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Les Chercheuses de poux (1871) |
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Les Chercheuses de poux
Quand le front de l'enfant, plein de rouges
tourmentes,
Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes
sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l'enfant auprès d'une croisée
Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs
Et, dans ses lourds cheveux où tombe la
rosée,
Promène leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés
Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter, parmi ses grises indolences,
Sous leurs ongles royaux, la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
Soupir d'harmonica qui pourrait délirer :
L'enfant se
sent , selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
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Lexique |
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argentins : qui ont
l'éclat de l'argent 
croisée : fenêtre

fleurent
: sentent 
longs miels : l'adjectif
décrit la consistance molle et extensible du miel 
indolences : langueurs,
attitudes molles et nonchalantes 
L'enfant se sent
: l'enfant sent en lui... 
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Interprétations |
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La mention "op.
cit." renvoie à la bibliographie proposée en fin de page.
Les Chercheuses de poux :
Catherine Fromilhague (Rimbaud et
le maladif hallali, Littératures , 9-10, printemps 1984) suggère le
calembour "chercheuses d'époux", amusante idée qui n'a pas
forcément inspiré ce titre dans la tête de Rimbaud, mais qui rend bien
compte de l'ambivalence des jeunes filles dans ce poème. 
rouges tourmentes :
"Tourmente, n.f. (lat. tormentum) :
tempête violente mais de peu de durée : une tourmente de neige.
Fig. troubles violents : une tourmente politique " (Larousse
Universel)
Steve Murphy (op. cit.) glose
longuement ce groupe de mots. "Les rouges
tourmentes sont sans doute d'abord l'effet des poux, qui irritent
l'épiderme du front de l'enfant. Mais selon une logique matérialiste de
l'époque, les poux suscitent des rêves par leur action sur le
crâne" (p.160). Ce sont, explique-t-il, des cauchemars :
"l'enfant endormi, vraisemblablement malade [...] souffre de
cauchemars, de ces rouges tourmentes qui rappellent le rêve rouge
de la première communiante" (p.151)
A son réveil,
− minuit, − la
fenêtre était blanche.
Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,
La vision la prit des candeurs du dimanche;
Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez, [...]
Rimbaud, Les Premières
Communions, vers 81-84. |
Par ailleurs, Steve Murphy
décèle dans le poème une sorte de clivage social entre les deux sœurs aux "ongles royaux" et l'enfant dévoré de poux, qui
représente le choix du "déclassement" opéré par Rimbaud en
août 70, quand il décide de se transformer en poète vagabond. Steve
Murphy rappelle à ce propos qu'une clé biographique proposée par
Georges Izambard situe l'anecdote de ce poème en août 70, lorsque
Rimbaud, après avoir été emprisonné à Mazas où il aurait attrapé
ses poux, se réfugie à Douai chez les trois sœurs Gindre, tantes
adoptives de son ancien professeur. "Ici, les poux sont, par une
métonymie parfaitement limpide, un indice de pauvreté. Le pouilleux en
face des ongles royaux : les connotations sociales sont assez
explicites" (p.158)
En conséquence de quoi, Steve Murphy pense
pouvoir s'engager dans une lecture socio-politique du poème : "C'est
ainsi que l'on revient, sans aucun doute, aux rouges tourmentes, à
ces tempêtes politiques dont la couleur ne peut avoir été choisie au
hasard" (p.158). Dans la logique de cette intuition, il perçoit une
certaine cruauté dans la façon dont les doigts fins, charmeurs, et
"terribles", dit le texte, font "crépiter (...) la mort
des petits poux" aimés du poète. Aussi faut-il "voir dans ce désir
de pleurer [outre la suggestion érotique indéniable de l'expression]
une réaction à la mort des petits poux décimés par les ongles
royaux et cruels des sœurs, qui n'en paraissent peut-être pas aussi
charmantes qu'on ne croyait" (p.158). "Rimbaud pleure la mort
des petits poux comme un signe de virginité existentielle
perdue" (p.161). Les deux grandes sœurs tentatrices
incarneraient, in fine, les "dangereuses séductions de la
bourgeoisie" (p.161), la "nostalgie tout à fait dangereuse des
sensations et des parfums doux de la vie rangée, dont Rimbaud reconnaît
la dangereuse séduction ... contre-révolutionnaire" (p.160).
