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Phrases (Illuminations, 1873-1875)

 


Phrases

   Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, — en une plage pour deux enfants fidèles, — en une maison musicale pour notre claire sympathie, — je vous trouverai.
   Qu'il n'y ait ici-bas qu'un vieillard seul, calme et beau, entouré d'un "luxe inouï", — et je suis à vos genoux.
   Que j'aie réalisé tous vos souvenirs, — que je sois celle qui sait vous garrotter, — je vous étoufferai.

   Quand nous somme très forts, — qui recule ? très gais, qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, que ferait-on de nous ?
    Parez-vous, dansez, riez. — Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.
 

   — Ma camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t'est égal, ces malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix ! unique flatteur de ce vil désespoir.
 


 


  Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l'air ; — une odeur de bois suant dans l'âtre, — les fleurs rouies, — le saccage des promenades, — la bruine des canaux par les champs — pourquoi pas déjà les joujoux et l'encens ?


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   J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.


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   Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?
 

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    Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

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   Avivant un agréable goût d'encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée, — je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l'ombre je vous vois, mes filles ! mes reines !

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Commentaire
         

  
   Tout le monde connaît : "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ...". C'est un micro-poème, un poème-phrase, une miniature.
La séduction exercée tient à la concordance entre la métaphore aérienne, la scansion dynamique, fruit de la construction syntaxique par membres parallèles, et la légèreté de la forme. Le compositeur Benjamin Britten en a tiré une mélodie sensuelle, « où la voix s'élève progressivement vers l'aigu par des courbes apaisées (lento ed extatico) jusqu'à l'extase du "et je danse" » (Xavier de Gaulle). La recherche de la concision, qui est une des facettes de l'art de Rimbaud, trouve dans ce poème d'un seul jet une sorte d'accomplissement. Ce travail de la forme brève constitue l'enjeu principal et le principe unificateur de la série des Illuminations intitulée Phrases, dont "J'ai tendu des cordes..." est le cinquième volet.
 

    Phrases regroupe huit petits paragraphes que leur composition minutieuse recommande de ne pas considérer comme des notes éparses ou des ébauches mais, véritablement, comme l'expérimentation d'un genre nouveau de forme brève en poésie. Le dossier de vingt-quatre feuillets numérotés ayant servi à l'édition des Illuminations en 1886 répartit ces textes sur deux feuillets successifs. L'analyse philologique autant que celle des contenus font conclure à deux séries de poèmes ayant chacune sa spécificité. Les trois textes du feuillet 11 apparaissent unifiés par la présence d'un thème commun (l'« Amour », le couple), d'un dispositif d'énonciation similaire (une forme de dialogue matérialisée par le jeu des indices personnels : je, nous, vous, vos, toi, ta, etc.) et d'un modèle syntaxique récurrent (textes 1 et 2). Rien de tel dans les cinq poèmes du feuillet 12 qui relèvent davantage de la description et constituent ce qu'Ernest Delahaye, premier commentateur de ce texte en 1927, définissait non sans pertinence comme des "apparitions courtes", fondées sur le schéma "sensation-vision", de petites épiphanies en somme.

