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Antique (Illuminations, 1873-1875)

 

Antique

     Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.

 

 

 

 

     
     La critique a compliqué à l'envi l'interprétation de ce petit poème dont le sens paraît globalement clair, ce qui n'enlève rien à son charme fait de suggestions érotiques, fantastiques et d'une musicalité lascive.
      On y a décelé une version rimbaldienne du mythe de l'Hermaphrodite (à cause du "double sexe"). On a vu dans ce "fils de Pan" ce que les musées appellent "un antique", une statue que Rimbaud aurait vue et voulu décrire ou, tout au moins, un "faux antique" (Pierre Brunel), un "être imaginaire" que le poète, nouveau Pygmalion, "réveille, crée, anime [...] appelle ou rappelle à la vie" (André Guyaux).
      Ces gloses ingénieuses sont-elles indispensables ? La présence d'un corps immobile n'implique pas l'idée d'une statue. Ce corps, d'ailleurs, est bien vivant, comme le montrent la mobilité des yeux et des joues ainsi que les "crocs" luisants, prêts à mordre, de loup-garou lubrique (on pense au "faune effaré" de Tête de faune qui "montre ses deux yeux / Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches").
       Le désir de voir ce corps s'animer "doucement", de voir ce sexe endormi se réveiller sur l'injonction de la voix entendue dans le texte, nécessite-t-il vraiment une explication par le rêve ou le surnaturel ? La référence faunesque (où l'on a parfois reconnu Silène, ivrogne invétéré et précepteur de Bacchus, que les poètes de l'antiquité disaient fils de Pan) est-elle autre chose qu'une image pour caractériser un être ou un type d'êtres bien réels et tout à fait contemporains de l'auteur ? L'appel au mythe ne semble pas avoir d'autre fonction, ici, que de travestir et/ou de magnifier (en une sorte de blason) la célébration d'un corps masculin. Rien, en tous cas, qui évoque l'identité sexuelle indécise d'un hermaphrodite !
      Le mot "antique", enfin, doit-il être obligatoirement compris comme un nom, désignant une œuvre d'art ? Ne s'agit-il pas plutôt d'un adjectif (d'autres titres des Illuminations sont faits ainsi : "Mystique", "Métropolitain") qualifiant le sujet ou le ton de la scène décrite : une scène d'amour à l'antique, par exemple ?

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