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L'ORGIE PARISIENNE OU PARIS SE REPEUPLE


     On ne possède pas de manuscrits de ce poème. Aussi est-on obligé d'éditer le texte à partir des deux premières éditions imprimées (La Plume, 1890 et Vanier, 1895). Le poème est daté "mai 71" dans ces deux éditions, ce qui correspond au témoignage de Verlaine dans Les Poètes maudits (1883). Verlaine y reproduisait quelques vers (v.9-11 et 45-48) et situait la rédaction de l'œuvre au "lendemain de la Semaine sanglante", soit après le 28 mai 1871. Cette précision, qui n'est pas seulement précieuse pour dater le poème mais aussi pour en interpréter le sujet et le sens, a été un temps contestée par la critique. On postulait une date antérieure au 18 mars (début de la Commune), sans doute parce qu'on voulait croire la satire dirigée vers les envahisseurs prussiens alors qu'elle vise, de façon aujourd'hui unanimement admise, les bourgeois de Paris réfugiés à Versailles, au moment où ils rentrent en vainqueurs dans la capitale.
      Devant les imperfections des différentes versions imprimées de ce texte, les éditeurs se sont souvent autorisés à corriger les unes par les autres, méthode qui a généré d'innombrables variantes et qui est aujourd'hui réprouvée. Les éditeurs récents opèrent des choix divergents. AA adopte l'édition Berrichon de 1912, en la rectifiant. CJ reprend la première version publiée, celle de La Plume (1890). LF adopte l'édition du poème par Vanier (1895). SM-I et AG-09 publient fidèlement les deux versions imprimées différentes de 1890 et 1895.
   





 



Paris se repeuple
(version La plume 1890)

L'orgie parisienne ou Paris se repeuple (version éd. Vanier 1895)


 


 

Texte de La Plume, 15 septembre 1890.

Cette version est souvent considérée comme moins soignée que celle de l'édition Vanier de 1895. Voir à ce texte.

Pour comparer les deux versions imprimées différentes de La Plume 1890 et Vanier 1895

Commentaire

          

 Paris se repeuple


Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares,
Voilà la Cité belle assise à l'occident !
 
Allez ! on préviendra les reflux d'incendie,
Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà
Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie,
Et qu'un soir la rougeur des bombes ébranla.
 
Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
 
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d'or vous réclame, volez !
Mangez ! voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue. Ô buveurs désolés,
 
Buvez, lorsque la nuit arrive intense et folle,
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n'allez pas baver, sans geste et sans paroles,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
 
Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d'enfant, baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : "ô lâches, soyez fous".

Avalez pour la reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l'action des stupides hoquets
Déchirants, écoutez, santés aux nuits ardentes !
Les idiots râleurs, vieillards, pantins, laquais
 
Parce que vous fouillez le ventre de la femme
Vous craignez d'elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine en une horrible pression.
 
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !
 
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles
Réclamant votre argent, les flancs morts,  éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
 
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,
Un peu de la bonté du fauve renouveau,
 
Ô cité douloureuse, ô cité quasi-morte,
La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :
 
Corps remagnétisé pour les énormes peines
Tu revois donc la vie effroyable, tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
 
Et ce n'est pas mauvais, les vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides
Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
 
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit « Splendide ! est ta Beauté ! »
 
L'orage t'a sacré suprême poésie ;
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie
Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.
 
Le Poète prendra le sanglot des infâmes,
La Haine des forçats, la clameur des maudits
Et ses rayons d'amour flagelleront les femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !
 
Société, tout est rétabli, les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

                                               Arthur RIMBAUD
                                                        Mai 1871

                         

Sommaire


 
Texte de l'édition Vanier des Poésies complètes (1895).

Daté "mai 71".

La version Vanier (1895) est considérée comme plus soigneuse que celle de La Plume par les éditeurs contemporains.

L'édition de ce texte a été chaotique. La pléiade d'Antoine Adam, par exemple, adopte l'édition Berrichon de 1912, en la rectifiant. Des versions hybrides ont été mises en circulation, les éditeurs s'autorisant à corriger les unes par les autres (voir notice en tête de page). Voici quelques variantes significatives par rapport à la version Vanier (ci-contre) dans des éditions courantes :

titre : "Paris se repeuple" (CJ-PB) ; le titre double n'apparaît qu'en 1895 avec l'éd. Vanier.

v.2 : "le soleil essuya" (AA-CJ-PB).
v.4 : "Cité sainte" (AA-CJ).
v.7 : "Les maisons sur l'azur" (AA-CJ).
v.17 : "Lorsque la nuit" (CJ)
v.18 : "fouillant" (AA-PB-LF)
v.21-28 : strophe manquante (CJ).
v.29-32 : ces vers (qui constituent la 8° strophe du poème dans la version Vanier, ci-contre) sont situés en position de 6° strophe dans la version La Plume de 1890 (CJ).
v.57 : "Les vers, les vers livides" (AA-CJ-PB).

v.65 : LF donne ici la version de La Plume : "L'orage t'a sacrée suprême poésie". Vanier corrigeait la faute de versification en supprimant l'accord du participe passé : "L'orage t'a sacré ..." Mais Murphy (1999) et Guyaux (2009) préfèrent la correction ci-contre, qui apparaît sur les épreuves de cette même édition Vanier détenues par la Bibliothèque royale de Belgique.

 

Pour comparer les deux versions imprimées différentes La Plume 1890 et Vanier 1895

Commentaire

 L'Orgie parisienne
            ou
 Paris se repeuple

Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité belle assise à l'occident !
 
Allez ! on préviendra les reflux d'incendie,
Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà
Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie
Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila.
 
Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
 
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez !
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,
 
Buvez. Quand la lumière arrive intense et folle,
Foulant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
 
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l'action des stupides hoquets
Déchirants ! Écoutez, sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
 
Ô cœurs de saleté, Bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables...
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !
 
Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : ô lâches, soyez fous !
 
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
Vous craignez d'elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression.
 
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !
 
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
 
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau,
 
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :
 
Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
 
Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides
Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
 
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »
 
L'orage a sacré ta suprême poésie ;
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.
 
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
La haine des Forçats, la clameur des maudits :
Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !
 
Société, tout est rétabli : les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

                                                   Mai 1871


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