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Le débat critique autour des Corbeaux : un cas d'école


 Léo Ferré chante Les Corbeaux 
https://youtu.be/UtyKpQZi2zo
ou (version vidéo) :
 https://youtu.be/8ZU7dvLO2Ws
 

 


[1]
Rimbaud, Œuvres, Classiques Garnier, 1961, p.384-385.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[2] Dans l'entrelacs de causes expliquant l'émergence de la Commune, le sentiment patriotique occupe une part non négligeable. Au lendemain de la capitulation de Napoléon III à Sedan, une première insurrection parisienne pousse la minorité républicaine de la Chambre à proclamer la République (le 4 septembre 1870). La population modeste de la capitale accuse les élites bonapartistes, déjà coupables d'avoir déclenché une absurde guerre dynastique, d'avoir permis par leur incompétence une infamante défaite militaire. Mais la nouvelle assemblée élue en février 71, où la droite (républicaine et monarchique) est majoritaire, grâce au vote conservateur des "Ruraux", ne la satisfait pas davantage. Elle voit dans son empressement à signer l'armistice une arrière-pensée de restauration. Ou, pour le moins, une volonté de la mettre au pas, en s'appuyant sur Bismarck s'il le faut, afin de frustrer les espoirs de profondes réformes sociales nés de l'effondrement de l'Empire et de l'instauration du régime républicain. Cette conjonction de motifs patriotiques et socio-politiques explique en dernier ressort le soulèvement du 18 mars.

 

 

 

 

 

 

[3] Rimbaud, Œuvres complètes, édition établie par André Guyaux avec la collaboration d'Aurélia Cervoni, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, p.893.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4] Christophe Bataillé, "Les Corbeaux, chef-d'œuvre anticlérical", Parade sauvage, Colloque n°5, 2005, p.170-180.

[5]
Alain Vaillant, "Rimbaud ou le génie poétique de l'anticléricalisme", Europe, 2009, p.94-101.

[6]
Dans sa thèse universitaire, Le Goût de la révolte : caricature et polémique dans les vers de Rimbaud, Thèse (Ph D), Université de Canterbury, 1986, puis dans son article "Le goût de la charogne : Les Corbeaux",
Rimbaud et la Commune, Classiques Garnier, 2009, p.771-841.

[7] Alain Vaillant, " Du bon usage de la lecture thématique ", in Parade sauvage n°28,  Dossier "Questions d'herméneutique rimbaldienne", 2017, p.53-67.

  Dans son édition critique des Œuvres de Rimbaud [1], publiée en 1961, Suzanne Bernard résume ce qui était alors l’état de l’interprétation concernant Les Corbeaux. Il vaut la peine de reproduire largement ces notes et d’en faire le point de départ de notre réflexion. Suzanne Bernard est, dans l'histoire de l'édition rimbaldienne, la première éditrice à avoir accompagné les textes de notes interprétatives. Les auteurs qu’elle cite, Jules Mouquet, Henry de Bouillane de Lacoste, Jacques Gengoux sont (avec Étiemble) les principaux "rimbaldiens" du milieu du XXe siècle : 
           

  
Note 1 : "Ce poème a paru dans La Renaissance littéraire et artistique […] le 14 septembre 1872. Il n’en subsiste aucun manuscrit. J. Mouquet pense que le poème serait de 1872, les morts d’avant-hier pouvant désigner les morts de 1870. Mais Bouillane de Lacoste fait remarquer que la versification régulière de ces strophes n’est pas celle des poèmes de 1872 et je crois avec lui qu’il est beaucoup plus plausible de dater cette pièce de 1871 […]".

Note 3 concernant le v.6 : "Les chers corbeaux délicieux" : "Le même vers se retrouve dans La Rivière de Cassis, pièce datée de mai 1872 : il est très possible que Rimbaud ait repris consciemment le vers de 1871. Suivant Gengoux, ces corbeaux sont les Germains (dans La Rivière de Cassis, les corbeaux sont appelés ‘soldats des forêts’) et il y aurait ici un symbolisme sarcastique : Rimbaud souhaitait, il l’a écrit, que l’Ardenne fût "occupée et pressurée de plus en plus immodérément". Verlaine, au contraire, présentait ce texte dans Les Poètes maudits comme ‘une chose patriotique bien’. Il semble en effet que Rimbaud a voulu faire du corbeau le ‘crieur du devoir’, qui doit sans cesse rappeler aux Français les morts qui ont été sacrifiés et les raisons de la défaite."
 
Note 4 concernant le v.14 : "Où dorment les morts d’avant-hier": "L’expression est étrange : pourquoi pas plutôt les morts "d’hier" ? Suivant Gengoux, il s’agirait des morts de Quatre-vingt-douze ; mais peut-être les morts de la guerre sont-ils ‘d’avant-hier’ par rapport à ceux de la Commune, morts en 1871." 

On a là un bon condensé des problèmes que pose généralement l’interprétation de la poésie, et, particulièrement, celle de Rimbaud. Quelques détails de texte énigmatiques ou, du moins, inattendus, des intuitions divergentes que leurs auteurs tentent de justifier à coups d’arguments tirés de la biographie, de la chronologie, de la versification ou de rapprochements intertextuels. Suzanne Bernard met l'accent sur la diversité des hypothèses. À la lire, on peut avoir l'impression d'un écheveau emmêlé de significations contradictoires. Mais, en réalité, tous les éléments d'une approche méthodique du texte sont là réunis. Verlaine, en nous enjoignant de ne voir dans le poème qu'un message "patriotique bien" (bien pensant), nous laisse deviner qu'on pourrait y trouver tout aussi bien un patriotisme très mal (très mal vu), celui qui a présidé à l'insurrection parisienne du 18 mars 1871 [2]. Gengoux apporte une glose qui, jointe à l'allusion communarde décelée par Suzanne Bernard, confirme la possible présence dans le poème d'une signification indirecte : une dénonciation cryptée des massacres de la Semaine sanglante, habilement intriquée au sein du discours patriotique qui en constitue le sens manifeste.
     Cette hypothèse offre, selon nous, une solide base pour ce qu'on appelle une "lecture" (satisfaisante et, dirions-nous, suffisante) du poème. C'est celle qui tend à prévaloir aujourd'hui. Elle ne s'est pas imposée en un jour. Longtemps, les commentateurs ont accueilli avec réticence l'idée communarde. Antoine Adam (Pléiade 1972) ne voit dans le poème qu'une méditation sur la défaite de la France, que le poète compare avec sa propre défaite privée de mars-avril 1872. Marcel Ruff (Poésies, Nizet, 1978) écrit : "les morts dont il s'agit sont indiscutablement ceux de la guerre et non de la Commune". Steinmetz, GF 1989, en reste à la dénonciation de la guerre et au contenu patriotique. Forestier, Bouquins, 2004, estime que "leur métrique, leur sujet [implicitement : la guerre de 1870] rendent vraisemblable de rattacher ces vers à la période 1870-1871". Brunel, La Pochothèque, 1999, retient l'hypothèse Gengoux (il cite la lettre à Delahaye de juin 1872 dont nous aurons à reparler) sans faire allusion à la Commune. Guyaux, enfin, dans la Pléiade 2009, cite la Commune sans retenir Gengoux :

