[1] Steve Murphy, "Les Illuminations
manuscrites. Pour dissiper quelques malentendus concernant la
chronologie et l'ordre du dernier recueil de Rimbaud", Histoires
littéraires n°1, 2000, p.5-31.
[2] Confisqués
à Verlaine qui s'en estimait le légitime dépositaire, ces
manuscrits ont transité au fil du temps, dans le secret, des mains de Gustave Kahn,
directeur de La Vogue, à
celles de divers collectionneurs. Ils ont été ignorés de tous les
éditeurs, Berrichon compris, jusqu'en 1939, date à laquelle le
collectionneur Lucien Graux
accepte de les montrer aux principaux spécialistes rimbaldiens du moment
(Henry de Bouillane de Lacoste, Jules Mouquet et André
Rolland de Renéville). Ils sont, depuis 1957, archivés à la BNF sous
la côte NAF14123. |
|
Le feuillet 18 occupe une
place stratégique dans le débat sur la pagination des manuscrits des
Illuminations. Dans son article de l'an 2000,
"Les Illuminations
manuscrites" [1], Steve Murphy en fait la pièce centrale d'un scénario de
genèse de la série Veillées qui, si on y adhère, conduit
nécessairement à l'attribution de cette pagination à Rimbaud. Chez les adversaires de cette attribution,
c'est cette même question du feuillet 18 qui concentre les
objections et suscite les scénarios alternatifs. On peut résumer de la façon suivante les
termes du débat : |
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[3] Dans son compte rendu de
l'édition en plaquette des Illuminations pour la revue
Le Symboliste,
Fénéon n'en disait pas tout à fait autant. Il expliquait seulement avoir
classé dans un ordre personnel les "chiffons volants" de Rimbaud. Mais l'affirmation selon laquelle la publication initiale des
Illuminations s'est réalisée à partir de manuscrits non paginés ne
date pas de 1939. Dans Jean-Arthur Rimbaud Le poète (part.II,
chap.II) comme dans ses
notes de l'édition de 1912 au Mercure de France, Berrichon écrit
déjà : "Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la première
impression, en 1886, des Illuminations a été faite à l'insu du
poète, d'après un manuscrit en désordre et sans pagination."
Berrichon a-t-il déduit la chose de l'expression "chiffons volants"
utilisée dans
Le Symboliste ? Une telle affirmation
est-elle explicitement formulée quelque part avant 1912, je l'ignore ? [4]
Arthur Rimbaud,
Illuminations, Painted Plates, édition critique par Bouillane de
Lacoste, Mercure de France, 1949. Les lettres de Félix Fénéon
sont reproduites p.137-149.
[5] Illuminations,
texte établi et commenté par André Guyaux, À la Baconnière, 1985, p.8.
[6] Adrien Cavallaro,
Rimbaud et le Rimbaldisme, XIXe-XXe
siècles, Paris, Hermann, coll. "Savoir Lettres", 2019,
Chapitre 3.2. « Le compte rendu des Illuminations par Félix
Fénéon : une critique éditoriale », p. 86-87. Ces pages sont
reproduites dans ce site en annexe du texte intitulé "Félix
Fénéon, premier éditeur des Illuminations ?".
|
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5) La différence constatée dans
le graphisme vient de ce que la personne qui a effectué l'opération ne s'est pas souciée d'imiter le style de
numérotation précédemment utilisé pour le reste des feuillets. 6) Quelle est cette personne ? Qui a pu vouloir créer les séries
Phrases et Veillées, et opérer la substitution de feuillets
que nous venons de décrire ? La réponse la plus logique et, partant,
la plus vraisemblable, c'est qu'il s'agit de l'auteur lui-même. Mais,
si c'est Rimbaud qui a réalisé cette substitution, alors — la pagination au
crayon étant forcément antérieure à ce geste —
c'est Rimbaud aussi qui a paginé les Illuminations.
