Rimbaud, le poète / Accueil > Tous les textes > Archives Verlaine 1872-1873 : Brouillons de la Saison / Proses évangéliques.



BROUILLONS D'UNE SAISON EN ENFER / PROSES ÉVANGÉLIQUES (ARCHIVES VERLAINE 1872-1873)


   Sont parvenus jusqu'à nous, sur trois feuillets distincts, trois brouillons fragmentaires d'Une saison en enfer. Seul le second de ces textes possède un titre (Fausse conversion). Ils peuvent être respectivement considérés comme des esquisses de Mauvais sang (sections 4 et 8), Nuit de l'enfer (début du chapitre), et Alchimie du verbe (fin du chapitre). Au verso des deux premiers de ces brouillons de la Saison trouvent place deux pages d'un manuscrit rimbaldien qu'une tradition contestable a titré Proses évangéliques. L'œuvre se présente, en effet, comme une libre réécriture de trois épisodes consécutifs de l'Évangile selon Saint Jean. Les éditeurs récents se font un devoir de réviser ce titre. Mais chacun y va du sien, sans qu'on parvienne à un consensus. Je conserve donc la formulation classique. On ignore l'ordre de composition de ces textes.
   
Le déchiffrement du manuscrit et sa transcription intégrale étant extrêmement problématiques, il est conseillé de se reporter aux manuscrits, heureusement disponibles sur Gallica, et/ou de confronter les textes donnés ici avec ceux des plus récentes éditions de référence : AG-09, DFS.





À Samarie...
L'air léger et charmant...
Bethsaïda...

"Oui c'est un vice que j'ai..."
Fausse conversion
"
Enfin mon esprit devint...
"


À Samarie...

Autographe. Non daté.

Les "proses évangéliques" figurent sur deux feuillets détenus par la BnF, recto-verso avec deux "brouillons d'Une saison en enfer". C'est pourquoi on les date de 1873 (printemps 73, sans doute, selon PB). Pour une information plus complète voir le dossier (manuscrits, notes, textes et intertextes) accompagnant notre commentaire.

 

 

  

À Samarie...

     À Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui. Il ne les a pas vus. Samarie la parvenue, l'égoïste, plus rigide observatrice de sa loi protestante que Juda des tables antiques. Là la richesse universelle permettait bien peu de discussion éclairée. Le sophisme, esclave et soldat de la routine, y avait déjà après les avoir flattés, égorgé plusieurs prophètes.
     C'était un mot sinistre, celui de la femme à la fontaine : "Vous êtes prophète, vous savez ce que j'ai fait."
     Les femmes et les hommes croyaient aux prophètes. Maintenant on croit à l'homme d'État.
     À deux pas de la ville étrangère, incapable de la menacer matériellement, s'il était pris comme prophète, puisqu'il s'était montré là si bizarre, qu'aurait-il fait ?
     Jésus n'a rien pu dire à Samarie.


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L'air léger et charmant de la Galilée...

Autographe. Non daté.

Voir ci-dessus.

Commentaire    

L'air léger et charmant de la Galilée...

     L'air léger et charmant de la Galilée : les habitants le reçurent avec une joie curieuse : ils l'avaient vu, secoué par la sainte colère, fouetter les changeurs et les marchands de gibier du temple. Miracle de la jeunesse pâle et furieuse, croyaient-ils.
     Il sentit sa main aux mains chargées de bagues et à la bouche d'un officier. L'officier était à genoux dans la poudre : et sa tête était assez plaisante, quoique à demi chauve.
     Les voitures filaient dans les étroites rue de la ville ; un mouvement, assez fort pour ce bourg ; tout semblait devoir être trop content ce soir-là.
     Jésus retira sa main : il eut un mouvement d'orgueil enfantin et féminin : "Vous autres, si vous ne voyez point des miracles, vous ne croyez point."
     Jésus n'avait point encor fait de miracle. Il avait, dans une noce, dans une salle à manger verte et rose, parlé un peu hautement à la Sainte Vierge. Et personne n'avait parlé du vin de Cana à Capharnaüm, ni sur le marché, ni sur les quais. Les bourgeois peut-être.
     Jésus dit : "Allez, votre fils se porte bien." L'officier s'en alla, comme on porte quelque pharmacie légère, et Jésus continua par les rues moins fréquentées. Des liserons, des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d'or et les marguerites demandant grâce au jour.

