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Sur les Illuminations
> Dix notes brèves
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DIX
NOTES BRÈVES
SUR LE
MANUSCRIT DES ILLUMINATIONS
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1 |
« Tel qu’il est, ce manuscrit sans rature ni information
contextuelle ne fait que repousser l’énigme et ne nous apprend donc
rien sur les Illuminations »
Thomas Cazentre, conservateur en chef au département des
Manuscrits de la BnF, a écrit récemment que le manuscrit des
Illuminations hébergé dans ses murs « n’intéresse que les
chasseurs de trésors » et « ce
manuscrit sans rature ni information contextuelle ne nous apprend […] rien sur les
Illuminations. »
Des ratures, on en
trouve peu, c’est vrai, mais il y a suffisamment de réécritures en
tout genre pour avoir alimenté et alimenter toujours quantité de
débats concernant l’établissement du texte ou la genèse du
manuscrit. Faut-il lire « Aussitôt que » ou « Aussitôt après que
l’idée du Déluge se fut rassise » (« Après de Déluge »), « la main
de la compagne » ou « la main de la campagne sur mon épaule »
(« Vies I »), « une
raison, — en l'humanité fraternelle et
discrète par l'univers » ou « une
raison, — en l'humanité fraternelle est
[verbe « être »] discrète par l'univers » (« Jeunesse II. Sonnet ») ? Il y a aussi les erreurs de transcription biffées
(« Promontoire »), les titres biffés en tout ou en partie
(« Ouvriers », « Bottom »), les traits de séparation entre poèmes
d’abord systématiquement apposés, puis barrés. Sans parler des
corrections souvent jugées abusives comme
le
remplacement par André Guyaux, dans son édition de 1985, de « les
plans de pois » par « les plants de pois » (« Métropolitain ») et de
« à l’aspect des gardiens de colosses et officiers » par « à
l’aspect de colosses des gardiens et officiers » (« Villes,
“L’acropole officielle…” »), etc. Concernant les surcharges, j'ai
une tendresse particulière pour celle-ci : dans « Solde ».
Rimbaud a d’abord écrit « À vendre l’anarchie par les masses »,
puis, il a inscrit le mot « pour » en surcharge du mot « par ».
N'est-ce pas là un repentir significatif ! Quant aux
informations contextuelles susceptibles d'éclairer le projet de
Rimbaud, dont Thomas Cazentre regrette l'absence
dans le manuscrit des Illuminations, tous ces indices qu'on y
rencontre d'un
auteur occupé à construire son œuvre, sans attendre que Félix Fénéon
ne s'en occupe à sa place... on
les ramasse à la pelle, les souvenirs et le regrets aussi.
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2 |
« nous
ne pouvons avoir la complète certitude que la numérotation des
feuillets est bien de Rimbaud »
Jamais
l’ordre de succession des textes des Illuminations n’a été
jugé véritablement porteur de sens. Pendant longtemps, on a été
d’autant moins enclin à rechercher une logique dans la disposition
originelle des textes qu’on savait ou croyait savoir que Rimbaud n’y
était pour rien. Il était entendu que le manuscrit avait été classé
par les rédacteurs de La Vogue et qu’il était arrivé sans
pagination entre leurs mains. Nombre d’éditeurs en ont conclu qu’ils
avaient toute liberté d’agencer les poèmes à leur guise, ce dont ils
ne se sont pas privés, depuis Félix Fénéon dans la plaquette La
Vogue d’octobre 1886, quelques mois à peine après la publication
en livraisons dans le périodique, et Paterne Berrichon dans ses
éditions de 1898, 1912, 1914, 1922, jusqu’à André Guyaux en 1985.