7) Or, une tradition bien installée attribue cette pagination, étroitement solidaire du classement des
textes dans l'édition La Vogue de mai-juin 1886, à celui qui passe
pour avoir été le maître d'œuvre de cette "pré-originale" :
Félix Fénéon.
C'est la foi spontanément accordée à cette idée reçue qui rend
suspecte l'attribution à Rimbaud de la pagination des Illuminations.
Mais il n'est pas inutile d'y regarder de plus plus près.
***
L'attribution à Fénéon de l'agencement initial des Illuminations ne repose que sur un témoignage
tardif des plus fragiles. C'est en 1939, au cours d'un échange
épistolaire assez confus avec
Henry de Bouillane de Lacoste, que Fénéon revendique avoir
personnellement préparé les deux éditions La Vogue
de 1886 (celle du périodique aussi bien que celle de la plaquette) . Dans
sa lettre datée du 19 avril, il précise :
"Le ms. m’avait été remis sous les
espèces d’une liasse de feuilles de papier tout rayé qu’on voit aux
cahiers d’école. Feuilles volantes et sans pagination, [3] — un jeu de
cartes — sinon pourquoi me serais-je avisé de les classer, dans une
espèce d’ordre, comme je me rappelle avoir fait ?"
Bouillane de Lacoste, qui a publié de
larges extraits des lettres de Fénéon dans son édition critique des
Illuminations publiées en 1949
[4],
ne reproduit pas ses propres lettres. Mais on devine, quand on lit la
réponse que lui adresse Fénéon le 30 avril suivant,
que l'universitaire vient de surprendre grandement son correspondant en lui apprenant qu'il a sous
les yeux les manuscrits de la collection Lucien Graux et que ces
manuscrits, premièrement, sont paginés, deuxièmement, ne se présentent
nullement sous l'aspect de "papier rayé" tel qu'on en voit aux cahiers
d'écoliers. Soudain beaucoup moins sûr de lui, c'est maintenant Fénéon
qui interroge Bouillane de Lacoste :
"Votre ms. est-il paginé (et d'une
pagination qui soit antérieure à 1886, époque où il se peut fort
bien que je l'aie paginé pour l'impression) ? Persiste-t-il trace
d'un cahier dont le fil de brochage eût maintenu d'affilée les
feuillets ? [...] Suivant les réponses qui peuvent être faites à ces
questions et, au besoin, à d'autres, car elles ne sont pas
limitatrices, ma déposition — à savoir, que les feuillets, réglés,
étaient dans une couverture de cahier, mais volants et non paginés,
— peut être infirmée, rectifiée, confirmée."
Fénéon, on le constate, n'affirme pas
positivement avoir effectué la pagination des manuscrits.
Il ne fait qu'en évoquer la possibilité, comme
d'une chose dont on ne se souvient pas et qu'on ne saurait
certifier. Quand, dans son édition critique de 1985, André
Guyaux écrit que "Félix Fénéon, le premier éditeur des Illuminations,
en 1886, a expliqué en 1939 à Bouillane de Lacoste qu'il avait lui-même
arrêté l'ordre des textes et numéroté les feuillets" [5], le
moins qu'on puisse dire est qu'il sollicite beaucoup les propos de
Fénéon. D'autant que, quelques lignes plus loin, il enfonce le clou : "On
peut, si l'on ne doit, laisser à Fénéon le crédit de son témoignage et
attribuer la pagination des feuillets à celui qui dit l'avoir faite."
