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Après le Déluge (Illuminations, 1873-1875)

Après le Déluge

     Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise,
     Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée.
     Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, les fleurs qui regardaient déjà.
     Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l'on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
     Le sang coula, chez Barbe-Bleue, aux abattoirs, dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
     Les castors bâtirent. Les "mazagrans" fumèrent dans les estaminets.
     Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
     Une porte claqua, et sur la place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante giboulée.
     Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
     Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.
     Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym,  et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.
     Sourds, étang, Écume, roule sur le pont, et par dessus les bois; draps noirs et orgues, éclairs et tonnerres montez et roulez; Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.
     Car depuis qu'ils se sont dissipés, oh les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes ! c'est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.

 

     
     Après le Déluge est une fable sur le thème de la révolte. Sa morale ? Révoltons-nous, encore et toujours, et même si le succès est improbable, tant que nous n'aurons pas découvert le secret douloureux qui nous empêche d'être heureux. Le récit chargé d'illustrer cette morale repose sur l'enchevêtrement de trois histoires :
     l'histoire du Déluge, c'est à dire l'Histoire universelle, l'histoire de la civilisation depuis ses origines telle que la racontent les mythes : après que la colère de Dieu contre les hommes eut entraîné la destruction quasi totale de l'ancien monde, la vie recommença comme avant : superstition, travail, commerce, violence, mystifications artistiques et religieuses, amours mensongères.
     l'histoire de la Commune, c'est à dire pour Rimbaud l'Histoire immédiate : les stéréotypes à valeur allégorique utilisés par le "fabuliste" évoquent Thiers, bourreau de la Commune, les grands travaux haussmanniens, les expéditions coloniales de la Troisième République, les "affaires" qui reprennent, le tourisme de luxe qui refleurit, les débats du milieu littéraire et les divisions consécutives au déluge révolutionnaire.
     l'histoire personnelle de l'auteur, sous la forme stylisée et elle aussi quelque peu mythique qu'il a façonnée de texte en texte : enfance, départ, vagabondage, réinvention de l'amour, révolte ...
      Ces trois histoires sont toutes trois des histoires de ruptures entre l'ancien et le nouveau, de révoltes, ce qui assure l'unité profonde du texte.     

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