Mais un tournant s’est amorcé au milieu du
XXe siècle. Quelques
chercheurs, parmi lesquels les éditeurs de la première Pléiade de
1946, Jules Mouquet, André Rolland de Renéville, et l’auteur de
Rimbaud et le problème des Illuminations (1949), Henry de
Bouillane de Lacoste, accèdent enfin aux manuscrits, jusque-là mis
sous cloche par les collectionneurs. Ils observent le phénomène de
la copie continue. En optant pour ce procédé de transcription,
Rimbaud avait exercé des choix précis de concaténation entre
certains de ses textes, que les éditeurs se devaient de
respecter. Mais, surtout, ils constatent la présence d’une
pagination de 1 à 24 sur les feuillets ayant servi aux premières
éditions de La Vogue. Si
bien que les éditeurs semblent se faire petit à petit
à l'idée que l’ordre dans lequel nous lisons aujourd'hui le recueil
pourrait bien émaner pour l'essentiel de l'auteur, « même si nous ne pouvons avoir la complète certitude,
comme dit André Guyaux en 2019, que la numérotation des feuillets
est bien de Rimbaud ». L'adverbe
« bien », dans une telle phrase, est doté d'une valeur confirmative. Il
renvoie à un implicite : « on me l'avait dit et je le
constate », un
« je m'en doutais et cela se vérifie ». Si André Guyaux ne peut avoir « la
complète certitude que la numérotation des feuillets est bien de
Rimbaud », c’est qu’il a pour le moins une forte
propension à le penser !
_________________________
André Guyaux,
« Postface », dans : Arthur Rimbaud.
Manuscrits.
Éditions des Saints Pères, 2019.
Paterne Berrichon –
Rimbaud, œuvres – Vers et proses, Mercure de France,
1912, p. 316.
André Guyaux – Rimbaud, Illuminations, édition
critique, À la Baconnière, Neuchâtel, 1985, p.8.
Bouillane de Lacoste – Rimbaud, Illuminations. Painted
Plates, Mercure de France, 1949.
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3 |
« peut-être
ont-ils simplement paginé... »
Dans l’entrée « Illuminations
[manuscrits] » du Dictionnaire Rimbaud des éditions
Classiques Garnier, Michel Murat prône l’attribution à l’éditeur de
la numérotation des vingt-quatre premières pages du manuscrit des
Illuminations :
[…]
dans la revue les éditeurs ont vraisemblablement respecté une
certaine forme qui procédait de la suite matérielle des feuillets.
Nous entrons ici dans les conjectures : peut-être ont-ils simplement
paginé (ou fait paginer, l’imprimeur repassant à l’encre) les
feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés. C’est l’hypothèse la
plus vraisemblable.
Les rédacteurs du périodique auraient pris la
décision de publier sur deux numéros consécutifs ces vingt-quatre
feuillets, dans l’agencement que nous connaissons, et les auraient
paginés pour indiquer aux imprimeurs l’ordre devant être suivi. Mais
Murat n’esquisse aucune réponse aux deux questions que pose ce cadre
d’explication : pourquoi Gustave Kahn et Léo d’Orfer (co-directeurs
de La Vogue) auraient-ils paginé directement à l’encre les
folios 12 et 18 alors que tous les autres manuscrits ont été d’abord
paginés au crayon, pourquoi ont-ils inséré parmi les manuscrits
prétypographiques de format 13 x 20 cm, ce feuillet atypique, de
format réduit et rempli recto verso, qui porte les numéros 21-22 ?
Toute hypothèse doit prendre en compte ces deux anomalies, au moins
tenter de leur donner du sens dans le cadre du scénario proposé.
Car, comme Steve Murphy l'a fait remarquer depuis longtemps :
On ne voit pas ce
qui aurait incité Fénéon à intercaler le feuillet contenant d’un
côté « Marine » et « Fête d’hiver » et de l’autre « Nocturne
vulgaire » entre d’autres feuillets d’un papier uniforme.
_________________________
Michel Murat, entrée «
Illuminations [manuscrits] » du Dictionnaire Rimbaud,
Classiques Garnier, 2021, p. 361.
Steve Murphy, « Les Illuminations
manuscrites », dans Histoires littéraires n°1, 2000,
p. 21-25.
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4 |
« Avant sa propice entrée dans la revue, la Vogue
était restée quinze jours sans paraître. »
Dans le même article du Dictionnaire
Rimbaud,
rejetant l’attribution à Félix Fénéon de la préparation éditoriale
des numéros 5 et 6 de La Vogue, Michel Murat écrit :
Il
n’intervient probablement qu’après la rupture entre Gustave Kahn et
Léo d’Orfer, lorsque Kahn devient directeur de la publication : or
cette rupture se situe entre les n°5 et 6, au moment où la
publication est déjà commencée.
