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[1] Steve Murphy, "Le goût
de la charogne : Les Corbeaux",
Rimbaud et la Commune,
Classiques Garnier, 2009,
p.771-841.

 

 

 

CÉLÉBRATION DES CORBEAUX

Notes en marge d'un commentaire de Steve Murphy

 

 

                                       Sois donc le crieur du devoir,
                                       Ô notre funèbre oiseau noir !

 

   Steve Murphy consacre au poème intitulé Les Corbeaux un des admirables commentaires, riches de toutes sortes d'informations et suggestions, qui émaillent son dernier livre [1]. Ce poème réputé classique, voire académique, s'y révèle une œuvre attachante et plus complexe qu'il n'y paraît.

   Une partie de cette longue étude (70 pages) tente d'éclairer la formule de louange assez sibylline par laquelle Verlaine recommande ce texte dans Les Poètes maudits :

"Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique, mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous".

Il faut voir surtout là, selon Murphy, une façon d'alerter le lecteur sur le genre spécial de patriotisme qu'il pourra déceler dans le texte, s'il est ingénieux. Je ne m'attarde pas sur cet aspect de l'article (bien qu'il soit en lui-même fort intéressant et porteur d'un point de vue original sur la question) parce qu'il ne concerne malgré tout qu'indirectement l'exégèse du poème.

   Je ne résume pas non plus les savants développements de l'auteur sur la datation de l'œuvre et les circonstances de sa publication. Disons simplement qu'il estime plausible la thèse jadis formulée par Berrichon selon laquelle Les Corbeaux auraient été conçus "pour complaire" à une revue (La Renaissance littéraire et artistique) qui ne se signalait ni par ses audaces poétiques, ni par son radicalisme politique. Il aurait donc été probablement écrit en 1872, à une date proche de sa publication, le 14 septembre 1872, dans la dite revue. Ce contexte expliquerait à la fois la relative sagesse de la versification (surprenante, à cette date, chez Rimbaud) et l'ambiguïté voulue du message politique. Les Corbeaux pourraient être considérés, au moins à titre d'hypothèse, comme "une réécriture conventionnelle de La Rivière de Cassis" (781), poème très proche par son inspiration mais sensiblement plus avant-gardiste dans sa forme, dont le manuscrit est daté de mai 1872.

 

 

 

 

   

Les Corbeaux

Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angelus se sont tus...
Sur la nature défleurie
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
 
Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !
 
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d'avant-hier,
Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !
 
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

 

 

 

 

 

 

 

[2] Pour en savoir plus sur ce poème (et notamment sur ce titre énigmatique), voir dans ce site le Panorama critique consacré à La Rivière de Cassis.

  "une auguste tradition descriptive et élégiaque"

   Les Corbeaux,
dit sarcastiquement Steve Murphy, se rattachent à "une auguste tradition descriptive et élégiaque" (782). Mais ne négligeons pas, ajoute-t-il aussitôt, "les traits paradoxaux du poème" et le mystère concernant "la conjoncture visée par le texte" (sous-entendu : la guerre de 1870 ou la Commune ?). D'accord, bien sûr, avec cette présentation mais ... ne déprécions pas non plus le charme descriptif du poème au profit de l'énigme historico-idéologique qu'il recèle.

   J'avoue une certaine fascination, peut-être naïve, pour l'art de paysagiste déployé par Rimbaud dans ces deux poèmes jumeaux que sont Les Corbeaux et La Rivière de Cassis
[2]. Les pluriels, certes, suggèrent qu'on n'a pas à faire à une "chose vue" mais plutôt à des motifs typiques, des "clichés" : "les hameaux abattus", "les longs angélus", "les routes aux vieux calvaires", les "fleuves jaunis", la rivière qui "roule ignorée / En des vaux étranges", "les grands mouvements des sapinaies / Quand plusieurs vents plongent", etc. Mais Rimbaud sait peindre la désolation avec ses adjectifs ("quand froide est la prairie", "vents froids", "armée étrange aux cris sévères", "nature défleurie", etc.) ; évoquer le vol des corbeaux avec des verbes de mouvement ; choisir ces verbes de manière à connoter des manœuvres guerrières ; imiter le style de commandement à travers l'impératif ("dispersez-vous", "ralliez-vous", "tournoyez") ; utiliser le même mot pour décrire le vol des oiseaux ("s'abattre") et les ravages de la bataille ("les hameaux abattus") ; doubler d'un parallélisme syntaxique la symétrie de l'alexandrin pour mieux mimer le déplacement en bande des corbeaux d'un point à un autre : "Sur les fossés et sur les trous / Dispersez-vous, ralliez-vous !" ; attribuer métaphoriquement au vent le comportement guerrier des oiseaux (les vents "plongent", "attaquent") ; comparer à un "mât perdu" au milieu du paysage le "chêne" réduit à sa silhouette hivernale qui sert de perchoir aux charognards ... Tout cela est déjà fort réussi, même si c'est un peu conventionnel.