La confusion des souvenirs de Fénéon est telle, en réalité, qu'on
en vient même à se demander si son rôle dans l'édition en périodique des Illuminations
est allé jusqu'à décider l'ordre de succession des textes. Ce n'est qu'à cette date tardive
de 1939 (à l'âge
de soixante-dix huit ans) qu'il s'en
est attribué le mérite. Auparavant, ni lui ni personne d'autre n'avait
jamais affirmé rien de tel et, comme
Adrien Cavallaro en fait excellemment la remarque dans son essai
sur Rimbaud et le Rimbaldisme [6], c'est abusivement
qu'on invoque parfois le compte rendu des Illuminations
publié par Fénéon dans
la revue
Le Symboliste du 7 oct. 1886
pour lui faire dire à ce propos ce qu'il n'a pas dit :
"André Guyaux a voulu
rapprocher la mention d’une « espèce d’ordre », dans une
lettre tardive adressée à Bouillane de Lacoste le 19 avril
1939, d’une phrase souvent reprise du compte rendu («
Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a
tenté de les distribuer dans un ordre logique ») pour y
trouver « le véritable témoignage », l’indice décisif de
l’intervention de Fénéon dans la pagination et le classement
des feuillets. La question est essentielle : attribuer à
Fénéon la pagination et le classement qui prévalent dans les
premières livraisons de La Vogue et qui ont fini par
faire consensus (d’« Après le Déluge » à « Barbare »), ou
voir dans son intervention l’hypothèse la plus probable,
permet en effet de fragiliser l’idée d’un agencement
auctorial des Illuminations. Or, cette intervention
désigne assurément le reclassement thématique opéré pour
l’édition d’octobre 1886, non l’intervention à laquelle
Fénéon aurait procédé pour l’édition en revue, et ce qui
l’atteste, c’est que la deuxième partie du compte rendu suit
très exactement la table des matières de l’édition en
plaquette, faisant coïncider geste éditorial et
interprétation téléologique du parcours rimbaldien."
Reposant sur de telles, fragiles, assises, la tradition qui attribue à Félix Fénéon
la configuration initiale des Illuminations ne saurait constituer un argument d'autorité dans le débat
sur la pagination des vingt-trois feuillets de
NAF14123. Elle ne peut pas, à elle seule, servir de réponse aux arguments d'ordre
philologique concernant la genèse de la série Veillées. D'où la
polarisation du débat autour de ce fameux folio 18.
***
Dans son article du n°1
d'Histoires littéraires (2000), parmi d'autres arguments destinés
à soutenir sa position qu'on ne rappellera pas ici, Steve Murphy opte pour un
classique de l'art dialectique : le raisonnement par l'absurde. Il
s'agit de déduire la paternité de Rimbaud dans la pagination des
Illuminations du caractère irrecevable de la thèse
contraire. Il tente donc d'imaginer, pour en mieux démontrer
l'invraisemblance, un scénario susceptible d'être opposé au sien, un
scénario impliquant l'attribution de
la pagination à Fénéon ou aux gens de La Vogue. Et c'est ainsi qu'il élabore ce qu'on pourrait appeler "le scénario de
la distraction" : Fénéon, ou tout autre
membre de l'équipe de La Vogue, après avoir paginé les vingt-trois feuillets destinés aux numéros 5 et 6 de
la revue, auraient pu s'aviser que la pièce portant l'inscription "Veillée III"
exigeait devant elle le feuillet intitulé "Veillées"
contenant deux pièces numérotées "I" et "II", puis
auraient corrigé
leur
erreur. Mais, dit Murphy, si l'on peut à la rigueur imaginer qu'un
éditeur (Fénéon, Kahn, d'Orfer
ou autres) ait glissé tardivement, une fois sa numérotation
effectuée, l'actuel feuillet 12 à la suite du feuillet 11 portant le
titre Phrases, en raison de la ressemblance structurelle entre les textes brefs
contenus dans ces deux feuillets, il est impossible que ce même éditeur,
par distraction, n'ait pas vu dès le
départ
que les trois "Veillées" constituaient une série et
qu'il ait été
contraint à remplacer après coup son ancien feuillet 18 par le
manuscrit des Veillées I et II. Il est donc plus que probable
que c'est Rimbaud lui-même qui a opéré la
solution de continuité que nous observons dans la numérotation
uniforme du manuscrit, qui a inscrit les nombres 12 et 18 tels que
nous les voyons, à l'encre pour bien manifester sa décision
définitive de les placer là, ce qui tend à démontrer que cette
numérotation uniforme, par définition antérieure à l'opération
de substitution, est due aussi à Rimbaud.
