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Scènes (Les Illuminations 1873-1875)

 

 

Scènes
 

   L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles :
    Des boulevards de tréteaux.
   Un long pier en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.
   Dans des corridors de gaze noire suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles.
   Des oiseaux de mystères s'abattent sur un ponton de maçonnerie mû par l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.
   Des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour s'inclinent dans des réduits ménagés sous les plafonds, autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.
  La féerie manœuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné par les taillis, — Ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes sur l'arête des cultures.
   L'opéra-comique se divise sur une scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.

 

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Bibliographie

Fongaro,  Antoine, De la lettre à l'esprit. Pour lire Illuminations, Paris, Honoré Champion, 2004 (« Pour une lecture littérale de Scènes », p. 336-356). Reprise de Studi francesi, janv.-avril 2002).

Raybaud, Antoine, Fabrique d’ Illuminations, Paris, Éditions du Seuil, 1989 (« Scènes », p. 25-29). 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   
 

   Scènes est un bon exemple de ces « applications de calcul » par quoi Rimbaud définit dans Solde son art poétique. Face à un texte aussi piégeux, où tout un arsenal linguistique est déployé dans le noble but d'exercer l'ingéniosité du lecteur, une part de subjectivité dans l'interprétation est inévitable.
   La première phrase occupe deux alinéas dont le premier, dans la ligne du titre, laisse entendre qu'on va parler théâtre (« Comédie », « accords » musicaux, « Idylles » pastorales) alors que le second, relié au précédent par la ponctuation explicative des deux points,  suggère au contraire, ce qui sera confirmé par les paragraphes suivants, que les « scènes » constituant le sujet du poème sont celles des « boulevards ». Autrement dit : la ville, considérée comme spectacle. Du coup, toute la sémantique du premier membre de phrase est frappée de soupçon.

 

   On se demande si l'« ancienne Comédie » (avec majuscule) ne désigne pas l'éternelle comédie humaine plutôt qu'un ancien genre théâtral, si ce sont des couples de comédie qui tantôt s'accordent, tantôt se divisent sur ces « tréteaux » ou des fragments de paysage urbain qui divisent le texte en huit alinéas. Et l'on verra, dans le tableau final, que le verbe diviser (ou se diviser) peut encore recevoir deux emplois supplémentaires, différents des précédents.

   Un « pier » est en anglais une jetée ou une digue. Rimbaud est tout à fait susceptible d'avoir donné au mot « barbare » son sens antique d'étranger. Il paraît difficile qu'une jetée soit bordée d'« arbres dépouillés ». J'imaginerais donc plutôt une « foule » étrangère évoluant sur une digue armaturée et/ou habillée en bois, peut-être un quai bâti sur pilotis, longeant une grève rocailleuse ou traversant un terrain vague. La phrase est nominale : le texte s'annonce comme une suite de notations descriptives lapidaires. Une série de « painted plates », en somme.
    Dans le quatrième alinéa (nouvelle phrase nominale), « suivant » est-il une préposition ou un verbe au participe présent ? J'opterais bien pour la seconde solution, en supposant un sujet de première personne : je suis « le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles » (ceux qui se promènent à la lueur des lanternes et sous les feuilles) dans des « corridors de gaze noire », c'est-à-dire dans les rues d'une ville sur laquelle la nuit a étendu son voile de gaze (les couloirs d'un théâtre peuvent difficilement être situés sous des feuilles). L'ambiguïté du mot corridors » (qui peut évoquer l'intérieur d'un théâtre), l'insolite métaphore de la « gaze » et, surtout, l'enchaînement par simple juxtaposition des trois groupes syntaxiques de cette phrase permet plusieurs interprétations plus ou moins satisfaisantes.
   Le cinquième alinéa décrit une fête nautique. Des « oiseaux comédiens », avait écrit d'abord Rimbaud, participent au spectacle en se jetant sur un « ponton de maçonnerie » (une plateforme portuaire maçonnée sur pilotis ?). Rimbaud a ensuite remplacé « comédiens » par « de mystères » qui a l'avantage d'ajouter du mystère en enrichissant d'un genre théâtral médiéval la série : « Comédie » - « Idylles » - « scènes lyriques » - « féerie » - « opéra comique ». L'insolite mobilité d'un « ponton de maçonnerie » (« mû par l'archipel ») suggère un exercice d'« hallucination simple » : un canotier « spectateur » prend pour un mouvement de la plateforme qu'il longe celui de sa propre embarcation.
   La scène suivante se déroule dans ce genre d'établissements abritant « des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien » destinés à de riches clients. Des baladins, pour les régaler de « scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour », doivent s'incliner « dans des réduits ménagés sous les plafonds ». La formule « salles de l'Orient ancien » (mise pour : salles décorées en style oriental) est un exemple (particulièrement sobre, cette fois) de ces références géographiques ou historiques fantaisistes comme Rimbaud aime à les aligner à la queue leu leu dans certains de ses textes (cf. Métropolitain, Promontoire, Villes [I], Parade).
   Dans le septième alinéa, les allusions répétées à un décor naturel (« taillis », « futaies ») façonné par l'homme (des « cultures », un « amphithéâtre couronné par les taillis », peut-être un théâtre de verdure) font penser à un parc où se donnerait une fête, baptisée « féerie » par souci de filer la métaphore théâtrale. La fête est accompagnée de danses (on « s'agite ») et de musique (« on module ») pour « Béotiens », c'est-à-dire pas de la plus haute qualité artistique. Comme dans l'alinéa précédent, c'est le genre théâtral lui-même (« des scènes lyriques », « la féerie ») qui fournit le sujet du verbe (« s'inclinent », « manœuvre », « s'agite », « module »). Sujet abstrait, verbe concret : on reconnaît là un des traits caractéristiques de la grammaire poétique rimbaldienne.
   Le tableau final du poème nous amène réellement, ce coup-ci, dans une salle de théâtre. « Sur une scène », précise le locuteur, et « de la galerie aux feux » — c'est-à-dire du haut des plus hautes loges d'avant-scène  jusqu'aux « feux » de la rampe — « dix cloisons » sont « dressées » (« dix », c'est-à-dire : plusieurs !). Le poète, qui tient absolument à épuiser les ressources sémiques du verbe diviser, utilise le mot « cloisons » pour désigner les « toiles peintes ». Il est surprenant qu'il les décrive « dressées » alors qu'en réalité elles pendent aux cintres du théâtre. Mais on peut en effet dire qu'en s'abaissant jusqu'à former une « arête d'intersection » avec le plateau, les toiles peintes divisent la scène (l'espace scénique) et servent à diviser les œuvres d'opéra-comique entre leurs différentes scènes, actes ou tableaux.
   Résumons : Scènes, c'est  la ville comme théâtre et le théâtre dans la ville. C'est la ville comme répertoire de scènes au sein duquel le poète peut puiser à volonté de quoi exercer sa verve et son verbe : mots à double sens, formules descriptives volontairement imprécises ou à double entente, allusions savantes, périphrases alambiquées, syntaxes équivoques, énumérations hétéroclites, effet d'optique, anglicisme, impropriétés de vocabulaire, métaphores inattendues .... On peut dire qu'ici, Rimbaud s'en donne à cœur joie.
   
  


Source : Catalogue en ligne de la vente Pierre Bérès du 20 juin 2006, page 233 de la huitième partie : https://www.bibliorare.com/cat-vent_beres20-6-06-2-8.pdf