 

 

 

 

 

 

 

[3] Cité par Jean-Luc Steinmetz, éd. GF n°505, p.243

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4] Jacques Gengoux a suggéré ce rapprochement depuis longtemps dans La Symbolique de Rimbaud, La Colombe, 1947, p.134-135.

 

 

 

 

 

 

 

 

[5] Jean-Pierre Chambon, "Noms de lieux et construction du sens : le cas de la lettre de Laïtou" Parade sauvage, Colloque n°2, p.121-129.

 

 

"les traits paradoxaux du poème".

   S'attachant, dans la première partie de son étude, à récuser diverses approches critiques peu satisfaisantes qui ont existé dans le passé, Steve Murphy propose de lire le poème sur un mode "allégorique" (p.788-790) ne "convoquant des prototypes iconographiques et des sensations reconnaissables" (ici, entre autres, le topos de "la victoire militaire de l'hiver dans sa guerre contre l'automne") que pour servir une visée de sens qui lui est propre, dans une conjoncture historique précise.

   Ainsi, le poème peut légitimement rappeler certaines gravures évoquant les désastres de la guerre de 1870 qui ont proliféré, nous apprend Steve Murphy (p.790), dans les mois qui ont suivi la débâcle. Ainsi, encore, il peut faire venir à l'esprit certains antécédents littéraires comme Ceux qui pieusement de Victor Hugo ou la section VIII des Paroles du vaincu de Léon Dierx [3]   :

Qu’ils sont gras, les corbeaux, mon frère !
Les corbeaux de notre pays !
Ah ! la chair des héros trahis
Alourdit leur vol funéraire !
Quand ils regagnent, vers le soir,
Leurs bois déserts, hantés des goules,
Frère, aux clochers on peut les voir,
Claquant du bec, par bandes soûles,
Flotter comme un lourd drapeau noir.

   Mais il suffit de comparer le poème de Rimbaud au précédent pour constater ce qu'il y a de politiquement incorrect et de secrètement blasphématoire dans la façon dont Rimbaud s'empare du thème patriotique (ici dans sa variante antibonapartiste, cf. l'allusion aux "héros trahis") et du modèle rhétorique de la prière.

"Rimbaud, dit justement Steve Murphy, [a] choisi comme 'armée d'anges' un oiseau qui − vautour à la française − n'a ni l'immatérialité de l'ange prototypique, ni sa blancheur : on est en droit d'y voir des anges paradoxaux sinon antonymiques. Des anges certes à comprendre dans leur relation étroite avec le Catholicisme, mais qui, pour tout lecteur catholique, ne pourraient être positifs" (785).

   Mais que désignent allégoriquement ces "anges paradoxaux" ? Quel sens donner à ce "paradoxe" ? Tout est là.  S'agit-il d'une charge contre l'ennemi catholique, les prêtres, le pape même, en les assimilant à des corbeaux, comme Steve Murphy nous le dira un peu plus loin dans son commentaire (824) ? Ou, au contraire, s'agit-il, pour Rimbaud, de se faire l'allié des "chers corbeaux délici-eux" comme il se fait à plusieurs reprises l'ami des "Prussmars" (des Prussiens) dans sa correspondance avec Delahaye ? [4]

Je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément. (lettre de Jumphe 72)

J'ai été hier voir les Prussmars à Vouziers, une sous prefecte de 10 000 âmes, à sept kilom d'ici. Ça m'a ragaillardi. (lettre de "Laïtou", mai 1873)  

"Cette attitude, commente J.-P. Chambon dans l'étude qu'il a consacrée à la lettre dite de "Laïtou", est celle d'un vaincu, dont le seul recours est un cynisme exaspéré, fruit d'une impuissance désespérée. En 1872-1873, Rimbaud est trop profondément atteint par la défaite de la Commune pour songer à une réorganisation des forces, à une reprise du combat. Il ne souhaite pas 'la revanche', mais bien seulement la vengeance. Cette 'vingince', il la destine avant tout − et nous pouvons retrouver ici une autre connotation, paysanne, de Laïtou − aux 'Ruraux' qui l'entourent. Dans leur 'innocince' factice, les paysans se sont ralliés à des chefs réactionnaires et capitulards. Leur 'innocince' (un 'fléau' !) a ainsi permis l'écrasement de la Commune de Paris [...] Que les paysans boivent maintenant le calice jusqu'à la lie !" [5]

   Le rapprochement avec La Rivière de Cassis est ici décisif :

Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
          Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d'ici le paysan matois
          Qui trinque d'un moignon vieux.
 

