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À Samarie (texte, intertexte et notes)

 



  À Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui. Il ne les a pas vus. Samarie la parvenue, l'égoïste, plus rigide observatrice de sa loi protestante que Juda des tables antiques. Là la richesse universelle permettait bien peu ["toute" en surcharge par dessus "bien peu"] de discussion éclairée. Le sophisme, esclave et soldat de la routine, y avait déjà après les avoir flattés, égorgé plusieurs prophètes.
  C'était un mot sinistre, celui de la femme à la fontaine : "Vous êtes prophète, vous savez ce que j'ai fait."
  Les femmes et les hommes croyaient aux prophètes. Maintenant on croit à l'homme d'État.
  À deux pas de la ville étrangère, incapable de la menacer matériellement, s'il était pris ["pris" conjecturé, le mot est indéchiffrable] comme prophète, puisqu'il s'était montré là si bizarre, qu'aurait-il fait ?
  Jésus n'a rien pu dire [corrigé en "n'a pas laissé de paroles" mais la leçon précédente n'a pas été biffée] à Samarie.
 

 

 

                                                                                     Manuscrit     

Jean 4

[...]

39  Or il y eut beaucoup de Samaritains de cette ville-là qui crurent en lui sur le rapport de cette femme, qui les assurait qu’il lui avait dit tout ce qu’elle avait jamais fait.
40
  Les Samaritains étant donc venus le trouver, le prièrent de demeurer chez eux ; et il y demeura deux jours.
41
  Et il y en eut beaucoup plus qui crurent en lui pour l’avoir entendu parler ;
42
  de sorte qu’ils disaient à cette femme: Ce n’est plus sur ce que vous nous en avez dit que nous croyons en lui : car nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde.
 

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Commentaire

 

Notes

La mention op.cit. suivie d'une indication de page(s) renvoie à notre bibliographie.


À Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui. Il ne les a pas vus.

Tous les commentateurs font remarquer que Rimbaud présente ici (sans doute par erreur) la Samarie (nom de pays) comme une ville. La ville (de Samarie) où se situe la scène est en réalité, chez saint Jean, Sychar. Mais Yann Frémy (Europe, 2009, p.153) note que Renan, au sixième chapitre de sa Vie de Jésus, fait la même confusion : "À quelques lieues de Jésus, à Samarie, un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque divin." 

Saint Jean (ci-dessus, colonne de droite) rapporte que "beaucoup de Samaritains" ont approché Jésus, que celui-ci a séjourné deux jours chez eux et que ses paroles ont encore raffermi leur foi. Rimbaud commence par résumer la conclusion et principale information du témoignage de Jean dans les versets 39-42 du chapitre 4 (première phrase : "À Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui") pour, immédiatement, remettre en cause l'enchaînement des faits qui, chez l'évangéliste, amène cette conclusion ("Et il y en eut beaucoup plus qui crurent en lui pour l’avoir entendu parler"). Dès la seconde phrase, en effet, Rimbaud dit que le Christ n'a pas vu les Samaritains, ceux qui auraient manifesté leur foi en lui, contrairement à ce qu'affirme saint Jean. Et toute la suite du texte est destinée à expliquer pourquoi l'auteur estime fort invraisemblable, impossible même, que Jésus ait parlé aux Samaritains.  "La lecture personnelle de l'évangile, commente Pierre Brunel, va ici jusqu'à la négation" (op. cit. 1987, p.123).


Samarie la parvenue, l'égoïste, plus rigide observatrice de sa loi protestante que Juda des tables antiques. Là la richesse universelle permettait bien peu de discussion éclairée. Le sophisme, esclave et soldat de la routine, y avait déjà après les avoir flattés, égorgé plusieurs prophètes. / C'était un mot sinistre, celui de la femme à la fontaine : "Vous êtes prophète, vous savez ce que j'ai fait."

Dans le chapitre 4 de l'évangile selon saint Jean (antérieurement aux versets cités ci-dessus) Jésus, pour donner un signe de sa divinité à une Samaritaine, lui montre qu'il a connaissance de son passé, de ses cinq mariages et de son état actuel de femme adultère (voir notamment Jean 4,16-18). Rimbaud cite donc ici presque textuellement le quatrième évangile, versets 19 ("Cette femme lui dit : Seigneur, je vois bien que vous êtes un prophète") et 39 ("Or il y eut beaucoup de Samaritains de cette ville-là qui crurent en lui sur le rapport de cette femme, qui les assurait qu’il lui avait dit tout ce qu’elle avait jamais fait").