Cette hypothèse est en conformité avec la façon dont
Gustave Kahn retrace l'histoire de la revue en 1899 :
La Vogue était au début une revue fort bohème ; elle
se rangea quand elle connut mieux Félix Fénéon qui, avec un entier
dévouement, en même temps qu’il lui donnait de l’excellente critique
d’art, en assumait tout le travail matériel. Il envoyait à
l’imprimerie des graphiques de mes strophes, il détruisait les
coquilles. Avant sa propice entrée dans la revue, la Vogue
était restée quinze jours sans paraître.
Effectivement, le n°6 de
La Vogue n’est paru que quinze jours après le n°5. L'information procurée
ici par Kahn contredit la notice du
Dictionnaire Rimbaud de la collection « Bouquins », signée André
Guyaux :
Félix Fénéon était secrétaire de rédaction de
La Vogue,
que dirigeait Gustave Kahn, lorsque les inédits de Rimbaud, en vers
et en prose, parvinrent à la revue.
Il en prépara l’édition pour le périodique [...].
Elle confirme que Fénéon n'a exercé la fonction de
secrétaire de rédaction qu'après le départ de d'Orfer et n'a
supervisé l'édition des Illuminations qu'à partir du numéro 7
de la revue..
_______________________
Gustave Kahn, La Vogue, 1er janvier 1899,
p. 7.
En ligne sur Gallica.
Michel Murat,
Dictionnaire Rimbaud, Classiques Garnier, 2021, p. 361.
Jean-Baptiste, Baronian,
Dictionnaire Rimbaud, Robert Laffont, coll.
« Bouquins », 2014, p. 250.
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5 |
« En conclusion,
Rimbaud n’a pas mis au net les Illuminations avec Germain Nouveau au printemps 1874,
comme on le croyait, mais juste avant de partir à Stuttgart en
janvier-février 1875 à Charleville. »
Jacques Bienvenu voit
certainement juste quand il établit que Rimbaud a entrepris la mise
au point de ses 24 premiers feuillets en compagnie de Germain
Nouveau à Charleville début janvier 1875. Probablement les deux amis
avaient-ils échafaudé le projet d’une édition des Illuminations
à Bruxelles. Sur la base de la lettre de Germain Nouveau à Jean
Richepin du 17 avril 1875, Bienvenu calcule que le déplacement
à Bruxelles a eu lieu vers le 17
janvier 1875. Comme Rimbaud a probablement rempli de ses poèmes les
vingt feuillets de 13 x 24 cm dans l’ordre où nous les trouvons, et qu’on repère
l’écriture de Nouveau jusque dans la fin de « Métropolitain » sur le
feuillet 24, on conclut que la confection de ces nouvelles
transcriptions a duré au plus tard jusqu’à cette
mi-janvier. La calligraphie des vingt manuscrits s’est faite en deux
semaines. La
calligraphie des vingt manuscrits ne s’est faite qu'en deux semaines.
_________________________
Jacques Bienvenu, « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et
la transmission des Illuminations », Rimbaud vivant,
n° 58, 2019, p. 26.
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6 |
« le titre “Veillées” du feuillet 18 est de la même
écriture non pas que les textes qui figurent sur le même feuillet,
le “I” et le “II”, mais que le troisième »
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Commentant dans
Poétique du fragment les problèmes posés par la série
« Veillées », pages 18 et 19 du manuscrit, André Guyaux écrit :
Les trois
chiffres romains sont tracés de la même manière et l’on peut même
situer approximativement le moment où se sont rejoints les deux
feuillets car ce moment se rapproche sensiblement de celui où le
troisième texte, et tant d’autres, furent recopiés. En effet, le
titre « Veillées » du feuillet 18 est de la même écriture non pas
que les textes qui figurent sur le même feuillet, le « I » et le « II »,
mais que le troisième. Et les deux titres, le titre biffé et
l’autre, sauf le « s » du pluriel, sont très semblables.
Cette description du manuscrit paraît exacte. C'est
donc Rimbaud lui-même qui a écrit le titre « Veillées » sur le f°
18, au moment même, comme cela paraît logique, où il biffait le titre
singulier « Veillée », et pendant la courte période de
deux semaines consacrée au travail de transcription.