C'est aussi aux "corbeaux délicieux" ("à la bonne voix d'ange", "Soldats des forêts que le Seigneur envoie") que "le piéton" de cet autre poème demande de chasser "le paysan matois", cible traditionnelle du ressentiment politique de Rimbaud.  Ce sont les mêmes "corbeaux délicieux", les mêmes "saints du ciel", que "le passant" de notre poème supplie de "laisser les fauvettes de mai ...". Et si cette prière a un sens, c'est bien que les "soldats des forêts" sont, pour l'occasion, ses paradoxaux complices (ainsi que le Dieu ou "Seigneur" cruel qui préside aux boucheries héroïques et qui "envoie" ensuite ses anges noirs se nourrir, comme des goules, du cadavre des victimes).

   Tel est donc le "paradoxe" auquel nous convie Rimbaud dans Les Corbeaux : contrairement au patriote (Dierx par exemple) qui se lamente au spectacle des charognards patrouillant sur les "champs de France", le sujet lyrique de notre poème encourage de la voix ces prédateurs à accomplir leur besogne ("tournoyez", "dispersez-vous", "ralliez-vous"), à "s'abattre" sur les "hameaux" et les "routes aux vieux calvaires". En tant qu'allégories politico-historiques, les corbeaux ne symbolisent donc ici ni les prêtres, ni les traîtres. Ce sont, dit Rimbaud, des "soldats" (La Rivière de Cassis), une "armée étrange" (Les Corbeaux). L'isotopie militaire présente dans la description des oiseaux, nous l'avons vu, confirme cela. Les charognards entretiennent, en en répétant indéfiniment le geste, le souvenir du massacre. Et, dans cette mesure, ils rappellent au passant son "devoir" :

Sois donc le crieur du devoir
Ô, notre funèbre oiseau noir.

Devoir de revanche, s'entend. Mieux encore, ils sont (comme les Prussmars de Vouziers) l'instrument paradoxal de cette revanche.  C'est pourquoi le poète les proclame, suggestif oxymore, "délicieux" : ils lui procurent le plaisir délectable de la vengeance. Tout cela, au niveau du fantasme, bien sûr. Ils sont, en dernier ressort, la projection fantasmatique de ses idées noires, de sa mélancolie et de sa colère. Mais contre qui et quoi ?

 

 

 

 

 

[6] Éd. Jules Mouquet et Rolland de Renéville, Pléiade 1963, p.730

[7] Éd. Suzanne Bernard et André Guyaux, Garnier, 1983, p.387

 

 

 

 

[8] David Ducoffre, "L'énigme des 'corbeaux délicieux'", Rimbaud vivant, n°46, p.109-128 (p.117 pour la citation).

  "la conjoncture visée par le texte" 

   Comme le dit Steve Murphy :

"penser que le devoir crié par les corbeaux consiste simplement à aller reprendre l'Alsace et la Lorraine reviendrait sans doute à travestir le sens profond du poème" (797).

   La critique rimbaldienne, Murphy le rappelle, s'est avisée depuis longtemps que les "fauvettes de mai" du v.21 pouvaient bien se rapporter au printemps révolutionnaire de mai 1871 [6] et qu'une expression comme "les morts d'avant-hier" présupposait "les morts d'hier", autrement dit : les morts de la Commune [7].

"Les fauvettes de mai, écrit Murphy, représentent en effet le chant de liberté de la révolution ; elles combinent les implications des motifs coréférentiels de trois poèmes de 1871 : le "soir fauve" où les ouvriers du faubourg s'assemblent dans une atmosphère prérévolutionnaire dans Les Poètes de sept ans, le "fauve renouveau" de la Commune évoqué après la Semaine sanglante dans L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple et le "papillon de mai" du Bateau ivre." (802).
 