"Peut-on déduire de l'esprit de l'hiver qui inspire ce poème et détermine tout un climat que ces vers ont été composés pendant l'hiver 1871-1872 ? Cette conjecture chronologique correspond assez bien au sujet du poème, qui oppose les "morts d'avant-hier" (v.14), victimes de la guerre de 1870, aux autres morts, ceux de la Commine, enchaînés par "La défaite sans avenir" (v.24) : aux uns, l'hiver, les "vieux calvaires" (v.10), les corbeaux et les délices du deuil patriotique ; aux autres, les "fauvettes de mai" (v.21) — le mois de la Commune de Paris et de sa défaite." [3].

Mais l'interprétation d'un poème n'est jamais achevée. Ceux de Rimbaud se retrouvent souvent durablement au centre de véritables "conflits de lecture" et tel est encore le cas pour Les Corbeaux, comme on va le voir.
     Laurent Jenny, dans son cours numérisé Méthodes et problèmes. L'interprétation, écrit : 

   "Les significations indirectes, construites par l'herméneute (ou interprète) n'ont pas le même statut que les significations littérales. Effectivement, elles ne sont pas explicitement assertées par l'énonciateur, elles sont seulement suggérées, en sorte que le locuteur peut toujours refuser de les assumer comme siennes.
   Par ailleurs, ces significations indirectes sont en nombre indéfini. C'est une caractéristique du texte littéraire de s'adapter à la compétence interprétative de son lecteur. Il fournit en général une signification littérale minimale, repérable même par un lecteur fruste. Mais il permet en outre au lecteur perspicace et cultivé de déployer un ensemble de significations secondes, à la mesure de sa culture et de sa compétence symbolique."

Il ne faut donc pas s'étonner que certains textes, notamment ceux qui témoignent d'une certaine opacité, suscitent un grand nombre d'interprétations plus ou moins divergentes. Et, dans le cas de Rimbaud, "le locuteur" n'est plus là pour, éventuellement, "refuser de les faire siennes".
     Les Corbeaux sont loin de compter parmi les poèmes de Rimbaud les plus opaques. Néanmoins, ils ont donné matière, depuis 1986, à une nouvelle interprétation. Plusieurs auteurs, Christophe Bataillé
[4], Alain Vaillant [5], Steve Murphy [6] ont mis au point et défendu à plusieurs reprises une lecture dite "anticléricale" du poème que nous jugeons quant à nous peu convaincante. Le sens profond, la clef du poème, résiderait dans la comparaison des noirs volatiles qui hantent les champs de bataille avec des prêtres. Dans son article du récent Parade sauvage consacré aux "Questions d'herméneutique rimbaldienne" [7], Alain Vaillant présente même cette interprétation (avec quelques autres consacrées à Voyelles et Le Cœur supplicié, notamment) comme un exemple de démarche méthodique dans l'interprétation des textes de Rimbaud, ce qui contribue à faire du débat critique autour des Corbeaux un cas d'école.
     Dans une première partie, nous justifierons notre adhésion à la première des deux interprétations mentionnées : celle qui voit principalement dans Les Corbeaux une dénonciation cryptée des massacres de la Semaine sanglante. Dans la seconde, nous étudierons celle qui veut faire de ce poème une satire anticléricale, encodée sous l'évocation pathétique des désastres de la guerre.

UNE DÉNONCIATION CRYPTÉE DES MASSACRES DE LA SEMAINE SANGLANTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 



[8]
Jaques Gengoux, Symbolique de Rimbaud, 1947, p.135, et La Pensée poétique de Rimbaud, 1950, p.187-189.


 

 

      Les Corbeaux ne sont pas le genre de poèmes, comme il y en a tant chez Rimbaud, où l’on peut avoir l’impression de n'y rien comprendre. Le sujet traité, à défaut du message crypté qui  peut-être s'y dissimule, est clair et n’est mis en cause par personne : il s’agit d’une déploration sur les victimes de la guerre (les morts tombés "par milliers sur les champs de France", livrés à ces charognards que sont les corbeaux). Étant donnée l’époque à laquelle écrivait Rimbaud, chacun devine que ces victimes sont celles du conflit franco-prussien de 1870. D’où la possibilité d’une intention patriotique, hypothèse que défend Verlaine dans Les Poètes maudits.

"Une seule pièce, d'ailleurs sitôt reniée ou désavouée par lui, a été insérée à son insu, et ce fut bien fait, dans la première année de la Renaissance, vers I873. Cela s'appelait Les Corbeaux. Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous [...]."

Mais on connaît Rimbaud, on a lu ses lettres contemporaines de la guerre en question, dans lesquelles il adopte une attitude radicalement défaitiste, on a lu ses lettres à Delahaye de jumphe 72 et de mai 1873 (nous en reparlerons). D’où l’intuition d’un sens second qui déclenche le processus d’interprétation, comme en témoigne, ci-dessus, l’exégèse étonnante émise par Jacques Gengoux [8].
     Pour approfondir l'analyse, nous pouvons adopter la terminologie et la méthode prônées par Alain Vaillant dans son article intitulé "Du bon usage de la lecture thématique"
. Il les résume ainsi :

"Les linguistes ont pour leur usage un couple de concepts dont nous pouvons aussi faire notre profit : thème/rhème […]. Le thème est le sujet dont il est question dans l’énoncé et désigne les informations qui sont connues de tous ; le rhème est l’information nouvelle qu’apporte le locuteur" (op.cit. p.56-57).

Quand on commente un texte de Rimbaud, poursuit Vaillant, il est particulièrement conseillé de dépasser le simple repérage du "thème" pour atteindre le "rhème". Le "thème" d'un texte peut n’être qu’une banalité conforme à l’air du temps, un poncif d'époque. Le "rhème", c’est le "quelque chose de singulier" qui correspond à l’ "univers imaginaire" du poète. Le "thème" est cette signification manifeste que tout un chacun, à l’époque de Rimbaud, percevait de façon spontanée, le "rhème", la signification indirecte que seul le lecteur perspicace, réactif, complice, était en mesure de détecter et de comprendre.
 