   Est-ce un effet du thème abordé ? La série du feuillet 11 offre à l'interprétation de grandes difficultés, dues à une expression volontairement évasive : aucune information sur l'identité des interlocuteurs, aucun lien perceptible entre phrases successives, si ce n'est celui de leurs parallélismes de construction qui eux, par contre, à grands renforts de tirets, sont affichés avec ostentation. Mais ceci ne compense pas cela. Notre seul guide ou presque réside dans l'abondance d'un vocabulaire rimbaldo-verlainien qui nous permet de lancer, à grand péril, quelques hypothèses fragiles (voir notre panorama critique).     
   Ainsi, les réminiscences de La Bonne Chanson et des Ariettes oubliées suggèrent que Rimbaud, dans le premier de ces textes, fait parler le personnage type de l'amoureuse selon Verlaine, dans un but de parodie : rêve mièvre et enfantin ("enfants fidèles") d'une solitude à deux (un "monde [...] réduit") dans un nid d'amour ("bois", "plage", "maison"), qui cache en réalité la volonté de ligoter à vie le partenaire dans une vie bourgeoise ("entouré d'un « luxe inouï »") et, grâce à l'emprise que lui confèrent les "souvenirs" de l'idylle première ("souvenirs" des espoirs qu'on espéra jadis voir "réalisés"), de l'"étouffer".
   Dans le second texte, des mots comme "forts" ou "gais" suggèrent que Rimbaud donne la parole à un homme (cf. Génie : "il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché"). L'idée semble être que malgré l'éternelle conflictualité du couple, dont la frivolité se moque ("parez-vous, dansez, riez"), la quête de l'Amour ne peut être éludée.
   Le troisième poème (troisième section, si l'on considère l'ensemble comme un seul poème, ce qui n'est pas sans fondement, comme nous sommes en train de le démontrer) semble parler au nom d'un "nous" (un couple, donc, peut-être) et s'adresser à une mystérieuse "mendiante, enfant monstre", trois notions par lesquelles Rimbaud (féminin mis à part) se définit couramment lui-même tout au long de son œuvre. D'où l'idée que cette "camarade" représente ici le double enfantin du poète, le regard distant ("comme ça t'est égal") que Rimbaud veut porter sur le "malheureux" qu'il est devenu, pour prendre du recul, la "voix" dont il espère qu'elle peut encore "les" sauver ("Attache-toi à nous").

    Comme dans la plupart des phrases du feuillet 11 (construites sur le modèle : longue subordonnée / brève principale) celles du feuillet 12 peuvent être décrites comme un mécanisme de retardement, préparant une conclusion en forme de révélation, un brusque éclair d'entrevision ou de joie. Dans sa première partie, la phrase pose les éléments d'une situation (en termes globalement réalistes). Elle fouille (en une ou plusieurs notations successives) une sensation : une journée humide de juillet, un haut étang qui fume (métaphore, peut être, d'un ciel nuageux), une chambre progressivement gagnée par l'obscurité, une atmosphère de fête. Dans la seconde partie, plus brève, parfois même lapidaire, elle décrit la prise en charge de la sensation par un mécanisme mental d'élucidation ou d'hallucination. Dans la phrase 1, c'est la mutation soudaine d'une impression diffuse en une vérité inattendue (on est en juillet et l'on se croirait à Noël). Dans la phrase 3, d'un brouillard bien réel, l'imagination s'empare pour susciter l'apparition d'une sorcière. Dans la phrase 5, idée très voisine, un fantasme érotique surgit de l'ombre. Dans la phrase 4, le soleil jouant parmi les nuages détourne des fastes de la fête officielle l'attention du poète, qui croit soudain voir-entendre dans le ciel une "cloche de feu rose". La phrase 2 présente un dispositif un peu différent au sens où l'on est dès le départ dans l'élaboration hallucinatoire des référents extérieurs mais on y repère la même structure binaire que celle que nous avons observée dans les autres phrases : l'imagination tire d'abord des fils entre clochers, fenêtres et constellations pour, dans une brève clausule à l'effet saisissant, susciter le portrait du poète en danseur de cordes. La scansion dynamique et ascendante ("des cordes" > "des guirlandes" > "des chaînes d'or") contribue à donner au poème l'allure d'un rêve d'envol.

Mai 2014       

          
    

Sommaire du dossier

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Manuscrit 
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Bibliographie

 


Phrase, Rimbaud / Benjamin Britten

 


 


Santiago de Chile, septembre 2011
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A fin de noviembre, la majestuosa Casa Central, todavía ocupada por los estudiantes estaba cubierta de posters, graffiti y caricaturas que se burlaban de las figures del gobierno. Una bandera que colgaba a lo largo de la fachada rezaba, en letras mayúsculas: “La lucha es de toda la sociedad. Educación libre para todos”. Alguien había colocado una capucha sobre la estatua del fundador de la Universidad. Sobre un muro había una reproducción de tamaño real de una fotografía de Rimbaud, junto a una cita, en caracteres negros, de “Iluminaciones”: “Compañera mía, mendiga, niña monstruo. Únete a nosotros con tu voz imposible. ¡Tu voz! ¡Única aduladora de esta vil desesperanza!”

Francisco Goldman, Camila Vallejo o el sueño de acabar con el bipartidismo chileno, el puercoespin.