"Comme l'a brillamment montré David Ducoffre
[8], c'est toujours Murphy qui parle, Rimbaud reprend ici  la relation rimique entre 'crépuscule embaumé' et 'papillon de mai' avec l'association entre 'le soir charmé' et 'fauvettes de mai' : le rapport partiellement synonymique 'crépuscule embaumé' / 'soir charmé' et l'analogie plus forte encore entre les deux symboles 'de mai' d'un bestiaire mélioratif est concluant. Comme le fait remarquer D.Ducoffre, l'idée même des morts enchaînés relie le sort des morts à ceux des prisonniers communards, et notamment à ceux incarcérés dans les pontons du Bateau ivre, auxquels on ajoutera les communardes évoquées dans Les Mains de Jeanne-Marie, des chaînes aux poignets." (815).

 

 

 

 

[9] Christophe Bataillé, "Les Corbeaux, chef-d'œuvre anticlérical", Parade sauvage, Colloque n°5, p.170-180.

 

 

 

 

 

 

[10] Alain Vaillant, "Rimbaud ou le génie poétique de l'anticléricalisme", Europe, 2009, p.94-101.

 

 

 

 

"la place décisive qu'occupe la religion dans ce poème"

   C'est donc sans aucun doute contre les bourreaux de la Commune que la flamme du souvenir doit être entretenue (mais ce sont les mêmes, remarque à juste titre Steve Murphy, ou peu s'en faut, qui ont déclaré contre la Prusse cette stupide guerre de 1870). Peut-être même pourrait-on aller jusqu'à dire, en reprenant partiellement les analyses de Christophe Bataillé
[9] : contre cette France rurale et catholique (hameaux, calvaires et angélus) au dessus de laquelle, dans le poème,  le poète commande aux corbeaux de "tournoyer", contre ces Ruraux qui ont fourni en mercenaires les bataillons versaillais et en notables la majorité réactionnaire de la nouvelle République bourgeoise. Le rapprochement avec le "paysan matois" de La Rivière de Cassis pousse à cette interprétation.

   Mais peut-on, sans déplacer le centre de gravité du poème, caractériser Les Corbeaux comme un poème "anticlérical", affirmer comme Steve Murphy que la religion y occupe une "place décisive" :

"Ainsi, que le référent soit la guerre contre la Prusse ou la Commune, la place décisive qu'occupe la religion dans ce poème ne peut être sans rapport avec l'opposition intransigeante à l'Église, aux engagements politiques et sociaux et à la pensée du Vatican" (804) ? 

   Les arguments à l'appui de cette thèse sont des plus minces :  "Le corbeau est un emblème traditionnel du prêtre et du curé dans la littérature anticléricale" (813) ; "Comme l'écrit Alain Vaillant [10] : "Le prêtre-corbeau est en effet le crieur du devoir", puisqu'il "croâ", ou "crois!" (ou encore "croix" ?)" (814) ; "Retenons pour les nids du poème" que "NID DE CORBEAU" désigne une Abbaye en argot (814) ; les corbeaux du texte symbolisent "l'obscurantisme hivernal" (815), ce sont les "messagers de l'obscurantisme" (824) ; dans Sommation (L'Année terrible), Hugo parle de Trochu comme d'un "soldat cher au prêtre" ; "les caricatures républicaines de l'époque sont évidemment remplies de corbeaux cléricaux" (816) ; l'une de ces caricatures (par Faustin) représente "L'Abbé Trochu" (816) ; "il se peut que Rimbaud pense à Sommation et à Trochu, véritable symbole de la capitulation..." (819) ; dans La Voix de Guernesay (II), c'est au pape, accusé d'avoir béni les soldats de Napoléon III, que Hugo impute la responsabilité des vols de charognards :

O sinistre vieillard, te voilà responsable
Du vautour déterrant un crâne dans le sable,
Et du croassement lugubre des corbeaux !

"Rimbaud avait déjà utilisé cette image dans Un cœur sous une soutane où Monsieur Léonard fuit le séminaire : 'Les basques de mon habit noir volaient derrière moi, dans le vent, comme des oiseaux sinistres !'" (822) ...

   Est-il bien nécessaire d'assimiler à des curés les corbeaux du poème ? Les arguments utilisés à cette fin sont, en tous cas, fondés sur des rapprochements trop hasardeux, trop hétéroclites, pour pouvoir convaincre (parfois sur de simples calembours). On convaincra d'autant moins qu'en allant chercher ses références dans l'argot, en parlant de caricature, en suggérant au lecteur d'imaginer un ridicule envol de soutane à la place de ce que le poète appelle, avec un accent de complicité, voire de célébration, "notre funèbre oiseau noir", on semble prendre à contre-pied le registre du texte. Un registre qui est plutôt celui de l'élégie ou de la tragédie, qui fait du poète l'ordonnateur et des corbeaux les officiants d'un atroce cérémonial funèbre, dans un style où l'on sent déjà pointer le grand mouvement final d'Après le Déluge :

Sourds, étang, Écume, roule sur le pont, et par-dessus les bois ; draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et roulez ; Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.