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Bethsaïda...

Autographe. Non daté.

Voir ci-dessus.

 

Commentaire    

Bethsaïda...

     Bethsaïda, la piscine des cinq galeries, était un point d'ennui. Il semblait que ce fût un sinistre lavoir, toujours accablé de la pluie et moisi ; et les mendiants s'agitant sur les marches intérieures blêmies par ces lueurs d'orages précurseurs des éclairs d'enfer, en plaisantant sur leurs yeux bleus aveugles, sur les linges blancs ou bleus dont s'entouraient leurs moignons. Ô buanderie militaire, ô bain populaire. L'eau était toujours noire, et nul infirme n'y tombait même en songe.
     C'est là que Jésus fit la première action grave ; avec les infâmes infirmes. Il y avait un jour, de février, mars ou avril, où le soleil de deux heures après midi, laissait s'étaler une grande faux de lumière sur l'eau ensevelie ; et comme, là-bas, loin derrière les infirmes, j'aurais pu voir tout ce que ce rayon seul éveillait de bourgeons et de cristaux et de vers, dans ce reflet, pareil à un ange blanc couché sur le côté, tous les reflets infiniment pâles remuaient.
     Alors tous les péchés, fils légers et tenaces du démon, qui pour les cœurs un peu sensibles, rendaient ces hommes plus effrayants que les monstres, voulaient se jeter à cette eau. Les infirmes descendaient, ne raillant plus ; mais avec envie.
     Les premiers entrés sortaient guéris, disait-on. Non. Les péchés les rejetaient sur les marches, et les forçaient de chercher d'autres postes : car leur Démon ne peut rester qu'aux lieux où l'aumône est sûre.
     Jésus entra aussitôt après l'heure de midi. Personne ne lavait ni ne descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les dernières feuilles des vignes. Le divin maître se tenait contre une colonne : il regardait les fils du Péché ; le démon tirait sa langue en leur langue ; et riait ou niait.
     Le Paralytique se leva, qui était resté couché sur le flanc, franchit la galerie et ce fut d'un pas singulièrement assuré qu'ils le virent franchir la galerie et disparaître dans la ville, les Damnés.

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"Oui c'est un vice que j'ai..."

Esquisse de Mauvais sang (sections 4 et 8).
Autographe. Non daté.
Voir ci-dessus.

1 - remarche (ou marche) : en surcharge, à la place de
     "reprend".
2 - les : en surcharge, à la place de "ses".
3 - a poussé : dans l'interligne, à la place de "monte", biffé.
4 - terre : en surcharge, à la place de "bas".
5 - C'est dit,
: ajouté dans l'interligne, probablement
     pour être inséré après "donc".
6 - [..] : mot illisible.
7 - [mon dégoût(?) et mes trahisons supérieures et ?] :
     syntagme partiellement indéchiffrable ajouté
     dans l'interligne.
8 - les coups : ajouté dans l'interligne.
9 - et des sens dispersés : en surcharge, par
     dessus un groupe de mots illisible.
10 -
À quel démon me (louer) : on lit dans l'interligne
     "je suis à" (louer) sans que la leçon précédente soit
     biffée.
11 - Quelle : on lit un "à" sous ou sur le "Q" de "Quelle".
12 - éviter : semble surchargé par un mot illisible
      ("souffrir" ?).
13 - la stupide justice. de la mort : "la stupide justice."
      semble remplacer "la main (biffé) bruta (surcharge
      "stupide" ; la dernière syllabe manque) de la mort
      (qui n'a pas été biffé)".
14 - les : en surcharge, à la place de "ma".
15 - [...] : mot illisible ("aujourd'hui" ?).
16 - aux : en surcharge, à la place de "dans les".
17 - la dure vie : semble avoir été ajouté dans
       l'indentation de l'alinéa.
18 - [...] : illisible ("Je ne vieillirai pas" ?)
19 - dangers : surcharge un mot illisible (terreurs ?)
20 - O mon abnégation, o ma charité inouïes : Rimbaud
      a d'abord écrit : "A quoi servent mon abnégation et
      ma charité inouïes mai " puis a biffé le verbe et les
      connecteurs logiques pour obtenir une phrase
      nominale, en remplaçant les éléments supprimés
      par les interjections.
21 - je suis bête : devant "je", un "que", biffé.
22 - la : on voit très distinctement "les", semble-t-il
      corrigé en "la" ; "punitions" est au pluriel.
23 - gronde : en surcharge, par dessus un mot illisible
      ("brule" ?).
24 - Où va-t-on : en surcharge, par dessus "Sais-je
      où je vais".
25 - avancent : après ce mot, on lit "remuent", biffé.
26 - les autels, les armes : les "s" de pluriel sont absents
      ou peu marqués.
27 - Qu'on me : en surcharge, par dessus un mot illisible.