Claude Jeancolas, dans son édition chez Complexe,
p.154, commente aussi les rouges
tourmentes, et le désir de pleurer. Pour les premières, il
écrit :"Image d'une tempête sous un crâne, plus que de simples
douleurs dues aux poux [Une tempête sous un crâne est le titre
célèbre d'un chapitre des Misérables]. Les poux peuvent ici
symboliser d'autres démangeaisons inconscientes dans la tête de l'enfant
et que les caresses vont révéler". Pour le second, il propose :
"Sous prétexte de le délester de ces horribles poux, ces sœurs de charité provoquent une jouissance physique qui exigerait une
continuation, mais elles ne se donnent pas, d'où ces pleurs de rage et de
désespoir pour une cause que l'enfant, impubère encore, ignore." 
l'essaim blanc des rêves indistincts : "Le ton du poème
est donné par le mot rêves (v.2). On ne sait en effet, si ce qui
se passe à partir du vers 3 constitue un rêve ou si, au contraire,
l'enfant est désormais réveillé. Il est légitime toutefois de supposer
que l'irruption des deux grandes sœurs charmantes répond au vœu de
l'enfant endormi, vraisemblablement malade, qui souffre de cauchemars
(...)" Steve Murphy, op.cit. p.151 
deux grandes soeurs charmantes :
Pierre Petitfils (op. cit) a proposé pour ce poème une clé
biographique : les
"soeurs charmantes" pourraient désigner les sœurs Gindre,
tantes d'Izambard, qui prirent soin de Rimbaud à Douai lors de sa sortie
de la prison de Mazas... Possible, mais comme le remarque Pierre Brunel
"les sœurs Gindre étaient trois [et, en outre,] comme l'a noté justement
M.-A. Ruff, la scène est vue plutôt que vécue. Mieux
encore, rêvée. Ce sont encore deux sœurs de charité, et
deux trompeuses , que ces deux grandes sœurs charmantes, et
féeriques, même si pour un instant elles ont essuyé le front de
l'enfant". (Arthur Rimbaud, Oeuvres, La Pochothèque, p.812-813).
["sœurs de charité" : c'est par cette formule
ironique que, dans un de ses poèmes et à plusieurs reprises dans son
oeuvre, Rimbaud désigne les femmes, toujours fort peu charitables,
toujours faussement aimantes selon lui]. 
où tombe la
rosée, :
"Il peut paraître bizarre que la rosée
tombe dans les cheveux de l'enfant. Mais Rimbaud semble se soucier surtout
de trouver des sonorités douces (croisée, rosée, baisers ...)"
commente Suzanne Bernard (Classiques Garnier, 1961, p.421).
"Au début du poème, l'enfant est au lit. Ensuite les deux soeurs
l'assoient devant une croisée; ses cheveux sont inondés de rosée.
Description bizarre ... Car il y aurait une certaine inconscience dans le
fait de soumettre un enfant à cette douche de rosée, susceptible de lui
donner une bonne pneumonie", renchérit Steve Murphy (op. cit.
p.152). Mais, cinq pages plus loin (op. cit. p.157), dans le cadre de
l'interprétation érotique qu'il propose pour le texte, il avance une
possible solution : "La rosée qui tombe dans les cheveux et le vin
de la Paresse rappellent de très près la rosée séminale de Ma
Bohême, qualifiée de "vin de vigueur". Bien que vigueur
et paresse soient quasi antonymiques, le signifié des deux
syntagmes est le même. Dans le cas présent, c'est la paresse associée
constamment à l'onanisme par la littérature hygiéniste que Rimbaud
rappelle." Et une note précise à cet endroit : "Dominique
Maingueneau écrit à juste raison dans son livre consacré aux livres
d'école sous la République 1870-1914 : " L'excès de repos qui
caractérise nos paresseux fonctionne comme un euphémisme de la ...
masturbation" Le Sycomore, 1979, p.203." 
leurs doigts électriques
:
Steve Murphy (op. cit. p. 153-154) attribue cette
idée à la vogue des théories de Mesmer sur le "magnétisme
animal" qui accordaient une grande importance à l'électricité . Il
cite cet exemple dans le roman de Balzac Louis Lambert, "roman
profondément influencé par les théories de Mesmer" :
Lambert, enfant de
six ans, couché dans un grand berceau, près du lit maternel,
mais n'y dormant pas toujours, vit quelques étincelles
électriques jaillissant de la chevelure de sa mère, au moment
où elle se peignait. L'homme de quinze ans s'empara pour la
science de ce fait avec lequel l'enfant avait joué [...] [Il se
demanda] si la chevelure qui se décolore, s'éclaircit, tombe et
disparaît selon les divers degrés de déperdition ou de
cristallisation des pensées, ne constituait pas un système de
capillarité soit absorbante, soit exaltante, tout électrique.
