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 Les Corbeaux (1872)
 

La Renaissance littéraire et artistique du 14 septembre 1872
Document consultable en fac-similé sur Gallica.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 


Pour approfondir :
Le débat critique autour des
                      Corbeaux
: un cas d'école

 

 

   Verlaine, présentant Les Corbeaux dans Les Poètes maudits, écrit : "Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous." Finement, en persuadant les lecteurs prêts à le croire de ne voir dans le poème qu'un message "patriotique bien" (bien pensant), il laisse entendre aux autres qu'on pourrait aussi bien y trouver un patriotisme très mal (très mal vu), celui qui a présidé à l'insurrection parisienne du 18 mars 1871.

   À première vue, Rimbaud a conçu Les Corbeaux comme une déploration sur les morts de la guerre : les soldats tombés "par milliers sur les champs de France" et livrés à ces charognards que sont les corbeaux. Étant donné sa date de publication, septembre 1872, le poème fait évidemment allusion au récent conflit franco-prussien (la "guerre de 1870"), ce qui suggère en effet, comme le veut Verlaine, une intention patriotique. Mais plusieurs particularités du texte nous alertent sur la possibilité d'un discours plus ambigu.
   En premier lieu, la formule énigmatique "les morts d'avant-hier". Cette
indication temporelle étrange rappelle au lecteur que, depuis la dernière guerre, le peuple français a eu à pleurer bien d'autres disparitions que celles de ce conflit : les dizaines de milliers de victimes de la Semaine sanglante, les morts d'hier. Un peu plus loin dans le texte, "les fauvettes de mai" ne sont pas sans faire signe vers ce même événement.    
  
Autre motif d'étonnement, le poète semble encourager les prédateurs à accomplir leur besogne ("tournoyez", "dispersez-vous", "ralliez-vous"), à "s'abattre" sur les "hameaux" et les "routes aux vieux calvaires". Il les appelle, comme un qui appelle les bourreaux, qui appelle les fléaux, pour [s']étouffer avec le sable, le sang, comme un qui appelle à relever les déluges. Il demande aux charognards d'entretenir, en en répétant indéfiniment le geste, le souvenir du massacre, pour rappeler au "passant" son "devoir" : devoir de revanche, de vengeance s'entend. Mais pour venger quels morts, ceux d'avant-hier ou ceux d'hier ?
   Le thème patriotique, stéréotype d'époque, est à l'évidence insuffisant à rendre compte du poème. Relu de près, le texte révèle de multiples indices d'un message plus personnel, caractéristique de l'imaginaire propre à Rimbaud : une dénonciation cryptée de la répression contre la Commune, intriquée au sein du discours patriotique, sens immédiat mais superficiel du poème.