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Mouvement (Illuminations, 1873-1875)


                                              Mouvement

 


Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux
Des comptes agités à ce bord fuyard,
On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, leur stock d'études ;
Eux chassés dans l'extase harmonique,
Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ?
Et chante et se poste.

 

     Dans "Mouvement", Rimbaud résume par une allégorie son rapport critique à la "modernité". Le texte reprend à sa manière la classique métaphore du Vaisseau-Progrès, arche nouvelle chargée de conduire l'humanité vers un monde meilleur. Mais l'ironie travaille en sous-main cette présentation épique.
     La première strophe de ce poème en vers libres est une célébration lyrique de la vitesse et des moyens de transports modernes : un train s'élance "sur la berge" d'un "fleuve" (v.1), escalade une "rampe" (v.3), franchit un "val" (v.7); un vapeur, loin de là sans doute, emporte ses voyageurs en laissant derrière lui le "gouffre" creusé par l'hélice (v.2) et "l'énorme passade du courant" (v.4) ou du "strom" (v.8). 
     À la seconde strophe, le bateau est devenu "Vaisseau", avec une majuscule qui l'élève au rang d'allégorie. Des voyageurs sont là : bourgeois "cherchant la fortune chimique personnelle", colons emmenant avec eux "l'éducation / des races, des classes et des bêtes". "Ce sont les conquérants du monde". L' "étude" (la science) n'est-elle pas la véritable aventure d'aujourd'hui, qui procure terreur et vertige à ceux qui la poursuivent ?
    Et en effet, à la troisième strophe, un spectacle fascinant s'offre au narrateur. Il voit une digue (peut-être tout simplement le "bord fuyard" du navire), semblant rouler sur les flots et propulser le bateau avec ses passagers éblouis dans une "extase harmonique". Cette féerie est composée, nous dit le poète, du "stock d'études", c'est à dire de l'amoncellement de savoirs (et de marchandises sans doute, car "stock" appartient au langage commercial) sur lequel repose notre modernité. "Monstrueux" spectacle.
     La strophe 4 incarne dans un couple de personnages la distance ironique que le texte permet de deviner. Ce couple représente la jeunesse, l'amour (puisqu'il s'agit d'un "couple") et la poésie (puisqu'il "chante"). De ce triple point de vue, qui est celui de l'idéal rimbaldien, l'odyssée conquérante du Vaisseau-Progrès mérite quelques réserves : nous savons lesquelles.

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