*** |
|
[7] Pour connaître les principaux arguments opposés à Steve
Murphty se reporter notamment aux contributions de Jacques
Bienvenu : pages du
12 février 2012, du
6 mars 2012, du
18 décembre 2019 du blog
Rimbaud ivre, et de David
Ducoffre : pages du
7 décembre 2019 et du
21 décembre 2019 du blog
Enluminures (painted
plates).
|
|
Jacques Bienvenu n'est
pas convaincu par cette démonstration [7]. Ayant bien perçu
la fonction centrale du feuillet 18 dans le raisonnement de Murphy
et conscient de ce que le "scénario de la distraction", réfuté
d'avance par ce dernier, ne fonctionne pas, il s'emploie à en
imaginer un autre :
"Pour
ma part, je pense que le regroupement des deux Veillées
de la page 18 avec Veillée de la page 19 a été fait
par Fénéon qui a pu rajouter à l’encre le chiffre romain III
(voir notre illustration qui montre que deux autres III
écrits par Rimbaud sur d’autres feuillets sont plus espacés)
et qui a pu barrer à l’encre le mot Veillée. Fénéon
n’avait-il pas dit qu’il avait tenté de donner un ordre
logique aux feuillets ? Rimbaud d’ailleurs n’a pas cru bon
de regrouper les deux poèmes Villes du même nom avec
celui de Ville au singulier" (blog
Rimbaud ivre, page du
6 mars 2012).
En somme, comme il l'a fait avec ses poèmes intitulés Ville
et Villes, Rimbaud aurait pu laisser coexister parmi ses
manuscrits parvenus à La Vogue au printemps 1886 deux
feuillets portant respectivement les titres
Veillée et Veillées. Devant quoi Fénéon (ou les
autres préparateurs de
La Vogue)
auraient décidé de regrouper les poèmes, barrant eux-mêmes le
titre singulier et inscrivant le III en chiffres romains. Ce scénario d'un doublet
Veillée-Veillées, à mon
humble avis, est moins plausible encore que le précédent. Un première remarque : le dénommé "feuillet 18" n'est pas, en
réalité, un feuillet comme les autres. Si le scénario suggéré
par Bienvenu était exact, la série Veillées I-II se
présenterait probablement sur une feuille de 20x13, papier
vergé, comme la plupart des vingt-trois premiers feuillets des
Illuminations, ou de 20x15, papier non-vergé, comme la
plupart des feuillets non numérotés des Illuminations. Mais tel n'est pas le cas. André Guyaux a
montré que ce bout de papier (comme il vaudrait mieux l'appeler)
a été obtenu par sectionnement d'un feuillet préexistant, qui
porte le poème Fairy (cf. l'illustration ci-après).
|
| [8] Depuis la thèse d'André
Guyaux, Poétique du fragment (À la Baconnière, 1985), on a
pris l'habitude de distinguer dans les manuscrits de Rimbaud une
écriture "sinistrogyre",
celle, par exemple, du
feuillet 1 (Après le Déluge) ou du verso du
feuillet 24 (paragraphe raturé du début d'Enfance) et une
écriture "dextrogyre" (celle qu'on peut observer dès le
feuillet 2 (Enfance) et dans la quasi totalité des
feuillets de
NAF14123).
La "sinistrogyre" ne penche pas vraiment vers la gauche mais elle
penche moins à droite que la "dextrogyre". L'écriture de Rimbaud
aurait perceptiblement évolué, pendant l'année 1874, de la forme
sinistrogyre à la forme dextrogyre.