 

 

  

    Oui c'est un vice que j'ai, qui s'arrête et qui remarche1 avec moi, et, ma poitrine ouverte, je verrais un horrible cœur infirme. Dans mon enfance, j'entends les2 racines de souffrance jetée à mon flanc ; aujourd'hui elle a poussé3 au ciel, elle est bien plus forte que moi, elle me bat, me traîne, me jette à terre4.
   Donc [C'est dit,
]5 renier la joie, éviter le devoir, ne pas [...]6 au monde [mon dégoût(?) et mes trahisons supérieures et ?]7, la dernière innocence, la dernière timidité.
   Allons. la marche ! le désert. le fardeau. les coups8. le malheur. l'ennui. la colère. l'enfer, la science et les délices de l'esprit et des sens dispersés9
   À quel démon me10 louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Dans quel sang faut-il marcher ? Quels cris faut-il pousser ? Quel mensonge faut-il soutenir ? Quelle11 sainte image faut-il attaquer quels cœurs faut-il briser ?
   Plutôt, éviter12 la stupide justice. de la mort13, j'entendrais les14 complaintes chantée [...]15 aux16 marchés. Point de popularité.
la dure vie.17 l'abrutissement pur, et puis soulever d'un poing séché le couvercle du cercueil, s'asseoir et s'étouffer. [...]18 pas de vieillesse. Point de dangers19, la terreur n'est pas française.
   Ah ! Je suis tellement délaissé, que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection. Autre marché grotesque.  
   O mon abnégation, o ma charité inouïes20. De profundis, domine ! je suis bête21 ?
   Assez. Voici la22 punitions ! Plus à parler d'innocence. En marche. Oh ! les reins se déplantent, le cœur gronde23, la poitrine brule, la tête est battue, la nuit roule dans les yeux, au Soleil.
   Où va-t-on,24 à la bataille ?
   Ah ! mon ami ! ma sale jeunesse ! Va..., va, les autres avancent25 les autels, les armes26.
   Oh ! oh. C'est la faiblesse, c'est la bêtise, moi !
   Allons, feu sur moi. Ou je me rends ! Qu'on me27 blesse, je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux
   Ah !...
   Je m'y habituerai.
   Ah ça, je mènerais la vie française, et je suivrais le sentier de l'honneur.

 

 

 

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Fausse conversion


Esquisse de Nuit de l'enfer (début du chapitre).
Autographe. Non daté. Voir ci-dessus.


Travail de transcription en cours. Se reporter provisoirement à l'offre de Wikisource :

https://fr.wikisource.org/wiki/Brouillons_d%E2%80%99Une_saison_en_enfer

  



"Enfin mon esprit devint..."

Esquisse d'Alchimie du verbe (fin du chapitre).
Autographe. Non daté. Voir ci-dessus.

 

 

Travail de transcription en cours. Se reporter provisoirement à l'offre de Wikisource :

https://fr.wikisource.org/wiki/Brouillons_d%E2%80%99Une_saison_en_enfer