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[1] bibliographie rimbaldienne de Jean-Luc Steinmetz

 

 

 

 

[2] Il s'agit des poèmes : "Le Cœur sacrifié", "Mes petites amoureuses", "Chant de guerre parisien", "Accroupissements". JLS précise que, pour lui, dans son ancienne approche du problème, il fallait attendre "Les Poètes de sept ans" ou "Le Bateau ivre" pour être mis en présence d'une véritable poétique de la "voyance".

 

[3] Voir dans la bibliographie de ce site la page Grands essais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4] "Que penser dès lors, écrivait Étiemble de façon quelque peu provocatrice, de ceux qui commentent avec piété, ou gravité, [ce] poème et, sous prétexte d'éternité, y introduisent une pensée chrétienne ? Le thème, donné à la première et repris à la dernière strophe, est pourtant clair. L'éternité, c'est la joie de l'instant, pour celui qui retrouve l'esprit païen, la mer, le soleil, la nature (Rimbaud, Pages choisies, Classiques Larousse, 1957, p.70). Mais il existe des exégèses athées du poème moins simplificatrices, moins "obtuses" (cf. Bernard Meyer, Sur les Derniers vers, L'Harmattan, 1996).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[5] "Que parlais-je de main amie ! un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[6] JLS cite Rimbaud dans Vies II

Jean-Luc Steinmetz, Reconnaissances (Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé), éd. Cécile Defaut, Nantes, mai 2007. 

 

« La vérité dans une âme et un corps remet en cause tout matérialisme rimbaldien […] On ne peut que souhaiter à tout lecteur de toucher, par delà la vérité du texte, cette autre vérité qu’il nous engage à atteindre en penchant ainsi les lettres du côté du salut. » (JLS, op.cit., p.305). 

 

   Le bouquin contient cinq articles consacrés à Rimbaud (88 pages). Bien que ces études n'apportent guère de solutions nouvelles à l'interprétation des textes de Rimbaud, elles méritent qu'on s'y intéresse de près pour plusieurs raisons. Les cinq articles rassemblés constituent, pour un lecteur qui découvrirait Rimbaud à travers eux, une bonne introduction à l’œuvre (quoique très tendancieuse, mais qui ne l’est pas ?). Bien que publiés séparément en revue au préalable, ces cinq articles ont une cohérence entre eux : ils défendent une même approche et constituent une sorte de panorama par grandes étapes de la production rimbaldienne. Ils présentent par ailleurs les qualités habituelles de l’auteur : finesse, clarté, élégance de la rédaction (une « écriture », dit la quatrième de couverture). Steinmetz, enfin, y adopte souvent le ton du bilan personnel, reconnaissant ici ou là des évolutions dans sa compréhension de l’œuvre. L'ensemble est implicitement présenté comme l’aboutissement d’une longue fréquentation de l’univers rimbaldien et d’une abondante production critique[1]. Or ces articles traduisent l'intention évidente de réhabiliter la problématique d’un Rimbaud hanté par l’inquiétude religieuse, mystique malgré lui, tout le contraire d’un athée en tous cas : je suis loin de partager cette conception, mais quand un rimbaldien éminent comme J.-L. Steinmetz s’emploie à ressusciter ces vieilles lunes, qu’on croyait révolues… cela mérite lecture, en somme !

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    Le premier article, « Deux méthodes de voyance » (pré-publié dans la revue « Plaisance », n°8, Rome, 2006), est un retour sur l’année 1871.

  Steinmetz avoue qu’il a longtemps considéré les poèmes accompagnant les lettres dites du Voyant comme des textes satiriques sans rapport avec la poétique exposée dans ces lettres [2]. Il explique pourquoi il n’en est rien en montrant, très bien, comment ce que Rimbaud appelle l’encrapulement, dont ces poèmes sont un témoignage, fait partie intégrante de son projet poétique (de ce qu’il appelle « se faire voyant »). Rien de neuf, mais c’est un remarquable exposé de la question. Significativement, ce premier texte s’achève sur un exorde qui vise à réenchanter quelque peu Rimbaud après plusieurs décennies dominées par une critique démystificatrice et/ou historiciste. Faisant allusion à une célèbre phrase de la lettre à Demeny, Steinmetz conclut ainsi : « Longtemps on réfléchira sur l’informe pressenti par Rimbaud en se demandant s’il est allé jusque là plus tard. » (p.249). Autrement dit, Steinmetz se demande si Rimbaud a vraiment vu « ce que l’homme a cru voir ». Ce n’est pas encore du Claudel ni du Jacques Rivière [3], mais ça y ressemble un peu, tout de même. 