[9]
Fénéon ou autres préparateurs de La
Vogue ne se sont pas rendu compte que manquaient dans les
épreuves deux titres de poèmes, Les Ponts et Fêtes
d'hiver. Du fait de cette négligence, les deux pièces se sont
trouvées agglutinées à celles qui les précédaient, Ouvriers
et Marine (ou, pour le moins, ont été dépossédées de leurs
titres) dans toutes les éditions successives, pendant un
demi-siècle. L'édition Vanier de 1892 et la première édition
Berrichon de 1898 reproduisent exactement La Vogue. En 1912,
s'étant rendu compte de l'incongruité, Berrichon fait des Ponts
une prose à part, sans pouvoir lui restituer son titre, car il n'a
jamais vu le manuscrit. Dans la table des matières, le poème
apparaît désigné par son incipit : "Des ciels gris de cristal...".
Claudel, dans une lettre du 18 novembre 1912, lui reproche cette
initiative (Arthur Rimbaud, Correspondance posthume, 1912-1920, p.310). Dans ses éditions suivantes (1914 et 1922),
Berrichon place à nouveau le texte des Ponts à la suite d'Ouvriers,
en le séparant malgré tout par trois astérisques. Le poème n'est
plus mentionné dans la table des matières. Quant à Fête d'hiver,
à partir de 1912, Berrichon le déplace carrément et en fait le
dernier alinéa de Phrases.
À la fin des années 1930, les
principaux éditeurs — Bouillane de Lacoste (1939-41-45-49), Jules
Mouquet et André Rolland de Renéville (1946, réédité 54 et 63 ),
Paul Hartmann (1956-57) — étant parvenus à se faire montrer les
manuscrits restés longtemps inaccessibles des collections Berès et
Lucien-Graux, Ouvriers et Fête d'hiver sont enfin
imprimés sous leur titre.
|
|
Calligraphié dans une
écriture ronde de type sinistrogyre [8],
Fairy relève d'un type d'écriture antérieur à
l'écriture dextrogyre que l'on observe dans Veillées I-II. Rimbaud a donc
sectionné ce feuillet normal préexistant et copié les deux premiers poèmes
de Veillées en basculant la demi-feuille obtenue. Cela semble
prouver que Rimbaud a conçu dès le départ cette copie non comme un
feuillet à l'égal des autres mais comme un encart, une "paperolle"
à la Proust comme il y en a quelques autres parmi les derniers
feuillets (Guerre, Jeunesse I), à situer à un endroit
précis de son manuscrit. Il me paraît donc invraisemblable
que Fénéon ou autres gens de La Vogue aient pu rencontrer un
feuillet 19 comportant un Veillée non barré. Dès lors qu'il avait prévu de
faire précéder le feuillet 19 de l'encart préparé dans ce but, portant un début de
série intitulé Veillées I-II, la logique veut que l'auteur
ait biffé simultanément le
titre Veillée devenu caduc et inscrit à sa place le chiffre III en chiffres romains. C'est donc
certainement Rimbaud lui-même qui a effectué
ces opérations.
Deuxième remarque. Il est vrai que Rimbaud a laissé subsister dans
son manuscrit un poème intitulé Ville et deux autres intitulés
Villes. Mais d'une part,
Ville désigne une ville réelle et bien identifiée. On croit
bien reconnaître
Londres. Tandis que les "Villes" sont toutes deux à leur
manière des fictions de villes (villes d'utopie et de contre-utopie respectivement). La séparation entre
Ville d'un
côté, et les deux Villes de l'autre est donc thématiquement
justifiée. D'autre part, on sait que Rimbaud voulait présenter les
deux Villes comme une série numérotée I-II, sous un titre unique, et
que seule une
erreur intervenue pendant le processus de transcription l'en a
empêché, sauf à devoir recopier des pages entières. Il n'y a eu dans
cette circonstance de sa part ni propos délibéré, ni aucune sorte d'oubli
ou de négligence, comme ce serait
le cas s'il avait laissé disjoints dans son manuscrit,
volontairement ou par négligence, un Veillée
au singulier et un Veillées au pluriel. Troisième remarque.