Quant à l'anomalie
constituée par la pagination à l'encre, on peut se l'expliquer.
Celui qui vient d'opérer ces modifications à l'encre sur les titres,
Rimbaud donc, a la plume à la main : il la conserve instinctivement
pour inscrire le n°18.
On l’aura peut-être
remarqué, la description du manuscrit par Guyaux interdit
l’hypothèse parfois avancée d’une construction de la série
« Veillées » par l’éditeur. Le personnel de
La Vogue aurait trouvé la future série sous la forme de
deux feuillets séparés, l’un au singulier (le folio 19), l’autre
sans titre ou avec un titre au pluriel (« Veillées I et II »).
Sans, donc, que Rimbaud ait songé à les regrouper. Au contraire, si l’on suit Guyaux, de par la similitude
des écritures entre « Veillées III » et chacun des titres,
l'initiateur de la série ne peut être que
Rimbaud.
Dès lors, comment expliquer l'inscription directe à l'encre des
numéros « 12 » et « 18 » ? Plaçons-nous par
l'imagination dans l'hypothèse où les rédacteurs de La Vogue
ont reçu des manuscrits non paginés. Supposons que Kahn et/ou d'Orfer numérotent au crayon,
puis se rendent compte qu'ils ont oublié « Veillées I-II ».
Supposons aussi (la similitude des deux paginations oblige à
considérer les deux opérations comme simultanées) qu'ils se
prennent à penser que le futur folio 12, trouvé « isolé », gagnerait à
être placé à la suite de « Phrases ». Pourquoi donc pagineraient-ils
ces deux feuillets à l'encre alors qu'ils ont paginé tous les autres au
crayon ? Ce n'est certainement pas pour confirmer à
l'imprimeur leur insertion, malgré
leurs caractéristiques insolites, car le n°1 et les n°21-22, qui sont tout aussi atypiques que
les numéros 12 et 18, n'ont pas été paginés à l'encre. Comme l'a
écrit Steve Murphy :
Un éditeur aurait vraisemblablement arrangé les manuscrits, puis
numéroté consécutivement, d’une seule façon, l’intégralité des
feuillets du dossier.
Si, par contre, on se livre à la même expérience
de pensée avec Rimbaud comme auteur de la pagination, un
scénario vraisemblable se présente aussitôt. Rimbaud vient de
biffer « Veillée » et d'inscrire « Veillées » à l'encre.
Il a la
plume à la main et il pagine instinctivement (paresseusement) à
l'encre, dans la foulée. Puis, d'un même mouvement, il se rend à
l'emplacement du folio 12 (où il a emprunté précédemment deux poèmes
pour les recopier ailleurs), sectionne le haut et le bas devenus
répétitifs et inutiles, ajoute le « 12 » à l'encre et, peut-être
même, encore, biffe le
« Les » devant le titre « Ouvriers », désormais à découvert sur la
page n°13.
_________________________
André
Guyaux, Poétique du fragment, À la Baconnière,
Neuchâtel, 1985, p. 89-90. Jacques Bienvenu, blog « Rimbaud ivre », note du 6 mars
2012.
Steve
Murphy, « Les Illuminations manuscrites », dans
Histoires littéraires n° 1, 2000, p. 24.
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7 |
« filets de séparation
déterminant peut-être des séquences internes »
André Guyaux a décidé de reproduire dans son édition de
la Bibliothèque de La Pléiade ce qu'il définit comme des « filets de
séparation déterminant peut-être des séquences internes ».
La présence d’un de ces filets de séparation entre « Veillées III » et « Mystique » sur le feuillet 19
tend à confirmer la note précédente. C'est une preuve supplémentaire
que la série « Veillées » était constituée dès 1875. Car toutes les
séries numérotées sont délimitées dans le manuscrit par de tels
filets horizontaux (voir sur ce site la page « Sur
les traits de séparation dans le manuscrit des Illuminations »). Le trait que nous voyons ci-dessous entre « Veillées III »
et « Mystique » n'est pas destiné à séparer deux poèmes, sinon, nous
verrions le même un peu plus bas entre « Mystique » et « Aube ». Il
marque la fin de la série « Veillées ».