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   Les deuxième et troisième articles, intitulés « Les Derniers vers, encore » (I et II) portent respectivement sur la production de 1872 et sur « Alchimie du verbe » (Une saison en enfer, 1873) où Rimbaud, comme l’on sait, recueille plusieurs de ses textes de l’année précédente en les enchâssant dans une fiction autobiographique. Le second de ces articles a été pré-publié dans les Cahiers de littérature française, Université de Bergamo, octobre 2005, sous le titre : "Phase d'une Délire".

   Après avoir longuement fait le point sur le contexte biographique, les questions de datation et les choix esthétiques, excellemment mais sans surprise, Steinmetz engage une étude rapide texte par texte (études moins pertinentes que les précédentes, je dois le dire). Il souligne le climat de religiosité de plusieurs de ces textes que Verlaine, dans sa correspondance, appelle des « prières » (bannières processionnelles, chanson spirituelles, référence pas forcément ironique, selon JLS, à la Vierge Marie, etc.). Soudain, au moment où il aborde le poème L’Éternité, JLS se met en colère (on est surpris car l'article n’était pas polémique, jusqu’ici) : « L’éternité se donne d’abord comme une certitude, et je ne vois pas de lecteurs assez obtus pour remettre en cause pareille affirmation. » L’on comprend vite que ces mauvais lecteurs seraient, pour JLS, ceux qui s’aviseraient de donner une interprétation athée et matérialiste du poème, en prétextant que si Rimbaud retrouve l’éternité sous la forme de l’infini matériel (spatial, « la mer allée avec le soleil », et temporel, la succession toujours recommencée « de la nuit si nulle et du jour en feu ») c’est qu’il a fait définitivement son deuil de la notion théologique d’éternité[4]. Or, selon Steinmetz, c’est l’éternité au sens chrétien, c’est à dire la survie éternelle de l’âme, de son âme individuelle, que le poète a « retrouvée » dans « un moment de grâce » : « L’âme tutoyée s’envole, répondant au plus profond devoir, celui qui ne force pas à quitter le corps au moment de la mort, mais, en pleine vie, à le surplomber » (p.265). JLS appelle cela « la preuve par l’âme » (ibid). Si je comprends bien : l’âme, en se dégageant du corps, en pleine vie, en se livrant par anticipation à l’épreuve de la séparation qui devra se produire au moment de la mort, apporte la preuve de son éternité. Voilà la révélation dont le poème est l’écho. La suite, une paraphrase explicative d’ « Alchimie du verbe », contient des commentaires éclairants mais souvent évasifs : JLS y multiplie les formules alambiquées suggérant des interprétations spiritualistes sans toutefois en prendre ouvertement le risque, et la méthode paraît un peu contestable.

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   Le quatrième article (Parade sauvage, Colloque de Charleville, septembre 2004) est intitulé : « Rimbaud italique ». JLS y aborde notamment Une saison en enfer (26 emplois de l’italique) sous l’angle particulier de la typographie. 

   La démarche est originale. Elle permet à l'auteur d’utiles remarques, prélèvements, classements d’exemples divers. Il souligne que si les italiques de Rimbaud remplissent souvent une fonction conventionnelle (titres, citations…) elles ont aussi pour mission de signaler des doubles-sens ou des « étrangetés par rapport à la norme reconnue » : à ce titre, elles guident le lecteur parmi les ambiguïtés de l’écriture. Chemin faisant, JLS est donc amené à proposer son interprétation de certaines difficultés du texte. On constate qu’il penche souvent dans le sens des lectures les plus mythifiantes : il se déclare certain, par exemple, que lorsque Rimbaud écrit que « nous allons à l’Esprit », dans « Mauvais sang », c’est dans le sens chrétien de Pascal qu’il faut entendre ce mot, pas dans le sens philosophique de Hegel ou d’Helvétius qu’on allègue parfois (il est pourtant obligé de reconnaître, quelques pages plus loin, que le mot « esprit » est souvent utilisé dans un sens philosophique plus général, notamment dans « L’impossible »). Concernant « Délires I » (Vierge folle. L’Époux infernal.) il hésite fortement entre l’interprétation par Verlaine et Rimbaud et l’interprétation claudélienne (dialogue intérieur entre Animus et Anima). Trouvant en italique les phrases : « Je ne sais plus parler » et « Plus de mots », JLS commente : « véritablement et sans romantisme, le non-dicible a parlé à travers lui » (p.304). La fin de l’article tourne au prêche. Commentant les italiques de la dernière phrase d’ « Adieu »[5], JLS nous exhorte à « revenir sur cette trop massive assertion faisant de Rimbaud un athée […] La vérité dans une âme et un corps remet en cause tout matérialisme rimbaldien […] On ne peut que souhaiter à tout lecteur de toucher, par delà la vérité du texte, cette autre vérité qu’il nous engage à atteindre en penchant ainsi les lettres du côté du salut. » (p.305).