 

LE "THÈME"

    Comme exposé plus haut, nous ne savons pas quand Rimbaud a écrit ce texte. Nous exposons ici le débat auquel cette question a donné lieu dans l'histoire du rimbaldisme. La facture régulière du poème a parfois fait dater la pièce de 1871 mais l'allusion probable à la Commune de Paris (que nous tenterons plus loin de démontrer) a aujourd'hui convaincu la majorité des spécialistes que la période de composition des Corbeaux se situe entre, au plus tôt, les derniers mois de 1871 et septembre 1872, date de sa publication dans La Renaissance (Verlaine fait une erreur manifeste dans le passage des Poètes maudits cité plus haut, quand il situe "vers 1873" la publication du poème). Cette conjecture chronologique un peu floue suffit malgré tout à identifier la référence principale du texte. Les batailles, la défaite, le siège de Paris, les dégâts de la guerre franco-prussienne de 1870 ont suscité en France une production massive de gravures dans les mois qui ont suivi la débâcle et toute une littérature dans laquelle on peut repérer notamment le motif des corbeaux. Citons par exemple cette strophe du poème Les Paroles du vaincu (1871), de Léon Dierx :

Qu’ils sont gras, les corbeaux, mon frère !
Les corbeaux de notre pays !
Ah ! la chair des héros trahis
Alourdit leur vol funéraire !
Quand ils regagnent, vers le soir,
Leurs bois déserts, hantés des goules,
Frère, aux clochers on peut les voir,
Claquant du bec, par bandes soûles,
Flotter comme un lourd drapeau noir.

Le tableau évoqué par Dierx présente une similitude frappante avec celui de notre poème et nous pouvons y reconnaître sans hésitation un stéréotype, un poncif d'époque.
     Nous possédons en outre deux indices sur la façon dont le poème rimbaldien des Corbeaux était lu par ses contemporains. Premièrement, le fait que le texte ait été publié, c’est-à-dire admis, voire choisi, par La Renaissance littéraire. Cette revue, dans les années immédiatement postérieures à la défaite de 1870, était engagée dans une fervente campagne d’enrôlement des littérateurs en faveur du redressement national (il vaut la peine de lire, dans le numéro du 4 mai 1872, la lettre-manifeste revancharde et chauvine adressée par Victor Hugo à ses "jeunes confrères" de La Renaissance) ce qui explique certainement son intérêt pour Les Corbeaux malgré la réputation sulfureuse de leur auteur. Deuxièmement, la présentation qu'en fait Verlaine dans Les Poètes maudits :

"Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique, mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous".

La formule est ambiguë mais pour le lecteur naïf, appelons-le "standard", de 1883, ce "bien" évoquait à n'en pas douter l'ordre moral. Et, de la même façon, le lecteur standard de 1872 comprenait nécessairement le "devoir" dont il est question dans le poème comme étant le devoir patriotique (conformément au commentaire qu’en offre ci-dessus la note 3 de Suzanne Bernard). Le "patriotique bien", c'est-à-dire "bien-pensant", voilà quelle était la lecture prévisible, à l'époque, d'un tel texte, la réception spontanée, banale et conventionnelle qu'il était habile pour le poète d'autoriser en apparence. Voilà quel fut pour Rimbaud le "thème" à illustrer ... et à subvertir en sous-main ainsi que nous allons le voir.
 

 

 

 



 

[9] Tzvetan Todorov, Symbolisme et interprétation, Éditions du Seuil, 1978, p.92.

 

 

 

 

 

 

 


 

[10] On chiffre parfois à 30.000 les victimes de la répression de la Commune.

 

 

 

 

[11] Il semble que ce soient Mouquet et Rolland de Renéville qui en aient avancé les premiers l'idée, dans la première pléiade Rimbaud, 1963, p.730. Mais la formule ambigüe de Verlaine ("patriotique bien" mais dans quel sens ?) montre que le double discours du poème ne lui avait pas échappé. Nous y reviendrons.
 

LE "RHÈME"

    À quels indices le lecteur perspicace, celui que visait idéalement Rimbaud, pouvait-il déceler cette intention subversive ? Tzvetan Todorov écrit :

"L'interprétation (en tant que distincte de la compréhension), n'est pas [...] un acte automatique ; il faut que quelque chose, dans le texte ou en dehors de lui, indique que le sens immédiat est insuffisant, qu'il doit être considéré seulement comme le point de départ d'une enquête dont l'aboutissement sera un sens second.[9]"

Quel est, ou plutôt quels sont, dans le texte des Corbeaux, ces déclencheurs possibles de l'interprétation ? On peut en compter jusqu'à cinq :

  • Une formule énigmatique : "les morts d'avant-hier".

     Pourquoi pas "les morts d'hier", s'interrogeait (supra) Suzanne Bernard ? Sans doute parce que les morts d'hier, pour Rimbaud, à la date à laquelle il écrit, ne sont pas ceux de la collision inter-impérialiste de 1870 mais ceux de la révolution communaliste du printemps 1871. Pourquoi cette indication temporelle étrange, en effet, si ce n'est pour suggérer au lecteur que la France a eu à pleurer, depuis la guerre, bien d'autres morts : les milliers de morts de la semaine sanglante [10] ? L'hypothèse a été lancée par Suzanne Bernard en 1961 et a généralement convaincu.
     Il y avait là, certainement, de quoi inciter certains lecteurs de 1872 à pousser plus loin l'enquête herméneutique et à remarquer, par exemple, au v.21, un indice convergent :  "les fauvettes de mai". La critique rimbaldienne s'est avisée depuis longtemps que les "fauvettes de mai" pouvaient bien se rapporter au printemps révolutionnaire de mai 1871 [11]. "Les fauvettes de mai, écrit Murphy, représentent en effet le chant de liberté de la révolution ; elles combinent les implications des motifs coréférentiels de trois poèmes de 1871 : le "soir fauve" où les ouvriers du faubourg s'assemblent dans une atmosphère prérévolutionnaire dans Les Poètes de sept ans, le "fauve renouveau" de la Commune évoqué après la Semaine sanglante dans L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple et le "papillon de mai" du Bateau ivre." (2009, p.802).
     La critique a noté une apparente contradiction dans la clôture du poème. Si les "fauvettes de mai" doivent être comprises comme un symbole d'espoir et de résurrection, pourquoi terminer le texte sur "la défaite sans avenir" ? Personnellement, nous pensons que cette fin ambivalente s'explique par le double discours conduit par Rimbaud. Au lecteur "patriotique bien", comme dit Verlaine, Rimbaud propose un dénouement lucide et affligeant, anti-belliciste et anti-religieux : pris comme un individu isolé, le mort est mort, sans aucun salut à attendre. Au lecteur complice, par contre, il adresse le traditionnel discours messianique, que Steve Murphy résume à merveille : les morts d'hier, écrit-il, "reviendront sous la forme de nouvelles générations acquises aux mêmes idéaux, qui reprendront la bannière de la révolution et de la Liberté [...]. Tout porte à penser que c'est vers le printemps que tend la fin du poème, le chant des fauvettes pouvant laisser anticiper un nouveau temps des cerises et la renaissance de cette nature défleurie (dé-florée) par la violence − par le viol (cf. les "enleveurs d'héliotropes" et le symbolisme au cœur de L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple) − des vainqueurs." (ibid. p.827-828).

