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Solde (Illuminations, 1873-1875)


Solde

    À vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses : ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître :
    Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l'occasion unique de dégager nos sens !
    À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !
   À vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !
    À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font !
    À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,
    Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, et ses secrets affolants pour chaque vice et sa gaîté effrayante pour la foule —.
    À vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt !

 

 






 Commentaire et bibliographie
 

  

   Chacun s’accorde à déceler dans Solde un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne, mais les commentateurs se divisent dès qu’il s’agit de préciser les intentions de Rimbaud. On remarque (au moins) trois lignes de fracture.
   La première concerne la tonalité du texte.
Ironique et désabusée ? Ou, au contraire, triomphale et lyrique ? Les uns pensent que le ou plutôt "les vendeurs" (§8) du poème sont la cible d'une ironie. Pour d’autres, c’est quasiment l’inverse. Alain Borer, par exemple, reçoit le texte comme la joyeuse provocation d'un poète qui revendique sa subjectivité et prend "plaisir à faire l'article au milieu des sourds". Albert Henry va dans le même sens : "Nous n'en sommes plus à l'alchimie du verbe [...]. Mais l'ambition reste la même et la passion tout autant embrasée ... et tout autant menacée. Il y a tout de même un Rimbaud qui n'a pas changé tout au long de la tornade de son génie."
   La deuxième traverse les tenants de l’ironie. Ces exégètes partent d'une position initiale commune. Selon eux, Rimbaud a investi son poème d’une charge péjorative (parodique ou satirique, critique ou autocritique) et, bien qu'en apparence ce soit l'auteur qui parle dans le texte, c'est en réalité quelqu'un d'autre qui vend ou "solde". Mais qui ? Ici, les avis divergent.

    Le Rimbaud d'hier, disent les uns, que celui d'aujourd'hui poursuit de ses sarcasmes ; le Rimbaud de l'entreprise du voyant et, derrière lui, les poètes et les penseurs dont il a recueilli l'héritage. Yoshikazu Nakaji a procuré une étude de Solde qui relève de ce type d'approche. D'autres, cependant, refusent de désigner Rimbaud et/ou les "voyants" comme ceux qui soldent leurs richesses dans le poème. Pour Antoine Fongaro, ce sont "les faux-poètes" et pour Bruno Claisse, ce sont "les hommes" en général que l'auteur des Illuminations accuse de "brader", avec ces biens immatériels énumérés par le texte, ce qui représente "leur raison de vivre". Pour Steve Murphy, enfin, c'est le poète "philistin", celui qui pratique une poésie commerciale ("ce que Sainte-Beuve appelle la littérature industrielle") et dont l'idéologie est un "messianisme vénal" et "rétrograde".
   La troisième fracture oppose à tous les autres ceux qui tiennent à voir dans Solde la rupture définitive avec la poésie qu'Isabelle Rimbaud avait diagnostiquée jadis dans l'Adieu d'Une saison en enfer.
   Tels sont, schématiquement résumés, les termes actuels du débat.

 

 

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