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   Le cinquième et dernier texte, centré sur les œuvres en prose, est une version très remaniée (dans un sens néo-claudélien) d’un excellent article déjà ancien : « La cruelle charité d’Arthur Rimbaud » (Le Champ d’écoute, 1985).

   Dans les premières pages de ce chapitre, JLS expose une thèse toute paradoxale : « Nul endroit de la Saison qui n’affirme la religion sans la nier aussitôt ; la momentanée concession aux dogmes, aux croyances, n’aboutit pas cependant à la démission pure et simple d’un esprit athée. Le pouvoir de Rimbaud consiste à laisser une chance à l’impossible et, en ce sens, à laisser, si j’ose dire, une chance à Dieu » (p. 309). Ainsi apprenons-nous, page 313, que « Dieu, à la dernière page [de la Saison] attire par ses ‘influx de vigueur et de tendresse réelle’ vers les lointains fantastiques d’une Jérusalem céleste ». Ça, c'est vraiment nouveau, car il n'est pas du tout dit dans le texte que la « tendresse réelle » sur laquelle le narrateur compte pour se reconstruire soit celle du Créateur (et il n'est pas dit non plus, d'ailleurs, que ce narrateur soit exactement Rimbaud, lui-même). Bien que JLS parle à plusieurs reprises du sens « indécidable » de la Saison, on voit ici qu’il n’hésite pas à faire un pari (pascalien, sans doute) sur la signification ultime de l’œuvre. Commentant ensuite longuement « Génie », JLS identifie ce Génie à Rimbaud lui-même, offrant aux hommes son amour, « cruelle charité » dans la mesure où elle est un don de « l’impossible » vers quoi le destinataire (nous), tels la « Vierge Folle » de « Délires I » ou le « pitoyable frère » de « Vagabonds », est bien en peine de suivre son trop charitable sauveur. JLS utilise alors, pour parler du « Génie », c’est-à-dire de Rimbaud, des termes que l’on croirait sortis tout droit de l’essai fameux de Jacques Rivière, où le poète se trouvait investi de dons surnaturels, élevé au rang d’un visionnaire, d’un élu, d’un passeur métaphysique : « Cruauté nécessaire d’un appelé qui à son tour fait appel, en posture d’ange tournoyant, pour tailler à facettes dans la matière du silence » (p. 319). Si Rimbaud, dans les Illuminations, parle si souvent en oracle, en martyr messianique, c’est qu’il « s’est penché sur nous ; que les Illuminations s’inclinent vers l’obscurité de notre indigence » (p. 321), qu’il est conscient de détenir quelque chose comme la clef de l’amour[6] » (p.324). « En fait, ces poèmes qu’il faut certainement dévier vers l’au-delà de la vie, et non point considérer comme seules formes, créent chez lui, mais surtout sur tout lecteur, le désir de savoir – non pas sur eux-mêmes mais absolument » (p.324). « Rimbaud, qui, tirant la bâche rêche a découvert l’inconnu, nous a fait voir cruellement ce que l’homme a cru voir – sous le forceps des religions » (p.327).

 

   On aura remarqué que JLS, à plusieurs reprises, exhorte son lecteur à ne pas résister à l’appel du texte. Il nous demande moins de comprendre (avec la raison) que de « voir » (avec les yeux de la foi) ce que Rimbaud a vu, de communier avec lui dans le « désir de savoir », d’ « atteindre », dans le texte et au-delà de lui, une « Vérité » qui nous concerne et que tant d’esprits « obtus » (c’est son mot) refusent. Il nous appelle, ni plus ni moins, à une conversion. Décidément, il est prouvé, une fois de plus, que chacun a et aura toujours son Rimbaud, un Rimbaud selon ses engagements, ses croyances, un Rimbaud qui lui ressemble. C’est navrant pour l’esprit, mais c’est comme ça. Sans doute faut-il s’y résigner ! J'en tire surtout pour moi-même une leçon de prudence et d'humilité : si un lecteur aussi expérimenté que Steinmetz peut lire les textes de Rimbaud (ou certains d'entre eux, n'exagérons pas) si différemment de moi, j'imagine à quel point mes propres commentaires peuvent sembler à d'autres contingents et fragiles. Mais que faire ?

Juin 2008