 
  • Une ambiguïté sémantique troublante : l'attitude paradoxale du sujet lyrique à l'égard des corbeaux.

     Les corbeaux de Rimbaud sont des soldats ("armée étrange aux cris sévères"). Ils s'abattent sur les "champs de France" comme hier les bombes des Prussiens sur les "hameaux" aujourd'hui "abattus". Le poète utilise deux fois le même verbe "abattre" à quelques vers de distance, consolidant par là une isotopie militaire (bien rendue par le tango martial à la Kurt Weill imaginé par Léo Ferré pour mettre le poème en musique). Mais il suffit de comparer le texte de Rimbaud à celui de Dierx précédemment cité pour constater ce qu'il y a de politiquement incorrect dans la façon dont Rimbaud s'empare du thème patriotique (représenté chez Dierx dans sa variante antibonapartiste, cf. l'allusion aux "héros trahis"). En bon patriote, l'auteur des Paroles du vaincu se lamente au spectacle des charognards et il prescrit aux forgerons du pays de fabriquer les armes en vue de la revanche :  

Battez le fer, ô forgerons !
Pour percer un jour leurs entrailles !
Fondez le plomb pour les mitrailles,
Quand, un jour, nous les chasserons !
L’odeur des morts emplit la brume.
Dans la plaine et sur le coteau
Que l’espoir, feu sacré, s’allume,
Que la vengeance soit l’enclume,
Et la haine, le dur marteau !

     Au contraire, le sujet lyrique de notre poème encourage de la voix les prédateurs à accomplir leur funèbre besogne ("tournoyez", "dispersez-vous", "ralliez-vous"), à "s'abattre" sur les "hameaux" et les "routes aux vieux calvaires". Il demande aux charognards d'entretenir, en en répétant indéfiniment le geste, le souvenir du massacre, de ragaillardir "le passant" ou "le piéton" dans son courage (comme Rimbaud dit dans La Rivière de Cassis) et de lui rappeler son "devoir" (devoir de revanche, s'entend) :

Sois donc le crieur du devoir
Ô, notre funèbre oiseau noir.

   Paradoxalement, donc, les "chers corbeaux délici-eux" se trouvent devenir, dans notre poème, des personnages positifs. Ce sont eux, ces "saints du ciel", que "le passant" supplie de "laisser les fauvettes de mai...". Et si cette prière a un sens, c'est bien que les "corbeaux délicieux" se révèlent être, pour l'occasion, les alliés paradoxaux du poète. Il parle du rapace comme on parle d'un parent, d'un ami. Cf. l'utilisation du pronom possessif dans :  "Ô, notre funèbre oiseau noir". L'ironie évidente de la formule ne suffit pas à lui ôter son caractère de familière sympathie. Le rapprochement avec La Rivière de Cassis est ici décisif :

Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
          Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d'ici le paysan matois
          Qui trinque d'un moignon vieux.
 

C'est aux "corbeaux délicieux" ("à la bonne voix d'ange", "Soldats des forêts que le Seigneur envoie") que "le piéton" de cet autre poème demande de chasser "le paysan matois", cible traditionnelle du ressentiment politique de Rimbaud (cf. la désignation des Versaillais comme des "Ruraux" dans Chant de guerre parisien). L'impression qui ressort de tout cela est celle d'une complicité masochiste entre le poète et l'oiseau de malheur. C'est peutêtre cet aspect du texte qui a suggéré à Jacques Gengoux le rapprochement qu'il opère avec les propos tenus par Rimbaud dans sa correspondance avec Ernest Delahaye, son ami de Charleville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

[12] Jean-Pierre Chambon, "Noms de lieux et construction du sens : le cas de la lettre de Laïtou" Parade sauvage, Colloque n°2, p.121-129.

  • Des échos autotextuels qui confirment l'intuition précédente et contredisent l'idée d'un patriotisme bien-pensant.

    Tous ces impératifs que le poète adresse aux corbeaux ("tournoyez", "dispersez-vous", "ralliez-vous", "Sois donc le crieur du devoir") ne sont pas sans rappeler au lecteur rimbaldien de nombreux autres textes où, à grand renfort d'impératifs aussi, Rimbaud se commande à lui-même : "Mon esprit ! Tournons dans la Morsure" (Qu'est-ce pour nous mon cœur...), où il ordonne aux "eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges" (Après le Déluge), aux "flots abracadabrantesques, Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé !" (Le Cœur supplicié), où il intime aux "cent agneaux, de l'idylle soldats blonds" [...] "Fuyez" ! [...] "la toilette rouge de l'orage" [...] "les "mille loups" [...] les "cent hordes" déferlant "sur l'Europe ancienne" [...] et "les guerriers" aux fronts "rougis" (Michel et Christine). Dans Soir historique, il guette "le moment de l’étuve [...], des embrasements souterrains [...], des exterminations conséquentes".     
     Ce sont ces moments, si caractéristiques de la psychologie et de la politique de Rimbaud, où le sujet lyrique appelle sur lui et sur le monde "les bourreaux" et "les fléaux" (prologue d'Une saison en enfer), ressasse sa souffrance pour mieux entretenir sa rage : "tourne dans la Morsure" comme il le dit si bien, en détournant de façon expressive lé locution traditionnelle "retourner le fer dans la plaie", effet de style dont il est coutumier. Il y a beaucoup de ça dans l'étrange fascination que l'auteur de notre poème semble éprouver pour l'"armée étrange aux cris sévères" des corbeaux.     
     C'est pourquoi le rapprochement entre cette attitude ambivalente du poète envers les corbeaux et celle que Rimbaud adopte à plusieurs reprises à l'égard des "Prussmars" (des Prussiens) dans sa correspondance avec Delahaye n'est pas aussi saugrenu qu'on aurait pu penser a priori :

"Je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément." (lettre de Jumphe 72).

