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Villes, "L'acropole officielle" : le manuscrit .

 

 

 


 

 


 

 

   Villes ("L'acropole officielle") occupe, dans le dossier des 29 premiers poèmes des Illuminations, la fin du feuillet 16 et le feuillet 17 dans sa totalité (ci-contre). Henry de Bouillane de Lacoste a identifié, en 1949, la main de Germain Nouveau dans la transcription du poème. Le titre, par contre, a été tracé par Rimbaud. La participation de Nouveau permet de dater ces manuscrits du séjour commun des deux poètes à Londres, au printemps 1874. On suppose que Nouveau s'est vu confier cette tâche en vertu de la densité de son écriture, plus susceptible que celle de Rimbaud de parvenir à inscrire le texte dans l'espace disponible.
   On déchiffre aisément sous le titre "Villes" le chiffre "I", raturé. André Guyaux a proposé en 1985 l'explication suivante. Rimbaud aurait d'abord projeté de regrouper sous le même titre les poèmes commençant par "L'acropole officielle", numéroté "I", et "Ce sont des villes", numéroté "II". Mais un hasard des opérations de transcription (peut-être une erreur de Nouveau) ayant placé le "I" à la suite du "II" (sans possibilité d'y remédier vu le chevauchement des textes sur les feuillets 15-16-17), Rimbaud se serait résolu à supprimer cette numérotation et à répéter le titre "Villes" en tête de "Ce sont des villes" (on voit effectivement un "II" biffé et surchargé sous le titre "Villes" de "Ce sont des villes"). Cette histoire du texte expliquerait pourquoi "L'acropole officielle", qui évoque une ville particulière (cf. par exemple : "la profondeur de la ville"), porte un titre au pluriel. Dans son édition de la Bibliothèque de La Pléiade, André Guyaux rétablit dans l'intitulé des poèmes les numéros biffés par Rimbaud, en contradiction avec l'ordre dans lequel les poèmes apparaissent dans la même édition. D'autres éditeurs, pour éviter cette source de confusion, présentent chacun de ces poèmes sous un dispositif titulaire faisant suivre le mot "Villes" de son incipit.

Ligne 5 du fo 17 : "Quelle peinture !"
On lit dans le manuscrit : "Qu'elle peinture !". Les éditeurs corrigent. De même, on est en droit de corriger, l.21, "plates-formes" en "plateformes" et, l.34, "huit cent" en "huit cents".

Lignes 7-8 du fo 17 : "les subalternes que j'ai pu voir sont déjà plus fiers que des Brahmas"
Longtemps considéré comme illisible, le mot "Brahmas" (surchargeant "Nababs" dans le manuscrit) est aujourd'hui généralement admis (cf. Guyaux, 1977, et Poétique du fragment, p.123).

Lignes 8-9 du fo 17 : "et j'ai tremblé à l'aspect de colosses des gardiens et officiers de constructions"
   On lit dans le manuscrit : "et j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses et officiers de constructions." Considérant que Nouveau s'est sans doute rendu coupable d'une malencontreuse interversion, ainsi qu'il l'explique dans Poétique du fragment (p.122), André Guyaux, dans son édition de la Bibliothèque de La Pléiade (que nous suivons), corrige le texte du manuscrit. Roger Little (op. cit.), Steve Murphy (op. cit.) et Pierre Brunel (op. cit. 2004) ne trouvent pas cette correction nécessaire (si les "colosses" sont des monuments colossaux, ils peuvent en effet avoir des "gardiens"). Albert Henry, par contre, la justifie (op. cit.). 

Ligne 11 du fo 17 : "on évince les cochers"
   André Guyaux a montré que les éditeurs l'ayant précédé ont eu tort de lire "on a évincé". Ils ont  manifestement pris pour un accent aigu sur le e final du verbe ce qui n'est qu'une virgule appartenant à la ligne précédente et le "a" au crayon inséré devant le participe passé ainsi formé n'est qu'une correction allographe et indue.

Lignes 35-37 du fo 17 : "A l'idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres."
  
On lit dans le manuscrit : " [...] les boutiques doivent contenir des drames assez — sombres (?)" Dans son édition de la Bibliothèque de La Pléiade, André Guyaux ne conserve ni le tiret devant "sombres", ni le point d'interrogation entre parenthèses qui le suit. Dans Poétique du fragment (p.120-121), il penchait pour attribuer ces bizarreries à Nouveau. Celui-ci aurait pu allonger de façon anormale et pour une raison inconnue le trait d'union assez courant au XIXe siècle entre l'adverbe (l'adverbe "très" le plus souvent) et l'adjectif (cf. "très-bizarres" dans Vagabonds et "très-méchants" dans Phrases). Il aurait pu placer ce point d'interrogation soit parce qu'il rencontrait un problème de déchiffrage, soit parce qu'il s'étonnait du caractère apparemment contradictoire entre la phrase concernée et, quelques lignes plus haut, la phrase : "On ne voit pas de boutiques."
   Steve Murphy se montre plus nuancé : certes, dit-il, on ne rencontre nulle part ailleurs chez Rimbaud un point d'interrogation entre parenthèses. Mais celui-ci pourrait avoir été placé par Rimbaud pour renforcer le sentiment de perplexité qui émane de toute cette fin de paragraphe (§2 du poème). En tous cas, il n'y a pas de contradiction dans le texte, selon lui, même si Nouveau a pu se méprendre : "le locuteur ne voit pas de boutiques, mais déduit qu'il doit y en avoir" (op. cit. p.610-611).

Lignes 49-50 du fo 17 : "quelques cents âmes"
De Berrichon à Guyaux inclus, les éditeurs corrigèrent longtemps en "quelque cent âmes". Mais Guyaux rétablit à juste titre l'orthographe du manuscrit dans sa plus récente édition et cite Chateaubriand : "Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans, a-t-elle été détruite !" (Mémoires d'outre-tombe, XXVII, XI).