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Dans le poème de Rimbaud : "Il
apparaît clairement que les "doigts électriques" des sœurs constituent une allusion à l'électricité statique générée par le
contact entre les doigts et les cheveux". 
soupir d'harmonica : Steve Murphy, op. cit. p.153 précise que
l'instrument de musique que nous connaissons aujourd'hui sous ce nom
n'existait pas encore à l'époque du poème, et il ajoute : "A notre
avis, il s'agit plutôt de l'instrument antérieur constitué par des
"coupes de verre inégalement remplies d'eau". Or, Antoine
Fongaro a montré que le chœur des verres de Jeunesse III désigne
un tel instrument (...) Chemin faisant, il cite un passage de
Chateaubriand qui s'avère encore plus utile pour l'exégèse des Chercheuses
de poux : "les plaintes d'un harmonica divin, ces soupirs de
verres, qui semblent ne tenir à rien de terrestre". Ainsi,
l'harmonica peut en effet soupirer". Claude Jeancolas ,
dans son édition des oeuvres chez Textuel, p.154, décrit le
fonctionnement de cet instrument : "Á cette époque, instrument de
musique comprenant des verres, dans une caissette, plus ou moins remplis
d'eau et sur les bords desquels le musicien glisse ses doigts mouillés.
On comprend que cet instrument, si différent de l'harmonica
d'aujourd'hui, puisse émettre des sons comme des soupirs quand le doigt
ralentit. 
L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses / Sourdre et mourir
sans cesse un désir de pleurer :
Suzanne Bernard (Classiques Garnier, 1961,
p.421) interprète le poème dans le cadre biographique proposé par
Pierre Petitfils en 1945. Pour cette fin de texte, elle donne le
commentaire suivant : "Notation à la fois d'une sensation physique
et d'une impression morale (provoquée par les caresses des deux
grandes sœurs charmantes). Les attentions
maternelles des demoiselles Gindre ont très bien pu avoir cet effet sur
Arthur, qui ne devait guère avoir l'habitude de cette douceur."
Steve Murphy, op. cit. p.149 à 161
propose d'interpréter ce poème comme un exemple d'"onirisme sexuel,
d'un rêve accompagné en toute probabilité d'émissions nocturnes. Tel
est exactement le scénario dépeint dans Les déserts de l'amour, texte
en prose qu'il est en effet très utile de lire à la lumière des Chercheuses
de poux"(p.160). Voici quelques-uns de ses arguments :
"Il y a un certain mouvement du rêve entre la première strophe et
les délires de la dernière strophe, qui peut suggérer un état de
fébrilité, un sommeil d'enfant malade, qui reçoit donc une visite
onirique. Visite érotique, d'ailleurs, puisque l'enfant est caressé
(v.20) et on se demande, avec le poète et peut-être l'enfant, si ces sœurs
ne ressentent pas des désirs de baisers" (v.12). Par
ailleurs, il est évident selon Murphy que : " Dans Les
Chercheuses de poux, Rimbaud propose une parodie d'un poème de
Catulle Mendès, publié dans le recueil, célèbre à l'époque, Philoméla.
Dans Le Jugement de Chérubin, on assiste à une scène de
séduction opérée par deux jeunes femmes nubiles, qui assoient l'enfant,
puis essaient de le séduire :
Elles firent asseoir sur un divan de moire
Cet enfant décoré du nom de Chérubin,
Éprises de mêler leur chevelure noire
Á ces lourds cheveux d'or parfumés comme un bain.