"J'ai été hier voir les Prussmars à Vouziers, une sous prefecte de 10 000 âmes, à sept kilom d'ici. Ça m'a ragaillardi." (lettre de "Laïtou", mai 1873).

Dans l'étude qu'il a consacrée à la lettre dite de "Laïtou", J.-P. Chambon, commentant les propos provocateurs de Rimbaud, écrit :

"Cette attitude est celle d'un vaincu, dont le seul recours est un cynisme exaspéré, fruit d'une impuissance désespérée. En 1872-1873, Rimbaud est trop profondément atteint par la défaite de la Commune pour songer à une réorganisation des forces, à une reprise du combat. Il ne souhaite pas 'la revanche', mais bien seulement la vengeance. Cette 'vingince', il la destine avant tout − et nous pouvons retrouver ici une autre connotation, paysanne, de Laïtou − aux 'Ruraux' qui l'entourent. Dans leur 'innocince' factice, les paysans se sont ralliés à des chefs réactionnaires et capitulards. Leur 'innocince' (un 'fléau' !) a ainsi permis l'écrasement de la Commune de Paris [...] Que les paysans boivent maintenant le calice jusqu'à la lie !" [12] 

     Tel est donc le paradoxe auquel nous convie Rimbaud dans Les Corbeaux : les charognards, symboles du soldat cruel et sanguinaire, apparaissent comme les alliés du poète révolutionnaire. Mieux encore, ils sont (comme les Prussmars de Vouziers) l'instrument paradoxal de sa revanche. C'est peut-être pourquoi le poète les proclame (suggestif oxymore rendu plus suggestif encore par la di-érèse) "délici-eux" : ils lui procurent le plaisir délectable de la vengeance. Tout cela, au niveau du fantasme, bien sûr. Ils sont, en dernier ressort, la projection fantasmatique de ses idées noires, de sa mélancolie et de sa colère.

 
  • Un autre paradoxe : l'allure de prière du poème, la caractérisation des corbeaux comme des "saints" ou des "anges".

     Les Corbeaux commencent, sur un ton de supplication, comme une prière : "Seigneur, quand froide est la prairie [...]". Ces oiseaux de proie sont décrits comme des "saints du ciel". De même, dans La Rivière de Cassis, Rimbaud les décrit comme des "Soldats des forêts que le Seigneur envoie". Leurs "cris sévères" sont assimilés à une "bonne voie d'anges". Steve Murphy commente :

"Rimbaud [a] choisi comme 'armée d'anges' un oiseau qui − vautour à la française − n'a ni l'immatérialité de l'ange prototypique, ni sa blancheur : on est en droit d'y voir des anges paradoxaux sinon antonymiques. Des anges certes à comprendre dans leur relation étroite avec le Catholicisme, mais qui, pour tout lecteur catholique, ne pourraient être positifs" (ibid., 2009, p.785).

Ce ne peut être que par raillerie, en effet, voire par goût du blasphème, que ces charognards par ailleurs définis comme des soldats se voient présentés comme des messagers divins.
     Le lecteur familier de l'œuvre de Rimbaud possède les références nécessaires pour interpréter cette raillerie. Il connaît la propension du poète à déguiser sous forme de prières les pièces les plus profanes et les moins catholiques (Oraison du soir, Dévotion). Par ailleurs, la représentation du Dieu chrétien comme un dieu injuste présidant aux pires "boucheries héroïques", dans la tradition de l'anticléricalisme des Lumières (pensons aux Te Deum du chapitre III de Candide, répertorié dans tous les bons manuels de littérature), constituait le sujet même du sonnet de 1870, Le Mal.
     Cette dimension parodique contribue  elle aussi à ruiner l'idée d'un poème patriotique bien-pensant au profit d'une lecture secrètement "communarde".

 
  • L'argument biographique : ce que nous savons de Rimbaud, sa réaction lors de la publication. 

    Celui que nous appelons "le lecteur complice" — disons : l'abonné de La Renaissance plus socialiste que républicain, par exemple — surtout s'il avait déjà lu du Rimbaud ou entendu parler de lui, savait d'avance que le sermon patriotique servi par cet énergumène dans Les Corbeaux ne pouvait être qu'un leurre dissimulant un sens second à élucider. Ce même type de lecteur, découvrant la présentation verlainienne du poème dans Les Poètes maudits, en a probablement décrypté sans peine l'équivoque. Si, dans la bouche de l'auteur de Sagesse, le "bien" de "patriotique bien" pouvait suggérer au lecteur naïf un moralisme de convention, de la part du sympathisant de la Commune qu'avait été Verlaine, elle pouvait être interprétée comme une référence au patriotisme de version communarde. Par sa formule à double entente des Poètes maudits, Verlaine ne faisait au fond que prolonger l'ambiguïté voulue du poème.
     On se perd en conjectures concernant cette autre
phrase alambiquée  utilisée par Verlaine dans Les Poètes maudits, que nous avons déjà citée plus haut :

"Une seule pièce, d'ailleurs sinon reniée ou désavouée par lui, a été insérée à son insu, et ce fut bien fait, dans la seconde année de la Renaissance, vers 1873 [Verlaine fait erreur sur la date]. Cela s'appelait Les Corbeaux."

On croit comprendre que, contrairement à Verlaine, Rimbaud jugea qu'on n'avait pas "bien fait" d'insérer Les Corbeaux dans La Renaissance. Personnellement, nous n'y voyons que deux raisons possibles. La forme : Rimbaud l'aurait jugée trop conventionnelle et aurait préféré que la revue publie son sonnet des Voyelles, par exemple (Blémont, directeur de La Renaissance, en avait un manuscrit que l'on a retrouvé bien plus tard dans ses archives familiales). Le fond : il aurait craint qu'un tel poème, trop conforme, dans son sens apparent, à la ligne politique de la revue, ne soit, publié là, mal compris et n'apparaisse de sa part comme une concession à l'air du temps.
     Mais si Blémont avait le texte, c'est qu'on le lui avait confié. Comment, dès lors, lui reprocher de le publier "à l'insu" de l'auteur ? Le mécontentement de Rimbaud, avoué à demi-mot par Verlaine, viendrait-il alors du fait qu'"on" aurait communiqué son texte sans lui en parler. Qui ? Verlaine ? un autre compagnon de route ? Peut-être pendant les mois où il était absent de Paris, exilé à Charleville sur l'ordre de Verlaine (mars-avril 1872) ?
     Cet imbroglio, en tout cas, une fois de plus, ne pouvait que confirmer le "lecteur perspicace" des Poètes maudits dans sa conviction : Les Corbeaux ne devaient pas être réduits au message patriotique proclamé par Verlaine.