_________________________
André
Guyaux – Arthur Rimbaud,
œuvres
complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, p. 943.
Fac-similé du manuscrit hébergé à la BnF sous la cote NAF
14124. Pour une version papier, voir :
Arthur Rimbaud, Les Illuminations [manuscrits], préface de Steve Murphy, conception d'Alain Bardel & Alain Oriol,
Toulouse, novembre 2025.
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8 |
« Il y a peut-être deux mains différentes »
Dans l’entrée « Illuminations
[manuscrits] » du Dictionnaire Rimbaud des éditions Classiques
Garnier, Michel Murat écrit :
[…] les folios « 1 » à « 9 » sont écrits au crayon et
repassés à l’encre ; les folios « 10 » à « 24 » sont numérotés au
crayon seulement ; les folios « 12 » (cinq textes séparés par des
croix) et « 18 » (« Veillées I-II ») sont numérotés à l’encre
seulement. Il y a peut-être deux mains différentes, comme le
montrent les formes du « 1 » (folio « 1 » formant un angle que
prolonge le trait vertical, folio « 10 » et suivants marqués d’un
simple trait vertical) et du « 7 » (folio « 7 » avec barre
transversale à l’encre, sur un chiffre au crayon non barré ; folio
« 17 » non barré) ; peut-être même trois, car le « 8 » du folio
« 8 » et celui du folio « 18 » ne sont pas tracés du même geste.
La série des f°1 à 9, repassés à l’encre, avait sans doute été
prévue pour constituer un premier ensemble à publier, car le f°9
est signé en bas à droite au crayon (d’une main qui n’est pas
celle de Rimbaud) et le dernier feuillet est jauni et sali plus
que les autres. Ces chiffres sont-ils autographes, ou ont-ils
été inscrits par les éditeurs de La Vogue ?
Le sujet aurait mérité conclusion moins questionnante. Essayons
d'être plus clair.
Il est prouvé que le
repassage à l’encre des chiffres 1 à 9 provient de la revue : la
mention du nom de Rimbaud, en bas du feuillet 9, montre que La
Vogue a eu l’intention, dans un premier temps, de s’en tenir aux
neuf premiers feuillets dans sa livraison du 13 mai 1886. La revue
indiquera en effet systématiquement le nom de Rimbaud à la suite de
ses poèmes, à chaque étape du feuilleton. C’est Jacques
Bienvenu qui a exposé cette solution dans son billet de blog du 6
mars 2012 en se faisant l’écho d’une suggestion de David Ducoffre.
Il y a donc deux mains dans les paginations 1 à 9 du
manuscrit des Illuminations, dont l'une est celle d'un
rédacteur de La Vogue. L'autre, la première, celle qui a
inscrit les numéros de page au crayon, a de fortes chances d'être
celle de Rimbaud. Observons d'abord les deux formes du numéro « 7 »
:
Les deux formes du « 7 ».
Le « 7 » du folio « 17 », inscrit au crayon, n’est
pas barré. Le « 7 » du folio « 7 », repassé à l’encre, est barré,
mais on voit distinctement que le « 7 » au crayon, antérieur au
repassage à l’encre, n’était pas barré. Ce « 7 » non barré se
retrouve très souvent dans les autographes de Rimbaud.
Quant au
« 8 », inutile d'y supposer comme Michel Murat une troisième main.
Les deux formes du « 8 ».
Le folio « 8 » appartient à la série de manuscrits
dont les numéros ont été repassés à l’encre. Son chiffre « 8 » à
l’encre est d’un type classique, le huit à boucles fermées, dans
lequel le dessin du chiffre est continu. Le folio « 18 » est, avec
le « 12 », l’un des deux folios paginés de façon atypique, chiffres
soulignés d’un trait oblique et tracés directement à l’encre. Mais,
pour ce qui est du dessin du « 8 », il appartient à la même
catégorie de chiffre à boucle supérieure ouverte que le « 8 » au
crayon encore visible sous le « 8 » à l’encre du « 18 ». On voit que
le geste se termine en haut à gauche, dans les deux cas, par une
sorte de hampe retombante. Je représente sous forme de croquis les
deux 8 superposés du folio « 8 » difficiles à distinguer sur
l’image.