Leurs yeux enveloppaient d'une caresse humide
Son front rougissant comme un front de jeune Miss :
Alphéos n'était pas plus beau sous la chlamyde,
Pâtre ingénu suivant la chasse d'Artémis! " (p.155) |
Outre les recoupements textuels, Murphy met en avant le rapprochement
déjà fait entre ces deux poèmes, du temps même de Rimbaud, par le
roman à clefs de Félicien Champsaur, Dinah Samuel, qui met en
scène le poète des Illuminations sous le nom d'Arthur Cimber. Or
ce rapprochement tend à confirmer les connotations érotiques du poème
de Rimbaud. Enfin : "L'équivalence entre désir de pleurer et désir
de baisers renforce l'équivoque sexuelle, portant sur des caresses
excitantes (...) d'autant que les larmes figurent souvent le sperme dans
la littérature grivoise, et avec une fréquence exceptionnelle chez
Rimbaud et Verlaine" (p.158). Et donc : "Il n'est pas du tout sûr, en fait, que les chercheuses de poux
s'intéressent exclusivement ou même primordialement à la tête de leur
patient" (p.155). 
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Commentaire |
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L'écrivain Paul
Léautaud déclara un jour dans une interview : "Je
vous ai dit l'autre jour que je suis arrivé très tôt à considérer
qu'il y a plus d'effets que de véritable profondeur dans Le Bateau
ivre. Pour moi, il n'y a qu'une chose qui m'a plu : Les Chercheuses
de poux... " (Paul Léautaud, Entretiens
avec Robert Mallet). Ce jugement de quelqu'un qui n'aimait pas Rimbaud
met en lumière les qualités exceptionnelles de ce texte, au regard de ce
qu'on pourrait appeler le "goût poétique traditionnel".
Rimbaud y montre en effet une totale maîtrise des instruments poétiques
forgés par Hugo et Baudelaire : musicalité, variété et souplesse de l'alexandrin
(enjambements et rythmes irréguliers), sens de la métaphore et du
symbole, suggestions sensuelles des images (appel aux
différents sens et synesthésies), raffinements phonétiques (richesse
des rimes − que
Félicien Champsaur qualifia jadis de "rimes raciniennes" :
confer l'article de Jean-Jacques Lefrère cité dans notre bibliographie −
choix des
mots-rimes, jeux sur
les assonances et les allitérations), équilibre entre la part
rhétorique et la part personnelle (pouvoir de confession du poème). Le
titre annonce le récit d'une séance d'épouillage. Selon certains
commentateurs, ce récit reposerait sur le souvenir transposé d'une expérience vécue, chez les demoiselles Gindre en 1870,
lorsque Rimbaud se réfugie à Douai après un bref séjour à la prison
de Mazas.
1° quatrain :
Cinq quatrains à rimes croisées composent le
poème. Chacun est une phrase. Structure rigoureuse et d'une simplicité
toute classique.
Le premier quatrain commence par une proposition
subordonnée circonstancielle de temps, que nous pouvons paraphraser ainsi
: l'enfant est perturbé par la
piqûre des poux dont les marques rougissent son front;
ne
pouvant s'endormir, ou réveillé par des cauchemars (le vers 3 indique
que l'enfant est au lit), il appelle de ses vœux un sommeil calme aux
rêves apaisants.
Justifions cette lecture. Le sujet de la proposition est "le front de
l'enfant" (vers 1). Cet enfant est le personnage central. Son âge
reste indéterminé : le mot "enfant" désigne souvent dans les
poèmes de Rimbaud l'auteur lui-même; il n'est qu'une façon pudique de
parler de soi à la troisième personne (voir Aube, par exemple).
Le verbe "implorer" signifie supplier. L'enfant appelle donc de
façon pressante "l'essaim blanc des rêves indistincts" (vers
2). L'"essaim" des rêves est une métaphore attestée chez Hugo
et Baudelaire pour désigner la prolifération désordonnée et le
caractère obsessionnel des images nocturnes, par comparaison avec le vol
tourbillonnant d'un essaim d'abeilles; "indistincts" évoque la
difficulté du dormeur à distinguer le sens des rêves qui le visitent.
Un élément significatif de la proposition est l'antithèse "rouges
tourmentes / essaim blanc des rêves indistincts". Dans ce rapport
d'opposition, "rouges tourmentes", littéralement : tempêtes
rouges, désigne les démangeaisons dues aux poux et peut-être aussi des souffrances intérieures, une agitation
mentale. Le mot "front" ne
s'oppose pas à cette interprétation, ce terme désignant souvent par métonymie
les pensées, l'esprit humain. Mais le sujet annoncé par le titre − le
thème de l'épouillage − nous conseille d'accorder aussi au mot front son
sens anatomique courant. L' "essaim blanc des rêves" prend par contraste le
sens de : rêves agréables et apaisants. L'"enfant" aspire au
sommeil, dans l'espoir que de doux rêves apaiseront les brûlures de son
front (et peut-être aussi les inquiétudes de son âme).