Le ou les concepteurs de la publication des
Illuminations
dans le périodique La Vogue ont systématiquement suivi
l'ordre impliqué par les enchaînements et chevauchements de textes
pratiqués par Rimbaud. On peut dire qu'ils se sont montrés, de façon générale, assez respectueux du manuscrit. Capables certes, par négligence, d'oublier deux titres de
poèmes (ceux de Fêtes d'hiver et Les Ponts [9]). Mais de là à biffer de leur propre initiative un titre
inscrit de sa belle plume par l'auteur ! Est-il
vraisemblable que cette équipe de La Vogue se soit engagée dans la confection d'une série
numérotée (comme ce Veillées I-II-III) qui n'aurait pas été
explicitement indiquée par le manuscrit ?
En conclusion, la genèse de
Veillées I-II-III
imaginée par Bienvenu, si elle ne peut pas être catégoriquement
rejetée, apparaît fortement
invraisemblable. Mais d'autres
scénarios sont sans aucun doute imaginables et ils ne ne manqueront pas de se manifester. La
faiblesse du raisonnement par l'absurde, c'est qu'il n'est tout à
fait probant que lorsqu'il n'y a que deux propositions
contradictoires possibles, dont l'une est nécessairement fausse si
l'autre est vraie, et réciproquement. Mais quand ce n'est pas le
cas, il faut effectivement prouver la fausseté de toutes les autres
thèses et nous ne sommes pas au bout de nos peines.
***
Passons maintenant aux
objections de caractère graphologique opposées par le même critique
à la thèse murphienne concernant le feuillet 18. Dans son billet du
6 mars 2012, Jacques Bienvenu écrit :
"L'analyse
graphologique montre que les numéros
paginés à l’encre, notamment le 12 et le 18, n’ont aucun caractère
rimbaldien."
Raison pour laquelle ce ne peut être Rimbaud qui a tracé
ces
numéros et constitué les séries Phrases et Veillées.
Ce seraient donc le "2" de "12" et le "8" de "18" qui poseraient
problème. Petite démonstration illustrée du contraire. D'abord pour le "2" . À
gauche, le feuillet 12 des Illuminations. À droite, quelques
autres "2" rimbaldiens :
Commentaire : la graphie des
chiffres, pour un individu donné, est généralement variable.
Parmi les quatre exemples reproduits (à droite ci-dessus), le
premier, tiré d'une lettre à Izambard de 1870, très
appliquée, contient un "2" qui, d'après mes observations, est rare chez Rimbaud : un "2"
à la graphie ferme, calligraphiée (on peut en voir un autre
ci-dessous dans la lettre de Chypre). Mais les "2" rimbaldiens sont
très majoritairement d'un tracé mou, peu articulé, comme on voit
dans les trois autres exemples ci-dessus, dans les "1872"
ci-dessous et ... sur le feuillet 12 des Illuminations. CQFD. Passons au "8" du feuillet "18". Bienvenu écrit le 6
mars 2012 :
"il
s’agit d’une forme classique de 8 exécutée par des
personnes qui commencent la boucle du haut dans le sens
contraire des aiguilles d’une montre et qui viennent
terminer le 8 par un trait au lieu de fermer la boucle. Il
faut dire que les 8 se comptent par dizaines sur les lettres
de Rimbaud quand on songe aux lettres des années
1871-1872-1873 etc. Il n’y a pas d’exemple chez Rimbaud d’un
tel 8."
Nouvelle démonstration illustrée. À gauche, le
feuillet 18 des Illuminations. À droite, quelques
autres "8" rimbaldiens :
Commentaire. Je me répète : la graphie des chiffres, pour un
individu donné, est généralement variable. Les "8" de Rimbaud
n'échappent pas à la règle. Un exemple caractéristique : le
premier de ceux reproduits ci-dessus, tiré d'une lettre de
Rimbaud à sa famille, envoyée de Chypre en 1880, montre côte à
côte un "8" que nous appellerons "à boucle supérieure ouverte",
type du feuillet 18 des Illuminations, et un "8" "à
boucle supérieure fermée". D'après mes observations, les deux types sont
représentés à parité dans les nombreuses dates apposées par
Rimbaud en tête de ses lettres et au bas de ses poèmes. Donc,
contrairement à l'affirmation imprudente de Bienvenu, les "8"
semblables à celui du feuillet 18 sont innombrables. On en voit
quelques-uns, bien caractéristiques, ci-dessus.