     En conclusion, le "thème", le stéréotype d'époque décelable dans Les Corbeaux, est à l'évidence insuffisant à rendre compte du poème. Les indices d'un discours plus original, caractéristique de l'imaginaire propre au poète, surabondent dans le texte et autour du texte. Ils pouvaient difficilement échapper tous au lecteur d'hier ou d'avant-hier. Ils constituaient et constituent pour nous ce qu'Alain Vaillant appelle le "rhème", c'est-à-dire les indices d'un sens second que nous avons identifié, pour le dire vite, comme un message communard. Mais plusieurs commentateurs parmi lesquels Alain Vaillant lui-même, même s'ils partagent l'idée d'un "poème communard", n'entendent pas en rester là et proposent une toute autre lecture que la nôtre.
 

L'HYPOTHÈSE D'UNE SATIRE ANTICLÉRICALE

 

 


[13]
Alain Bardel, "Pour mémoire", Parade sauvage n°24, Dossier sur Mémoire, 2013, p.15-76.

     L'exégèse d'un texte littéraire est potentiellement illimitée. Voir, supra, la citation de Laurent Jenny. Un bon exemple de cela dans la production rimbaldienne pourrait être Mémoire, un des poèmes qui ont suscité le plus grand nombre d'interprétations. Mais nous avons pu montrer dans un article de Parade sauvage [13] que, parmi les dizaines de commentaires qui lui ont été consacrés, reflétant l'évolution de la réception de ce texte au fil du temps et correspondant à différents types d'approche très variés, presque tous restent fidèles à un cadre interprétatif général commun, qu'ils enrichissent chacun à sa manière et dont le respect, en dernière instance, les valide.
     Mais il n'en est pas toujours ainsi et, devant certaines exégèses étranges, on est parfois obligé de rappeler qu'on ne peut pas faire dire à un texte tout à fait autre chose que ce qu'il dit. Umberto Eco lui-même, jadis théoricien de L'Œuvre ouverte (1962), en est venu sur le tard à intituler l'un de ses livres Les limites de l'interprétation (1990). Il y défend que la liberté du lecteur s'arrête là où elle rentrerait en contradiction, sinon avec l'intention de l'auteur, du moins avec ce qu'il appelle "l'intention de l'œuvre" (intentio operis) :

"L'initiative du lecteur consiste à émettre une conjecture sur l'intentio operis. L'ensemble du texte – pris comme un tout organique – doit approuver cette conjecture interprétative, mais cela ne signifie pas que, sur un texte, il ne faille en émettre qu'une seule. Elles sont en principe infinies, mais à la fin, elles devront être testées sur la cohérence textuelle, laquelle désapprouvera les conjectures hasardeuses."

     Sur le plan de la cohérence, l'interprétation "communarde" des Corbeaux exposée ci-dessus passe avec succès le "test" dont parle Umberto Eco. Nous avons trouvé sur l'ensemble du texte au moins cinq indices de nature différente convergeant vers le sens indiqué et se validant mutuellement. En sera-t-il de même avec l'exégèse dite "anticléricale" ? Nous nous le demandons sérieusement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[14] Bouillane de Lacoste, par exemple, en 1939, voit dans Les Corbeaux "un texte uniquement descriptif et sentimental" (Rimbaud, Poésies, Mercure de France, 1939, p.38).

[15]
Aucune édition courante, à notre connaissance, ne la reprend. Jean-Marie Méline, dans le récent Dictionnaire Rimbaud de la collection "Bouquins", pense que, vu le "sujet (des morts par milliers 'sur les champs de France', au cœur de l'hiver)", Rimbaud a écrit Les Corbeaux à l'époque de la guerre franco-allemande, ou en souvenir de celle-ci". Point final (Dictionnaire Rimbaud, dir. J.-B. Baronian, Robert Laffont, 2014, p.178).

LE CORBEAU, INCARNATION DU PRÊTRE : THÈME ÉVIDENT DU POÈME ?

 
   Ici, sans encore toucher au fond de la question, une remarque préliminaire. Dans son article "Du bon usage de la lecture thématique", l'anticléricalisme est présenté par Alain Vaillant comme étant le "thème" du poème. Cet "anticléricalisme (thématique)", dit l'auteur, est "évident" (p.58). Peut-être pas pour tout le monde mais "pour qui a un peu fréquenté la presse satirique de l'époque (notamment ses caricatures) l'identification des corbeaux à des prêtres (à cause de leur soutane noire) est immédiate [...]" (ibid.). Cette identification est donc un poncif d’époque, ce qui constitue la définition même du "thème" dans la terminologie que l'auteur nous propose d'adopter. 
     Selon nous, au contraire, l'assimilation des corbeaux à des prêtres, dans le cas même où elle serait parfaitement démontrée, ne saurait en aucune façon être considérée comme le "thème" du poème, dans le sens conceptuel précis que Vaillant donne à ce mot. Telle ne fut certainement pas, à l'époque de sa parution, la signification superficielle et banale immédiatement saisie par tout un chacun. Et ce ne serait certes pas un tel message qui aurait séduit les rédacteurs de La Renaissance s'ils l'avaient diagnostiqué. Tel n'est pas non plus le contenu mis en avant par Verlaine lorsqu'il présente l'œuvre dans Les Poètes maudits. Et Verlaine, malgré tout, savait lire. Aucun commentateur, enfin, n'a suggéré cette compréhension du texte avant sa mise au point par les auteurs cités [14]. Une petite enquête parmi les vingt à trente spécialistes qui penchent aujourd'hui sur l'œuvre de Rimbaud leurs "grands fronts studieux" montrerait d'ailleurs à Alain Vaillant que peu d'entre eux partagent cette approche du texte [15]. C'est que l'accès à une lecture comme la sienne, contrairement à ce qu'il semble croire, suppose une investigation symbolique, un processus interprétatif. Si la représentation caricaturale des hommes d'église joue un rôle important dans Les Corbeaux, ce ne peut être, dans la terminologie propre à l'auteur, qu'en tant que "rhème", subtilement encodé et partiellement dissimulé au sein du discours patriotique, qui constitue le sens manifeste du poème.
     Il n'y a là probablement qu'un malentendu sur les mots (nous ne mettons pas exactement le même sens, Vaillant et nous, sous le mot "thème"), car, sur le fond, nous serions bien étonnés que les tenants de la lecture anticléricale croient que les premiers lecteurs des Corbeaux, dans La Renaissance, y ont vu un vol de soutanes s'abattant sur la campagne française. Ceci, pour ne rien dire de ce qu'aurait été la réception par un lectorat plus fruste si ce genre de littérature avait bénéficié, à l'époque, d'une large diffusion. Mais le cas est malgré tout symptomatique (un "cas d'école", disions-nous). Les commentateurs sont parfois si convaincus de l'insuffisance du premier niveau de lecture, en ce qui concerne Rimbaud, qu'ils enjambent allègrement le stade initial d'interrogation du texte pour en venir tout de suite au symbole, au code, à la clé autobiographique ou autre. Bref, on passe si vite de la lecture naïve à la lecture experte qu'on en arrive à prendre l'une pour l'autre. Ou, plus dangereux encore, on saute illico au scénario bien connu, à la grille d'interprétation préconçue, érotique, politique, etc., au risque de trouver surtout dans le texte ce qu'on y a apporté. On pourrait sans peine citer quelques interprétations circulaires de ce genre au sein de la littérature rimbaldienne, concernant Voyelles, ou Barbare, ou Dévotion par exemple, mais c'est là un autre sujet que nous laisserons pour une autre fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA THÈSE ANTICLÉRICALE

