il ne lui reste plus un seul des matelots
Qui chantaient sur la hune en dépliant la toile.
Aucun phare n'allume au loin sa rouge étoile ;
Il tangue, abandonné tout seul sur les grands flots.

La mer autour de lui se soulève et le roule,
Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ;
Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs
Les mirages confus du cuivre sous la houle.

Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux,
Dédaigné des croiseurs aux bonnettes tendues,
La coque lourde encor de richesses perdues,
De trésors dérobés aux pays fabuleux.

Tel je suis. Vers quels ports, quels récifs, quels abîmes,
Dois-tu les charrier, les secrets de mon cœur ?
Qu'importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur.
Écumeur taciturne aux avirons sublimes !

(Première publication dans la 2e série
du Parnasse contemporain, 1871)
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