Les vers 3 et 4 amènent la proposition
principale de la phrase : "deux grandes sœurs charmantes" se présentent près
du lit de l'enfant. "Charmantes" peut
signifier gentilles ou jolies. Dans le schéma d'interprétation suggéré
par le titre (une séance d'épouillage), nous dirions plutôt : gentilles, attentionnées. Dans le
langage courant, "grandes sœurs" signifie : sœurs aînées;
Rimbaud n'avait pas de sœurs plus âgées, mais "l'enfant" ne
renvoie pas nécessairement à l'auteur lui-même; par ailleurs, les
"grandes sœurs" peuvent être l'image transposée d'autres
personnes (les sœurs Gindre, par exemple). Donc les "grandes sœurs" s'approchent de l'enfant "avec de frêles doigts aux
ongles argentins". L'accent particulier mis sur les doigts et les
ongles s'explique aisément par le titre. C'est avec ces doigts délicats
("frêles") aux ongles blancs ("argentins" = blancs,
propres, soignés ?) que les grandes sœurs vont tenter de soulager
l'enfant de ses poux. Rimbaud trouve pour développer ce récit intimiste
des effets de versification d'un grand raffinement. On remarquera que la
rime "charmantes" / "tourmentes" reprend l'opposition
entre l'agitation et l'apaisement. La rime est exceptionnellement riche (4
sons : / r + m + ã + t /), le son vocalique /ã/ qui en est le centre
apparaît aussi aux sixièmes syllabes des deux premiers vers (hémistiche)
qui riment ou du moins "assonent" entre elles : "enfant /
blanc"; les mots-rimes ne se contentent pas de rimer, ils sont de
longueurs égales : 2 syllabes pour tourmentes / charmantes; 3 pour
indistincts / argentins (dans le même environnement syntaxique et
rythmique : "des rêves indistincts / aux ongles
argentins"). A cela il faudrait ajouter les échos sonores comme le
/f/ dans "front de l'enfant", le /ou/ dans "rouges
tourmentes". Tout est mis en oeuvre pour produire une
impression harmonieuse, et créer une atmosphère suave bien adaptée à
cette scène intimiste exaltant la douceur du foyer.
Malgré le prosaïsme du sujet, il est
notable - dés cette première strophe - que le vocabulaire choisi par
Rimbaud tend à développer des connotations oniriques et érotiques. L'apparition des "deux grandes
sœurs charmantes" au
moment même où l'enfant appelle de ses vœux "l'essaim blanc des
rêves indistincts" n'a-t-elle pas quelque chose de magique? Leurs
ongles "argentés" n'évoquent-ils pas la tonalité merveilleuse
des contes? Le mot "sœur" est ambigu : les
poètes du XIX° siècle (voir Baudelaire : "Mon enfant, ma sœur ...") et Rimbaud lui-même (voir : Les
Sœurs de charité)
emploient très souvent le mot "sœur" pour désigner
l'amoureuse, la femme aimée. "Charmante" peut être compris
comme "belle", il sera bientôt repris par "charmeurs"
(vers 8) qui dit toute autre chose que le sens de "gentille" que
nous avons précédemment donné à ce mot. Les "rouges
tourmentes" peuvent par conséquent désigner une toute autre sorte
de démangeaisons que celles des poux. Comme dans Les Premières
Communions, poème exactement contemporain, elles peuvent désigner la
fébrilité provoquée dans l'esprit du rêveur par des désirs troubles,
des visions impudiques ("Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du
nez", vers 84).