La main qui a tracé ce « 18 » à l’encre peut donc
très bien appartenir à la personne qui a tracé le « 8 » au crayon du
folio « 8 ». C'est-à-dire à Rimbaud, comme le prouve la
petite collection de « 8 » rimbaldiens ci-dessous, issus des dates
indiquées au bas de ses poèmes ou en tête de sa correspondance. On y
voit que Rimbaud utilise fréquemment et parfois simultanément les
deux sortes de «8 » :

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9 |
« Nous frappe en particulier le
“22” du feuillet contenant “Marine” et “Fête d’hiver”, le premier chiffre étant d’une forme assez
idiosyncrasique »
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Il est donc démontré que le « 2 » du
folio 2 provient d'un rédacteur de la revue La Vogue, ainsi
que l'ensemble des chiffres repassés à l'encre des neuf premiers
folios des Illuminations. Mais comme
Jacques Bienvenu tirait de cette juste démonstration la conclusion erronée que
le 12 et le 18 à
l'encre émanaient aussi de l'éditeur, leur forme prouvant en outre,
selon lui,
qu'ils étaient « non
rimbaldiens », j'avais fait en 2020
une petite recherche sur les
« 2 » de Rimbaud, visant à démontrer que le « 12 » inscrit à
l'encre sur le folio 12 du manuscrit des Illuminations (voir
la miniature ci-dessus) pouvait parfaitement être de la main de
Rimbaud, comme Steve Murphy l'avait indiqué dans
le volume IV (fac-similés) de son édition Champion des
œuvres
complètes.
Or, le Musée Rimbaud de Charleville-Mézières a mis en ligne depuis
une très mauvaise et très précieuse image du
verso du feuillet des « Fêtes de la faim » (voir
détail, ci-dessous) cité par
Steve Murphy à l'appui de son argument :
Nous frappe en particulier le « 22 » du feuillet contenant
« Marine » et « Fête d’hiver », le premier chiffre étant d’une
forme assez idiosyncrasique très proche de celui qui coiffe la
seconde série de « Comédie de la Soif » et qui apparaît dans les
calculs au dos de « Fêtes de la faim », en particulier dans le
24 de la dernière série de chiffres.
Effectivement, les nombreux « 2 » de cette colonne de
calculs présentent la forme molle et invertébrée qu’on peut observer
dans le manuscrit, aussi bien dans le numéro « 12 » tracé à l’encre
que dans les numéros « 21 », « 22 », « 23 » tracés au crayon. Dans
ma page de 2020, j'en montre deux autres exemples issus d'un
numéro de page de la lettre du 15 mai 1871 et de « Comédie de la Soif ».

Typiques « 2 » rimbaldiens, au verso de « Fêtes de la faim »
Musée Rimbaud de Charleville-Mézières
À cette occasion, je m'étais demandé sans conclure si le « 2 » au
crayon du folio 24 de « Barbare » (ci-dessous), qui aurait dû être,
dans mon optique, de la main de Rimbaud, était vraiment de lui. Il
ressemblait en effet davantage au « 2 » à l'encre du folio 2 qu'aux
« 2 » au crayon typiquement rimbaldiens des numéros « 21 »,
« 22 », « 23 ». Et c'est ensuite que je me suis avisé qu'il y a
sur ce manuscrit un
autre numéro 24, au crayon, dans le coin supérieur droit. Son
« 2 », bien qu'on le voie mal parce que la page a été sectionnée,
semble nettement plus proche de la forme rimbaldienne typique.
J'agrandis l'image ci-dessous pour qu'on puisse le voir. Comment
expliquer cette double pagination ? Comme on le constate sur le
manuscrit précédent (le n° 23), où le nom de la typographe, « Melle
Marie », a été amputé en son début, les manuscrits ont été parfois
retaillés aux ciseaux sur leur marge par La Vogue postérieurement à leur premier usage. À moins que ce ne soit par un
collectionneur. Sans doute à la suite d’une usure. Sur le feuillet
n° 24, il est probable qu’après un sectionnement ayant décapité le
premier numéro « 24 » du coin supérieur droit, quelqu'un (Gustave
Kahn, peut-être) a jugé bon d'inscrire dans le coin supérieur gauche un nouveau numéro de page.