     Revenons-en aux Corbeaux : quels seraient les indices du texte en faveur de l'exégèse anticléricale ? Nous nous appuierons ici sur l'article de Steve Murphy "Le goût de la charogne" (2009), document d'une exceptionnelle richesse informative et argumentative. La religion, explique Murphy, occupe une "place décisive" dans Les Corbeaux :

"Ainsi, que le référent soit la guerre contre la Prusse ou la Commune, la place décisive qu'occupe la religion dans ce poème ne peut être sans rapport avec l'opposition intransigeante à l'Église, aux engagements politiques et sociaux et à la pensée du Vatican" (op.cit., p.804)."

L'anticléricalisme est incontestablement présent dans le texte, nous l'avons dit. Essentiellement, pour nous, à travers son allure blasphématoire. Mais est-ce suffisant pour faire de la question religieuse la clé de voûte, le centre de gravité du poème ? Voyons malgré tout les arguments avancés par Steve Murphy : 

  • "Le corbeau est un emblème traditionnel du prêtre et du curé dans la littérature anticléricale" (813) ;

  • "Retenons pour les nids du poème" que "NID DE CORBEAU" désigne une Abbaye en argot (814) ;

  • les corbeaux du texte symbolisent "l'obscurantisme hivernal" (815), ce sont les "messagers de l'obscurantisme" (824) ;

  • dans Sommation (L'Année terrible), Hugo parle de Trochu comme d'un "soldat cher au prêtre" ;

  • "les caricatures républicaines de l'époque sont évidemment remplies de corbeaux cléricaux" (816) ;

  • l'une de ces caricatures (par Faustin) représente "L'Abbé Trochu" (816) ;

  • "il se peut que Rimbaud pense à Sommation et à Trochu, véritable symbole de la capitulation..." (819) ;

  • dans La Voix de Guernesay (II), c'est au pape, accusé d'avoir béni les soldats de Napoléon III, que Hugo impute la responsabilité des vols de charognards :

O sinistre vieillard, te voilà responsable
Du vautour déterrant un crâne dans le sable,
Et du croassement lugubre des corbeaux !

  • "Rimbaud avait déjà utilisé cette image dans Un cœur sous une soutane où Monsieur Léonard fuit le séminaire : 'Les basques de mon habit noir volaient derrière moi, dans le vent, comme des oiseaux sinistres !'" (822).

Cette profusion de preuves est trompeuse. Elle consiste surtout à nous rappeler que les prêtres sont fréquemment caricaturés en corbeaux et les Versaillais en curés à l'époque de Rimbaud. Mais les arguments ne reposent presque jamais sur le texte et, quand c'est le cas (les "nids", par exemple) ils constituent des rapprochements trop hasardeux pour pouvoir nous convaincre.
     Quand Rimbaud, dit encore Steve Murphy (en citant Alain Vaillant), fait du corbeau "le crieur du devoir", il faut l'entendre au sens du devoir de croire, car le corbeau croasse, il crie "croa/crois". Quand on vous dit que les corbeaux sont des curés ! Nous ne sommes pas hostiles par principe à détecter des calembours d'almanach dans les textes de Rimbaud mais encore faut-il qu'ils n'en contredisent pas le sens premier (le "devoir" dont il est question dans le texte est à l'évidence le devoir patriotique, pas le devoir de croire) et qu'ils n'en dénaturent pas la tonalité. Or, le registre de ce poème qui fait du poète l'ordonnateur et des corbeaux les officiants d'un atroce cérémonial funèbre, dans un style, appelons-le apocalyptique, est plutôt celui de l'élégie ou de la tragédie que celui de la satire ou de la farce. Nous pourrions en dire autant du recours aux caricatures d'époque. Convaincant dans l'interprétation d'une pièce burlesque comme Chant de guerre parisien, charge anti-versaillaise joyeuse, d'ailleurs antérieure à la fin tragique de la Commune, il l'est beaucoup moins, appliqué aux Corbeaux. Et ne parlons pas de la référence à Un cœur sous une soutane !    

 

LA QUESTION (CAPITALE) DU REGISTRE

     On fait violence au poème, selon nous, en le présentant comme une pièce satirique, à la limite humoristique, en dépit du registre élégiaque qui est le sien. Il s'agit certes d'une parodie, d'une parodie de prière, mais qui n'a rien de comparable avec, par exemple, Oraison du soir ou Dévotion. Dans ces textes, les indices d'une intention ironique, voire humoristique, sont nombreux et visibles. Tel n'est pas le cas dans Les Corbeaux. Et encore moins si l'on s'accorde à déceler dans le poème une dénonciation cryptée des massacres de la Semaine sanglante.
    