2° quatrain :
Pourquoi ses deux "grandes sœurs"
assoient-elles l'enfant devant une fenêtre ouverte? On peut hésiter
entre deux explications, selon l'idée qu'on se fait du moment de
l'action. Ou bien la scène se passe en plein jour, comme le suggère au
vers 6 l'expression "air bleu", et on s'approche de la croisée
pour mieux voir les parasites dans les cheveux de l'enfant; mais alors, il faut supposer que
celui-ci
est malade, puisqu'il est alité; et dans ce cas de quelle
"rosée" s'agit-il au vers 7? Ou bien, ce qui serait plus
logique, la scène se déroule au crépuscule, l'été; peut-être
s'approche-t-on de la croisée pour que la "rosée" du soir (le
serein) rafraîchisse le front de l'enfant enfiévré. L'"air bleu" peut
parfaitement indiquer le crépuscule : les "soirs bleus d'été"
de Sensation. Mais les indications temporelles restent floues et
l'interprétation aléatoire. Comme souvent chez Rimbaud, le réalisme de la
description reste secondaire par rapport à la recherche d'effets
sémantiques et prosodiques. L'important pour lui est sans doute ici
d'évoquer une nature bienfaisante, dont les caractéristiques rappellent Le
Dormeur du val : une atmosphère humide propice à la communion
sensuelle ("baigne, rosée"), effet souligné par
l'allitération de la consonne labiale ("bleu, baigne"); la
présence des fleurs dont la profusion désordonnée est marquée à la
fois par le mot "fouillis" et par l'allitération en /f/ :
"fouillis de fleurs"; la douceur des rimes :
"croisée / rosée" (effet qui sera amplifié à la strophe
suivante par l'apparition de l'adjectif homophone : "rosés"
rimant avec "baisers"). L'enjambement du vers 5 sur le vers 6,
après une première strophe où chaque vers correspondait à un groupe
grammatical bien délimité, surprend quelque peu. Il fait attendre
l'épithète "grande ouverte", placé en rejet, ce qui met en valeur
l'élargissement spatial de la description. Le verbe principal arrive dans
le vers 8, c'est le verbe "promener" qui décrit de façon
expressive les mains des jeunes filles cherchant à s'emparer des
"petits poux".
L'adjectif "charmeurs", nous l'avons déjà signalé,
introduit dans le comportement des "sœurs" une notion de
séduction. La sensualité des perceptions, la rosée dans
les cheveux, les doigts fins qui s'y promènent, semblent inspirer à l'
"enfant" (un "enfant" peut être plus âgé que ne
l'indique le mot, nous l'avons dit) une rêverie amplifiant et déformant
la réalité. Voilà qui nous amène sur
la voie d'un plaisir moins innocent que nous pouvions le penser.
3° quatrain :
Cette strophe extraordinaire décrit
exclusivement les perceptions auditives et olfactives qui manifestent à
l'enfant la respiration des jeunes filles penchées sur lui. Les
sensations éprouvées sont si ténues (chant des haleines parfumées,
sifflement de la salive entre les lèvres) que le lecteur ressent
intensément l'impression de promiscuité qui envoûte l'enfant. Cette
promiscuité trouble aussi les jeunes filles. En effet, par la formule "haleines
craintives", Rimbaud attribue aux deux "grandes sœurs" la même appréhension que celle éprouvée par le garçon
dans la strophe précédente. Elles aussi pénètrent sur un territoire
dangereux. Elles retiennent leur souffle, comme on fait lorsqu'on est en
proie à une tension émotionnelle, ce qui explique le réflexe
de déglutition décrit avec une précision d'entomologiste par les vers
11 et 12. L'enfant, cherchant à identifier la cause de cette gêne
respiratoire, l'attribue finement à des "désirs de baisers".
Les ressources poétiques les plus diverses sont mises à contribution
pour développer la sensualité du passage. La métaphore : les haleines
"chantent". Les synesthésies : le parfum des haleines
(sensation olfactive) évoque dans l'esprit de l'enfant les "longs
miels ..." (l'adjectif
décrit la consistance molle et extensible du miel, c'est une sensation
visuelle) "... végétaux et rosés" (sensation de couleur). Les
"haleines craintives" suggèrent à la fois un sentiment, un son et une
sensation tactile, le souffle des jeunes filles sur la nuque de l'enfant.
L'allitération en /l/ dans "qui fleurent de longs
miels" a pour l'oreille quelque chose de la douceur du
miel. L'expressivité du mot "salives" est renforcée
phonétiquement par le voisinage de "sifflements" (allitération
en /s/) et mise en valeur rythmiquement par sa position en contre-rejet,
à la fin de vers 11.
Ce quatrain présente pour le lecteur une
parfaite ambivalence. Il peut traduire (bien qu'avec une certaine
exagération) la gêne réciproque éprouvée par l'enfant et par les deux
sœurs dans la promiscuité occasionnée par la recherche des poux.