Son « 2 » ressemble fort à celui d' « Enfance I-II ».
_________________________
Steve
Murphy – Rimbaud,
œuvres complètes, tome IV, fac-similés, Champion, 2002,
p. 68, n. 62.
Verso du feuillet des « Fêtes de la faim »,
Musée Rimbaud de Charleville Mézières.
Toutes les miniatures issues des manuscrits proviennent de la
collection de la BnF, NAF 14123 et NAF 1424.
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Le « 2 » du folio 2 et les deux « 24 » du folio 24. |
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10 |
«
Neige, glace et manuscrits. »
Quand Germain Nouveau et Arthur Rimbaud se retrouvent à
Charleville en ce glacial janvier de l'année 1875 (voir le récent
article d'Yves Reboul :
« Neige, glace et manuscrits.
Sur la transmission des manuscrits des Illuminations. »),
ils décident que les manuscrits
des Illuminations, pour être présentés à d'éventuels
imprimeurs
bruxellois, nécessitent une transcription
plus élégante. Rimbaud se munit alors d'une main de papier à lettres de
bonne qualité et, par souci d'économie (ce qui ne veut certes pas
dire qu'il y compile ses textes de façon aléatoire), adopte le principe de la
copie continue. La méthode était contraignante. Elle limitait les
possibilités de repentir et de restructuration en cours de route, ce
qui laisse supposer que les manuscrits ont été préalablement
classés.
Si l'on en juge par la disposition particulièrement
élégante et aérée du feuillet concerné, Rimbaud commence cette
ultime transcription par « Enfance ». C'est l'ouverture qu'il a
choisie. Malheureusement, le recueil ayant été calligraphié jusqu'à « Barbare »,
le stock de papier à lettres est épuisé. Nouveau et Rimbaud ont été obligés
de recopier les poèmes du folio 24 au dos d'une feuille tachée mise
au rebut (celle qui
contient une première transcription d'« Enfance I »). Il
faut s'interrompre. Qu'à cela ne tienne, Rimbaud se dit qu'il continuera plus
tard et, qu'en attendant, il va paginer la partie du travail déjà
accomplie en
prévision du jour où le dossier, tout entier mis au net, sera prêt
pour être mis dans les mains de l'imprimeur.
Mais, au moment d'inscrire le n°1 sur la première page,
il s'arrête net. Ce début avec « Enfance », finalement, lui paraît
conventionnel et il fait précéder la série dédiée à l'enfance d'« Après le
Déluge ». « L'enfant » y est déjà présent, après tout !
Magnifiquement présent, même :
Une porte claqua, et sur la
place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des
girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante
giboulée.
En
outre, avec sa
composition en alinéas syntaxiquement indépendants et son triple niveau de lecture,
mythique, biographique et politique, le poème offre une belle
introduction au recueil. Mais c'en est fini, au moins pour
l'instant, de l'espoir d'un manuscrit impeccable, de qualité prétypographique. Une fois de
plus, Rimbaud est amené à se dire qu'il y mettra bon ordre plus tard, quand il se sera
procuré de quoi calligraphier cette nouvelle prose inaugurale.
D'ailleurs, avant de numéroter le tout, l'idée lui vient qu'un de
ses derniers textes, « Nocturne vulgaire », un récit de rêve ou,
plutôt, de cauchemar, serait opportunément placé après « Veillée »
et « Aube ». Mais il se trouve au verso de « Marine » et « Fête
d'hiver ». Rien de moins académique que ce feuillet empli recto
verso, s'agissant d'un manuscrit destiné à
l'imprimeur. Tant pis, une nouvelle fois, il se dit qu'il arrangera
les choses plus tard. Il pagine enfin. Au crayon, c'est plus
prudent. Au cas où, plus tard, il devrait gommer.
Mais il n'y aura pas de « plus tard ». Voir
dans ce site la page
Pourquoi
la pagination du manuscrit des Illuminations s'arrête-t-elle
à « Barbare » ?
26/03/2026
_________________________
Yves Reboul,
« Neige, glace et manuscrits. Sur la
transmission des manuscrits des Illuminations »,
dans
Parade sauvage n° 36, 2026, p. 113-121.
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