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Vagabonds (Illuminations, 1873-1875)



Vagabonds

     Pitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! "Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage." Il me supposait un guignon et une innocence très-bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
     Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
     Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, tel qu'il se rêvait et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
     J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

     Dans Vagabonds, Rimbaud revit les "atroces veillées" qu'il a connues en compagnie de Verlaine dans la dernière période de leur vie commune. Verlaine accuse Rimbaud de ne pas apporter assez de ferveur au succès de leur aventure. Il lui reproche d'avoir abusé de sa faiblesse. Il le menace d'un retour en France, "en esclavage" : dans les chaînes conjugales pour l'un, sous la coupe de sa mère pour l'autre. Et il en fait porter d'avance la responsabilité à son compagnon !
     La réplique de Rimbaud est toute de mépris et de distance hautaine : il tourne le dos à son ami pour aller se pencher à la fenêtre, dans l'attitude emblématique du poète romantique, celle de la contemplation. Il doit supporter les violences d'un Verlaine rongé par l'angoisse, incapable de trouver le sommeil. Le poème s'achève sur un constat d'échec : Rimbaud ne croit plus possible de rendre au "pitoyable frère" la vigueur et la liberté natives qu'il a perdues.
     Vagabonds ne répond pas à une démarche autobiographique, au sens où le texte ne se donne pas comme une parole de vérité. C'est l'antithèse de Délires I ; c'est à dire une relation de la crise de 1873 où Rimbaud fait entendre son propre point de vue (et non celui de Verlaine comme dans la Saison). D'une façon assez manichéenne, même, il oppose d'un côté, le poète déchu, de l'autre, l'artiste prométhéen qui a su rester fidèle à son idéal. 
     Mais l'auto-dérision, n'en doutons pas, imprègne le texte. Rimbaud définit tour à tour le parfait poète par trois clichés dont il sourit lui-même, et dont il sait bien qu'ils feront sourire le lecteur complice : le mage romantique scrutant depuis sa fenêtre, dans le ciel étoilé, les signes annonciateurs d'un avenir radieux ; le "fils du soleil", stéréotype du paganisme parnassien ; le chemineau mystique "pressé de trouver le lieu et la formule", dont il disait dans Alchimie du verbe :

"Ah ! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n'avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c'était. Et je m'en aperçois seulement !"

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