Rimbaud, le poète / Accueil > Florilège des sourcesTo Helen

   EDGAR POE (1809-1849)

Fairy, poème des Illuminations, commence par le paragraphe suivant :

« Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums affaissés. »

Suzanne Bernard la première (semble-t-il), en 1961, et à sa suite la plupart des commentateurs, ont vu dans ces lignes un très probable écho du poème d'Edgar Poe To Helen (poème de 1831, légèrement retouché en 1845, et traduit par Mallarmé sous le titre Stances à Hélène). Antoine Fongaro écrit par exemple :

« [...] quel gaspillage absurde de temps représente le commentaire que je viens de faire, quand il aurait suffi de se reporter à la "source" d'où est sortie cette phrase de Fairy, pour que tout fût clair instantanément. La critique actuelle, dans une espèce d'aberration dénaturant l'essence même de la création humaine (qui n'est jamais ex nihilo), prétend éliminer les "sources". Fairy commence par les mots : "Pour Hélène" ; or voici le début du poème Stances à Hélène d'Edgar Poe, dans la traduction de Mallarmé :

Hélène, ta beauté est pour moi comme ces barques nicéennes d'autrefois qui, sur une mer parfumée, portaient doucement le défait et las voyageur à son rivage natal.

et la strophe suivante poursuit ainsi : "Par des mers désespérées longtemps coutumier d'errer..." »

Suzanne Bernard avait cependant fait une erreur que Margaret Davies se chargea de corriger en 1983 :

« Mais ici il y a un petit problème de chronologie, car, contrairement à ce que dit Suzanne Bernard, c'est un autre poème adressé à une autre Hélène (Helen Whitman que Poe espérait épouser juste avant sa mort) qui a paru dans la traduction de Mallarmé, le 29 juin 1872, dans La Renaissance artistique et littéraire. En revanche, la traduction des Stances à Hélène n'a pas paru avant la publication en volume en 1888. Mais il n'empêche : Rimbaud, qui fréquentait le British Museum en 72-73, aurait facilement pu lire ces Stances à Hélène en anglais, ayant été mis sur la piste par la traduction française du premier poème à Hélène. » (p.172)

Antoine Fongaro, en 1984, appuie cette hypothèse : « Rimbaud a-t-il lu une autre traduction de ce poème ? Il n'est pas facile de le savoir, car on ne connaît pas tout ce qui parut dans les revues parisiennes aux environs de 1870, période de succès pour Poe en France. Mais il avait certainement abordé l'œuvre de Poe, ne serait-ce que pour le motif que Baudelaire avait traduit les textes en prose de l'Américain. Bien plus, la revue La Renaissance littéraire et artistique, qu'il connaissait bien grâce à Verlaine (ami du fondateur Emile Blémont) et où il a lui-même publié Les Corbeaux le 14 septembre 1872, avait fait paraître, cette même année 1872, huit Poëmes de Poe traduits par Mallarmé. On peut même penser que Rimbaud a lu directement le texte anglais, cela expliquerait mieux le caractère vague et légèrement parodique de sa phrase dans Fairy. » (p.110-111).

Michel Murat, en 2013, continue à trouver plausible cette hypothèse intertextuelle : « Fairy a quelque chose d'un exercice de style : c'est-à-dire d'un texte où la part génératrice des procédés est considérable, et dont l'objet reste fictif et conventionnel. « Pour Hélène », c'est le sujet par excellence d'un exercice épidictique, éloge paradoxal ou palinodie (comme dans l'histoire de Stésichore). La référence au poème de Poe, Pour Hélène (To Helen) est plausible à cause des "barques nicéennes" et des "mers parfumées" ; mais elle s'inscrit dans ce cadre, comme une variante du thème. L'incipit dialogue avec le titre : le modèle générique de l'éloge se croise avec le genre théâtral de la féerie ; apparentée à l'opéra-comique (que mentionne Scènes), la féerie associe aux scènes parlées des épisodes chantés et dansés » (p.316-317).

Ceci dit, personne ne sait trop bien ce que sont les fameuses « barques nicéennes » d'Edgar Poe. La critique anglophone, à juger par ce qu'on trouve sur internet, est très divisée sur la question. Certains, jugeant que le las voyageur coutumier d'errer par les mers désespérées ne peut être qu'Ulysse, pensent que Poe a écrit « nicéennes » là où il aurait fallu « phéniciennes ». D'autres croient que l'adjectif ne fait pas allusion à Nicée mais à Nice où se trouvaient dans l'antiquité de grands chantiers navals, ou encore pensent à l'île de Nisa, patrie de Dionysos, etc.

Quant à la « barque de deuils sans prix » de Rimbaud, Fongaro la glose de la façon suivante : « Nous sommes dans un climat de torpeur et d'abattement. D'abord au sens physique extérieur : dans l'ardeur de l'été les oiseaux ne chantent pas [...]. Ensuite au sens "moral" intérieur : l'indolence ("requise" dans un tel climat) est "confiée" (pour sa manifestation, pour son expression concrète) à la barque sur laquelle sont des "deuils sans prix" ; qui sont évidemment des deuils d'amour (puisque ce sont les plus chers !). A partir de là : Rimbaud, selon un procédé qui lui est habituel, mêle le concret et l'abstrait : les "amours morts" relèvent des sentiments [...], les "parfums affaissés" relèvent des sensations (en passant, je signale que pour comprendre "affaissés", il suffit de penser aux "parfums lourds" du vrai dieu Baudelaire). Au total, il est tout à fait naturel qu'une "barque de deuils sans prix" circule "par des anses" évocatrices (par leurs eaux dormantes mêmes) "d'amours morts", et saturées de lourdes exhalaisons ("parfums affaissés"). » (ibid.)

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Bibliographie

Margaret Davies, « Fairy : le rejet du prédécesseur », Cahiers de l'Association internationale des études françaises, n° 36, 1984, p.169-184.
https://www.persee.fr/docAsPDF/caief_0571-5865_1984_num_36_1_1930.pdf

Antoine Fongaro, « Sur la deuxième phrase de Fairy », Littératures, 11, automne 1984, p.107-113.
https://www.persee.fr/docAsPDF/litts_0563-9751_1984_num_11_1_1309.pdf

 

 

 

 

      

TO HELEN


HELEN, thy beauty is to me
Like those Nicéan barks of yore,
That gently, o'er a perfumed sea,
The weary, way-worn wanderer bore
To his own native shore.

On desperate seas long wont to roam,
Thy hyacinth hair, thy classic face,
Thy Naiad airs have brought me home
To the glory that was Greece,
And the grandeur that was Rome.

Lo ! in yon brilliant window-niche
How statue-like I see thee stand,
The agate lamp within thy hand!
Ah ! Psyche, from the regions which
Are Holy Land!

 

STANCES À HÉLÈNE
 

Hélène, ta beauté est pour moi comme ces barques nicéennes d’autrefois qui, sur une mer parfumée, portaient doucement le défait et las voyageur à son rivage natal.

Par des mers désespérées longtemps coutumier d’errer, ta chevelure hyacinthe, ton classique visage, tes airs de Naïade m’ont ramené ainsi que chez moi, à la gloire qui fut la Grèce, à la grandeur qui fut Rome.

Là, dans cette niche splendide d’une croisée, c’est bien comme une statue que je te vois apparaître, la lampe d’agate en la main, ah ! Psyché ! de ces régions issue qui sont terre sainte.

 

(Traduction de Stéphane Mallarmé)

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