Mais il conviendrait tout aussi bien, et même mieux, à l'évocation des
préliminaires timides d'une approche érotique.
4° quatrain :
Ce quatrain prolonge le précédent dans une
atmosphère très proche. La dominante est encore auditive : dans un
silence si profond que l'enfant peut entendre le battement des cils de ses
protectrices, il perçoit le crépitement des poux que l'on éventre. Le
vers 13 exploite les allitérations en /s/ pour faire ressortir l'idée de
silence et l'effet harmonieux des assonances (/ã/) : "Il entend
leurs cils noirs battant
sous les silences".
Le résultat est un alexandrin somptueux (Verlaine dit de ce poème qu'il
est "racinien"). Une synesthésie auditif/olfactif est créée
et mise en valeur par le rejet du vers 14 : "sous les silences /
parfumés" (Étiemble juge cet effet raté : dans son anthologie
scolaire des Classiques Larousse, 1957, il demande aux élèves
s'ils trouvent cet enjambement aussi heureux que les précédents). Les
deux adjectifs attelés pour qualifier les doigts des chasseresses,
"électriques et doux" sont antithétiques. Les "doigts électriques" des
sœurs constituent une allusion à l'électricité statique générée par le
contact entre les doigts et les cheveux; mais ils suggèrent aussi
l'excitation provoquée, l'effet électrisant des caresses sur la
sensibilité de l'enfant. "Parmi ses grises indolences" désigne
probablement l'état de somnolence de l'enfant. "Parmi" signifie
que l'enfant perçoit au milieu du silence, au milieu de sa somnolence et
contrastant avec elle, le bruit que font les petits poux en éclatant.
C'est donc encore une notation auditive, ou le visuel ("grises")
se mêle à l'auditif pour redoubler l'idée de sommeil, l'idée des yeux
fermés : nouvelle synesthésie. Le vers 16 renseigne enfin le lecteur sur
l'argument principal du récit : une séance d'épouillage. Compte non
tenu du titre, c'est la première fois que le mot "poux" est
prononcé. L'adjectif "royaux", pour
désigner les ongles des jeunes filles, est inattendu : il permet à
Rimbaud de marquer un contraste burlesque entre la
noblesse du premier hémistiche et le prosaïsme du second. Dans ce second
hémistiche, le prosaïsme du thème est accentué par l'allitération plutôt disgracieuse des /p/ dans "petits
poux". Dans le premier hémistiche, l'adjectif
"royal" traduit l'admiration de l'enfant pour l'efficacité de
ses protectrices.
Une fois de plus, le lecteur notera le
décalage entre certains aspects du texte et le thème réaliste annoncé
par le titre. Le récit tend au fantastique : il n'est guère possible,
dans la réalité, d'entendre le battement de cils; l' expression
"doigts électriques" confère aux deux sœurs une sorte de
pouvoir magique; "ongles royaux" les transforme en princesses de
contes de fées; enfin, l'évocation presque pathétique de la mort des
"petits poux" les rendrait presque inquiétantes. On retrouve
dans l'évocation des deux sœurs l'impression contrastée déjà
présente avec l'antithèse "terribles et charmeurs" au vers 8,
l'antithèse "électriques et doux" au vers 14. Toutes ces
nuances de sens nous ramènent à l'idée d'une rêverie érotique où le désir se trouve à la
fois excité et contrarié.
5° quatrain :
Le dénouement du récit accentue encore les
suggestions érotiques que nous avons cru pouvoir déceler. Que signifie le
"vin de la Paresse" du vers 17? Le mot
"vin" suggère l'ivresse. Quelle est cette ivresse, fruit de la
Paresse, dont parle le texte? Quel sens
donner au verbe "monter" dans "voilà que monte en
lui"? Sans doute l'idée d'une ivresse croissante! Le vers 18 est un
groupe nominal apposé. La montée de l'ivresse semble s'accompagner d'un
"soupir d'harmonica". Claude Jeancolas (voir Rubrique
"Interprétations") explique parfaitement ce qu'était un
harmonica au XIX° siècle : "Instrument de
musique comprenant des verres, dans une caissette, plus ou moins remplis
d'eau et sur les bords desquels le musicien glisse ses doigts mouillés.