 

 



 

 

"une clôture ambivalente"
 
   La dernière strophe du texte laisse le lecteur sur une impression contradictoire. Steve Murphy cite à ce propos une remarque de Georges Kliebenstein qui discerne là un exemple typique de "cette rhétorique oraculaire (pythique, amphibologique). Cf. Si tu fais la guerre aux Perses, tu détruiras un grand empire)" (827) dont Rimbaud est coutumier. Le texte condense deux sens opposés et le lecteur est mis en demeure, d'abord, de les distinguer, ensuite, de choisir, à ses risques et périls, celui qui lui convient le mieux.

   Les "fauvettes de mai" ont toute l'apparence d'un symbole printanier :

"Tout porte à penser, écrit Steve Murphy, que c'est vers le printemps que tend la fin du poème, le chant des fauvettes pouvant laisser anticiper un nouveau temps des cerises et la renaissance de cette nature défleurie (dé-florée) par la violence − par le viol (cf. les "enleveurs d'héliotropes" et le symbolisme au cœur de L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple) − des vainqueurs." (828). Mais, si tel est le cas, pourquoi conclure le poème sur cette note désespérée : "la défaite sans avenir" ?

   On peut envisager non pas deux mais trente six solutions à l'énigme. Les conjectures diffèrent, notamment, selon qu'on pense aux morts d'hier ou à ceux d'avant-hier, à la défaite militaire de la France en 1870 ou à celle de la Commune en 1871. Dans le contexte de la revue républicaine modérée, hugolâtre et chauvine, où le poème a été publié, la rhétorique des saisons présente dans le poème devait nécessairement être comprise comme une illustration de la ligne éditoriale de la revue, telle que résumée par son titre : "La Renaissance..." (de la France). Asséner au lectorat de cette publication que la défaite était sans avenir, c'était donc de la part de Rimbaud instiller en conclusion de son poème un facteur de doute et de trouble. Il semblait soit faire profession de défaitisme, soit au moins rappeler que, malgré la rhétorique revancharde en l'honneur dans la revue et les pieux discours proclamant l'immortalité des héros, pour chacun des morts de la guerre, l'aventure était terminée.

   Si l'on pense plutôt à la Commune, la chute du poème se prête à d'autres extrapolations. Le symbole des "fauvettes de mai", dit Steve Murphy, semble indiquer que les morts d'hier "reviendront sous la forme de nouvelles générations acquises aux mêmes idéaux, qui reprendront la bannière de la révolution et de la Liberté ..." (827-828). Or l'attitude psycho-politique du poète, dans les années qui ont suivi l'écrasement de la Commune, oscille constamment entre "fauvettes" et "corbeaux". C'est-à-dire entre une humeur massacrante, désespérée,  autodestructrice (ou du moins autocritique, ce qu'il appelle son "atroce scepticisme" : "je ne crois plus à l'histoire", etc.) et une volonté de garder en ligne de mire un lointain et improbable espoir (cf. "nous entrerons aux splendides villes" au dénouement, par ailleurs si défaitiste, de la Saison). Le thème récurrent de la catastrophe (naufrages, déluges, éruptions volcaniques et autres fléaux "que le Seigneur envoie"), avec sa dualité difficilement réductible (révolutionnaire et/ou apocalyptique, salutaire et/ou suicidaire) combine à merveille les deux termes de l'alternative. La fin des Corbeaux est-elle marquée par une dialectique de cet ordre ? C'est probable. Car Rimbaud en appelle aux corbeaux comme il en appelle, ailleurs, aux "exterminations conséquentes" (Soir historique) ou aux "flots abracadabrantesques" (Le Cœur supplicié).

   Le lecteur aura compris que cette conclusion n'est pas celle de Steve Murphy, étant donné la valeur essentiellement satirique qu'il accorde à l'allégorie des corbeaux, alors que ma lecture spontanée, je m'en rends compte, est au fond essentiellement lyrique : le spectacle que nous offre Rimbaud dans le poème est celui d'un moi divisé entre fauvettes et corbeaux ; en suppliant les corbeaux de "laisser les fauvettes de mai ...", Rimbaud demande en quelque sorte à sa mélancolie de laisser une chance à l'espoir.

Mars 2010