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Les Effarés (1870)


                   Les Effarés

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
     Leurs culs en rond [,]

À genoux, cinq petits, misère !
Regardent le boulanger faire
     Le lourd pain blond [.]

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
     Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
     Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
     Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche,
     On sort le pain,

Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
     Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
     Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
     Qu'ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, grognant des choses
     Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières,
Et repliés vers ces lumières
     Du ciel rouvert,

Si fort, qu'ils crèvent leur culotte,
Et que leur chemise tremblote
     Au vent d'hiver.

 

Version du "dossier Verlaine" de 71-72. Voir notre notice sur ce poème : Tous les textes > Recueil de Douai > Les Effarés 

   
     Le premier travail du poète est de créer une forme. Le poète de seize ans qui écrivit "Les Effarés" n'eut pas à rougir de son inexpérience. Certes, il n'était pas le premier à composer un poème par tercets, ni même par tercets à vers hétérométriques, mais il s'illustrait tout de même là dans une forme rare, mise à profit pour soutenir une structure narrative tendue vers sa chute. Car, avec sa longue phrase complexe des strophes 6 à 12, la composition est bien agencée pour tenir le lecteur en haleine.
     La représentation de l'enfant pauvre, de l'enfant des rues, du "Gavroche", est un poncif au XIXe siècle, tant dans la littérature que dans la peinture ou la gravure. Rimbaud s'y essaie en proposant une image fixe : cinq enfants agglutinés devant le soupirail d'une boulangerie. Le tableau est fortement contrasté, en clair-obscur : la neige et la nuit, le fournil qui s'allume dans la brume. Pour peindre l'intensité du désir qui porte les petits pauvres vers le spectacle du pain qu'on enfourne, Rimbaud fait appel à tous les sens : chaleur du four, odeurs des "croûtes parfumées", chants superposés des garnements qui "grognent", des "croûtes" qui croustillent et du cri-cri des "grillons".
     Les insistances de la description sont autant d'appels à la compassion : l'air d'affamés prêté aux enfants, la pauvreté de leur habillement, la comparaison implicite avec des petits animaux sans défense ("Ils sont blottis" ; "leurs culs en rond" ; "collant leurs petits museaux roses" ; "grognant"), l'hostilité du décor hivernal ("neige", "brume", "vent", "givre"). Mais la compassion, ici, ne va pas sans quelque moquerie. Les enfants sont décrits "à genoux", "tout bêtes, faisant leurs prières". Ils sont "bêtes", peut on comprendre, parce qu'ils s'agenouillent devant le boulanger comme s'il était un prêtre et devant le pain comme s'il était Dieu ; parce qu'il leur a suffi de flairer l'odeur du pain pour que déjà "ils se ressentent si bien vivre", pour que déjà ils croient "le ciel rouvert". Ils vont apprendre à leurs dépends, ces naïfs, que le "Ciel" n'est pas pour eux, lorsqu'ils vont se retrouver, à la fin du poème, toujours aussi affamés et plus transis que jamais dans leurs culottes ouvertes au vent d'hiver. On sent bien dans ce dénouement une double raillerie, contre la religion et contre la société : la société prive les pauvres de pain, et la religion leur promet illusoirement le ciel pour les dédommager du bonheur que la société leur refuse.

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