Les Corbeaux, dit sarcastiquement Steve Murphy, se rattachent à "une auguste tradition descriptive et élégiaque" (op.cit. 2009, p.782). Le poème suit en effet le protocole traditionnel de la correspondance entre un paysage et un état d'âme. L'état d'âme, c'est la tristesse à la pensée des vies perdues, la déploration de "la défaite sans avenir". Le paysage, c'est une plaine doublement martyrisée par la guerre et par l'hiver ("les hameaux abattus", "la nature défleurie"). Il y a certes là un programme lyrique des plus classiques mais que Rimbaud exécute avec art, en "enfant touché du doigt de la muse" qui a fait ses classes dans la fréquentation assidue des poètes. Et cela ne mérite pas le sous-entendu un peu méprisant de la formule de Murphy.
    Rimbaud peint la désolation avec ses adjectifs ("quand froide est la prairie", "vents froids", "armée étrange aux cris sévères", "nature défleurie", etc.) ; évoque le vol des corbeaux avec des verbes de mouvement, en choisissant ces verbes de façon à connoter des manœuvres guerrières et en imitant à travers l'impératif le style de commandement ("dispersez-vous", "ralliez-vous", "tournoyez") ; utilise le même mot pour décrire le vol des oiseaux ("s'abattre") et les ravages de la bataille ("les hameaux abattus") ; double d'un parallélisme syntaxique la symétrie de l'alexandrin pour mieux mimer le déplacement en bande des corbeaux d'un point à un autre : "Sur les fossés et sur les trous / Dispersez-vous, ralliez-vous !" ; attribue métaphoriquement au vent le comportement guerrier des oiseaux ("les vents froids attaquent vos nids") ; compare à un "mât perdu" au milieu d'un naufrage le "chêne" réduit à sa silhouette hivernale qui sert de perchoir aux charognards ... Tout cela est fort réussi.
     Un telle tonalité, c'est vrai, relève du premier niveau de lecture. Mais elle convient aussi, parfaitement, au message communard, encodé au sein du discours littéral patriotique, tel que nous l'avons dégagé. Peut-on en dire autant de la tonalité satirique perçue par les tenants de la lecture anticléricale ? Est-il possible de diagnostiquer dans un texte une visée secrète contredisant par l'effet qu'elle provoque le sentiment issu d'une première lecture ? Nous ne le pensons pas.
     Alain Vaillant semble avoir dûment repéré le problème représenté par ce télescopage entre deux registres. Le bref commentaire qu'il consacre
aux Corbeaux dans Parade sauvage n°28 est précisément destiné à opérer un dépassement dialectique de la contradiction. Comme nous l'avons signalé plus haut, il réaffirme la thèse de l'anticléricalisme, mais en l'assortissant d'une très légère critique. Il faut éviter qu'une telle "lecture idéologique" du texte ne nous détourne de ses "enjeux proprement littéraires". Aussi doit-on se mettre en quête, au delà de son "thème" fameux, de la "valeur rhématique du poème" que l'auteur résume ainsi :

"[...] il faut repérer l'anticléricalisme pour mesurer l'extraordinaire puissance d'évocation du poème, de cette vision à la fois terrifiante et fantastique d’un vol de corbeaux-prêtres s’abattant sur les champs dévastés par l’hiver et la guerre [...]. Autrement dit, l'anticléricalisme (thématique) est la condition de la poéticité du texte, qui constitue pour nous sa valeur rhématique : Ce que Rimbaud nous permet de comprendre, c’est que l’anticléricalisme, malgré son caractère doxique (pour l’époque) et idéologique, est un pur matériau poétique, le plus lyrique et le plus intense qui soit." (op.cit. p.58-59).

     Ici, à nouveau, une remarque préliminaire étonnée sur la liberté que prend Vaillant avec sa propre terminologie. Ce que l'auteur demande de considérer comme "rhème" des Corbeaux n'a rien à voir, nous semble-t-il, avec la définition qu'il en donne dans ses attendus théoriques : un sens indirect constituant le propos original de l'auteur. Il s'agit seulement d'une question de forme ou plus exactement de tonalité du texte. Mais quittons ces problèmes de mots.
     Alain Vaillant, donc, demande au critique rimbaldien de ne pas négliger l'effet proprement lyrique obtenu par Rimbaud à partir d'un projet satirique. Un mélange de registres en effet étonnant et détonnant, voire détonant. Il en donne comme exemple « cette vision à la fois terrifiante et fantastique d’un vol de corbeaux-prêtres s’abattant sur les champs dévastés par l’hiver et la guerre ». On ne pouvait pas être moins convaincant. Car le poème des Corbeaux, répétons-le, s'il en vient à se représenter, à s'imager dans l'esprit du lecteur, sous la forme grotesque de curés-vampires planant au-dessus d'un champ de bataille, perd instantanément toute chance de toucher chez ce même lecteur la corde de l'empathie et de la tristesse mélancolique.
     Entre la vignette satirique et la tonalité élégiaque, il faut choisir. On touche là aux limites de la liberté d'interpréter.

 

Novembre 2018           

          

N.B. 1 - On pourra consulter aussi dans ce site :

N.B. 2 - Dans une réplique à ce commentaire postée sur son blog "Enluminures (Painted plates)", le 14/12/2018, David Ducoffre nous reproche à juste titre d'ignorer un autre possible intertexte des Corbeaux dû à la plume de François Coppée : Plus de sang ! Cf. David Ducoffre, Retour sur le récent article d'Alain Bardel sur le poème "Les Corbeaux". On trouvera ce texte ici : http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/plus-de-sang.
     Comme le rappelle David Ducoffre, Plus de sang ! a paru en plaquette en avril 1871 chez l'éditeur Lemerre. Coppée y dénonce la guerre civile fratricide qui vient de se déclarer et surtout, en réalité, les partisans de la Commune. S'adressant à la France, "pauvre mère indignée", il lui demande de l'aider à ramener la paix entre ses fils de manière à ce qu'ils puissent ensemble, demain, reconquérir le Rhin. Nous copions les trois dernières strophes :

La paix ! faites la paix ! Et puis, pardon, clémence !
Oublions à jamais cet instant de démence.
Vite à nos marteaux. Travaillons.
Travaillons en disant : C’était un mauvais rêve.
Et plus tard, quand mon front qui vite se relève
Lancera de nouveaux rayons,

Alors, ô jeunes fils de la vaillante Gaule,
Nous jetterons encor le fusil sur l’épaule
Et, le sac chargé d’un pain bis,
Nous irons vers le Rhin pour laver notre honte,
Nous irons, furieux, comme le flot qui monte
Et nombreux comme les épis.

– Dis-leur cela, ma mère, et, messagère ailée,
Mon ode ira porter jusque dans la mêlée
Le rameau providentiel,
Sachant bien que l’orage affreux qui se déchaîne
Et qui peut d’un seul coup déraciner un chêne,
Épargne un oiseau dans le ciel.

Il est bien possible, en effet, que Rimbaud ait emprunté à Coppée le motif de l'oiseau (au dernier vers du poème) en l'assortissant d'un symbolisme tout à fait différent. Coppée exprime l'espoir que l'orage (la révolution) épargnera l'oiseau, c'est-à-dire entendra le message de son "ode", "messagère ailée" de la paix (et de la revanche contre l'envahisseur allemand). L'espoir de Rimbaud, au contraire, c'est que l'"armée aux cris étranges" des corbeaux (et des Prussmars ?) continue à s'abattre sur les "champs de France", à châtier comme il faut la patrie, mais épargnent les "fauvettes de mai", messagères du printemps et annonciatrices d'une tout autre revanche.