*** |
|
[10] On trouve
malgré tout plusieurs 7 à hampe barrée dans la correspondance
africaine, signe d'une évolution de l'écriture de Rimbaud sur ce
point. Cf. dans Correspondance, Fayard, 2007 (édition J.-J.
Lefrère) les fac-similés de la lettre du Caire datée 24 août 1887,
des lettres d'Aden datées d'octobre et novembre 1887, ou de la
lettre à Monsieur Deschamps, datée de Harar, 27 janvier 1890.
|
|
Sur un point cependant, les objections
de Bienvenu et de Ducoffre à la thèse de Murphy paraissent fondées : leur
attribution à La Vogue et non à Rimbaud des chiffres repassés
à l'encre des feuillets 1 à 9. Le 7 à hampe barrée du feuillet 7, tracé à l'encre,
est en effet, comme l'a dit Bienvenu, assez peu rimbaldien (voir
ci-dessus les nombreux "7" à hampe non barrée dans les dates
inscrites au bas des poèmes) [10]. C'est un indice convaincant de ce que ce 7 à
l'encre surchargeant le 7 précédemment inscrit sur le
manuscrit, émane de La Vogue. Je fais cependant remarquer que
le premier "7" tracé au crayon était "non-barré", comme
d'ailleurs le "7" du feuillet 17. La présence de ces "7"
typiquement rimbaldiens ne suffit certes pas à prouver que la
numérotation au crayon soit de Rimbaud, mais elle devrait
indiquer à Bienvenu, qui accorde tant d'importance à la forme
des chiffres, que Fénéon, s'il est l'auteur du 7 à hampe barrée,
ne saurait être tenu simultanément pour l'auteur de la
pagination au crayon.
Ceci étant, l'hypothèse
exposée par David Ducoffre, selon laquelle ces chiffres à l'encre
auraient été apposés par l’équipe de La Vogue pour valider la
liste des titres destinés à être publiés dans dans le n°5 de la
revue, est convaincante : les traces de salissure au dos du
feuillet 9 (semblant indiquer que ce feuillet a servi de couverture
à une série de feuillets, comme l'avait déjà signalé André Guyaux), la mention allographe "Arthur Rimbaud"
en bas du feuillet 9 (Vies III - Départ - Royauté), en sont
autant d'indices qui convergent avec la graphie "non-rimbaldienne"
du chiffre 7. Cf. les illustrations ci-dessous :

Fin d'Ornières et des 14
premières Illuminations dans
La Vogue n°5.
Comme la revue le faisait toujours en fin de publication, il est
fait mention du nom de l'auteur.

D'où l'indice constitué par la mention "Arthur Rimbaud", en bas du feuillet 9.
Ducoffre a sûrement raison de supposer qu'il y a eu de la part de
La Vogue un premier choix de neuf publications suivi d’un
changement d'option les ayant amenés à publier quatortze textes dès la
première série de leur feuilleton Rimbaud de mai-juin 1886
(cf. la même page du
blog Rimbaud ivre,
6 mars 2012). Dont acte.
Mais il n'y a rien là qui remette en cause ni
l'argument clé de Murphy concernant les feuillets 18 et 12, ni la
possibilité que la pagination à l'encre des feuillets 18 et 12
soient de la main de Rimbaud, ni la possibilité que la pagination au crayon
des feuillets 1-11, 13-17, 19-24
soit elle aussi de la main de Rimbaud.
______________
Mis en ligne le 9 janvier 202O
Cette note reproduit avec des modifications minimes un extrait de la
page intitulée FAQ des Illuminations (partie finale de la question
5). |