On comprend que cet instrument, si différent de l'harmonica
d'aujourd'hui, puisse émettre des sons comme des soupirs quand le doigt
ralentit." L'ivresse fait donc pousser à l'enfant des soupirs
pouvant aller, ajoute la proposition relative, jusqu'au délire :
"qui pourrait délirer". Conclusion :
les vers 17 et 18 décrivent
l'accession de l' "enfant" (entre guillemets) à un état voluptueux qui pourrait figurer, à la
rigueur, le soulagement d'être enfin débarrassé de ses poux. Mais les
termes employés disent manifestement beaucoup plus que cela.
Nous observons à nouveau dans les vers 19-20, le
vocabulaire de l'amour physique : "caresses", "désir". Voilà qui
confirmerait amplement la pertinence de la lecture érotique si l'on ne
trouvait dans cette dernière phrase, à une place stratégique, à la chute
du poème, le verbe "pleurer". Ce qui monte dans l'enfant, nous dit
maintenant le poète, est un "désir de pleurer". Pourquoi l'enfant
pleurerait-il ? Parce que ses "grandes sœurs" l'ont soulagé de ses
vermines? Pleure-t-il "la mort des petits poux" ? C'est une idée assez
absurde! Ses pleurs sont-ils le contrecoup émotionnel de l'épreuve qu'il
vient d'affronter ? Pleure-t-il de tendresse, de reconnaissance envers
ses protectrices ? Telle est l'opinion de Suzanne Bernard dans son
édition des Classiques Garnier, 1961 (page 421) : "Les attentions
maternelles des demoiselles Gindre ont très bien pu avoir cet effet sur
Arthur, qui ne devait guère avoir l'habitude de cette douceur".
C'est peut-être exagérer beaucoup le pouvoir de
séduction des tantes du professeur Izambard. Car peut-on oublier que -
comme le rappelle Steve Murphy
− " les larmes figurent souvent le sperme dans
la littérature grivoise, et avec une fréquence exceptionnelle chez
Rimbaud et Verlaine" (op. cit. p.158) ? Chez Rimbaud, nous pourrions
citer cet exemple tiré du récit d'un rêve érotique dans Les Déserts
de l'Amour : "... j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps
avec cette nuit" (mais nous en trouverions plusieurs autres, notamment
dans l'Album zutique). Dès lors, tout s'éclaire. Le lecteur
comprend mieux, notamment, que l'envie de "pleurer" évoquée par le texte
puisse subir certaines variations d'intensité ("sourdre et mourir sans
cesse") "selon la lenteur des caresses" (vers 19) !
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Bibliographie |
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"Arthur Rimbaud à Douai ou
Les Chercheuses de
poux retrouvées", par Pierre Petitfils, dans Bulletin du
Bibliophile et du Bibliothécaire, pages 228-233, 1945. |
"Étude d'un poème de Rimbaud :
Les Chercheuses de poux", par
Paul Martin, dans L'Information littéraire, Pages 41-45,
janv-fév. 1984.
|
"Compléments", par Antoine Fongaro, dans "fraguemants" rimbaldiques, Presses universitaires de
Toulouse-Mirail,
pages 18-19, 1989 et Chœurs et soupirs de verres, du
même A.F., dans Rimbaud, texte, sens et interprétations,
Presses Universitaires du Mirail, pages 55-58, 1994 (sur Rimbaud et l'harmonica).
Repris dans De la lettre à l'esprit.
Pour lire Illuminations, Champion, 2004 (pages
55 à 62). |
"Envoûtement :
Les Chercheuses de poux", par
Steve Murphy, dans Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de
la subversion, pages 149-161, 1991.
|
"Du rat mort aux poux :
Champsaur et Rimbaud", par Jean-Jacques Lefrère, dans Parade
sauvage n°17-18, pages 103-105, août 2001.
|
"La "dernière
stance" des Chercheuses de poux", par Christophe
Bataillé, dans Parade sauvage n°20, pages 43-45, décembre 2004.
|
"Les Chercheuses de
poux, Étude grammaticale et stylistique d'un texte de langue
française", par Jean-Michel Gouvard. Rapport du jury de CAPES
externe, 2007, p.57-76.
ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/siac/siac2/jury/2007/capes_ext/Letmod.pdf
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"Les poux et les reines. À propos des
Chercheuses de poux", par Yves Reboul, Rimbaud dans son
temps, Éditions Classiques Garnier, 2009, p.163-176. |
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