L'image péjorative de la Samarie exposée dans ce passage est conforme à celle véhiculée par l'Ancien Testament : celle d'un peuple impie, idolâtre, hostile aux Juifs. Pierre Brunel pense que Rimbaud s'est peut-être souvenu ici de l'évangile de saint Matthieu 10,5 ("Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville des Samaritains" y dit Jésus à ses disciples). Il est donc invraisemblable, semble penser Rimbaud, que Jésus ait été accueilli dans Samarie aussi favorablement que Jean le rapporte. La logique voudrait plutôt que les habitants, s'ils l'eussent identifié comme prophète, l'aient aussitôt massacré, selon leur habitude. "Sinistre" est par conséquent le mot de la Samaritaine car, en célébrant Jésus comme un voyant, elle le désigne volans nolans à la vindicte de ses congénères. 

Il y a là, cependant, de la part de Rimbaud, une exagération caricaturale de la férocité des Samaritains qui ne saurait se prévaloir ni de ce que rapportent les textes sacrés, ni de ce que nous apprend l'histoire. Loin de chercher à restaurer une quelconque vraisemblance historique, Rimbaud semble s'adonner ici à un jeu littéraire consistant à développer un possible narratif, alternatif à celui proposé par l'évangéliste, à partir d'une situation initiale commune (et connue du lecteur) : la rencontre entre Jésus et la Samaritaine. Une façon, en somme, de renvoyer le récit johannique au statut d'œuvre de fiction. Plus exactement, Rimbaud suggère que le texte sacré est, tout autant que le sien propre, un mixte indécidable de relation historique et d'affabulation.

Yves Reboul a aussi attiré notre attention sur la possibilité d'une lecture allégorique du passage. Car, à bien lire le texte, c'est d'abord "la richesse universelle" et "le sophisme, esclave et soldat de la routine" (le conformisme, donc, et le règne de l'argent) qui font de "Samarie la parvenue" une contrée hostile aux prophètes (la mise à mort signifiée par le verbe "égorger" pouvant dans ce cadre être compris comme une métaphore hyperbolique). Antoine Adam avait déjà avancé l'hypothèse que la "protestante" Samarie n'était autre que l'Angleterre du XIXe siècle : "[i]l saute aux yeux que Rimbaud pratique ici l'anachronisme systématique. Samarie, c'est l'Angleterre, la perfide Albion, le pays qui étale sa richesse, son égoïsme, et se targue d'observer sa loi protestante. Elle est le symbole de la société industrielle et capitaliste" (op.cit. p.1024). Yves Reboul élargit finement cette piste de lecture "anachronique" à partir d'une confrontation entre Rimbaud et Renan. Il démontre de façon convaincante que Rimbaud n'était pas sans connaître La Vie de Jésus, publiée en 1863 (voir notre note sur l'incipit de  la seconde prose : "L'air léger et charmant de la Galilée"). Il décèle chez les deux auteurs un traitement allégorique comparable de la matière évangélique. Mais Rimbaud et Renan, selon lui,  transposent différemment l'opposition, attestée par la Bible, entre Judée et provinces du nord de la Palestine : entre Judée et Samarie, plus précisément, dans la première des trois proses. Tous deux, explique Reboul, voient en Jérusalem l'analogue de Rome. Mais, pour Renan, face à l'orthodoxe et rigide Judée, la Samarie "protestante" représente la religion libérale et ouverte qu'il appelle de ses vœux, Jésus (le Christ romantique et sulpicien qu'il met en scène) incarnant "la figure du rénovateur messianique dont le siècle, de Mickiewicz à Lammenais, en passant par Victor Hugo, a cultivé obstinément le mythe" (op.cit.1994, p.93). Pour Rimbaud, par contre, elle figure la société marchande du XIXe siècle dont la "richesse universelle" suffit à inhiber toute "discussion éclairée" et réduit à l'impuissance ces prophètes armés du seul Verbe que sont, dans le grand récit catholique, le Christ, et, dans la réalité contemporaine, le Poète. Rimbaud, ici, implicitement, raillerait donc à travers Renan un certain progressisme romantique, teinté de religiosité et de mentalité bourgeoise.    


Les femmes et les hommes croyaient aux prophètes. Maintenant on croit à l'homme d'État.

La Samaritaine a donc reconnu en Jésus un prophète, mais pourquoi ? Parce qu'il avait connaissance des péripéties de sa vie sentimentale, ce qui ne requiert pas nécessairement de grands dons de divination. On n'était pas très exigeant à cette époque, insinue Rimbaud, pour accorder à un inconnu de passage un statut surnaturel. Il lui suffisait d'avoir fait état de quelque information, pas même sur l'avenir mais sur votre passé, et qu'il ait eu vent de vos antécédents matrimoniaux. Ce n'est donc pas à la haute spiritualité de ses paroles que le Christ doit d'avoir convaincu la Samaritaine, ni à ses allusions répétées à son extraction divine (comme on le voit chez Jean), mais tout simplement à la naïveté superstitieuse de cette femme : "Les femmes et les hommes croyaient aux prophètes" en ce temps-là, note sarcastiquement le locuteur.

Cette généralité abstraite sur la superstition populaire joue donc, au fond, dans le texte de Rimbaud, le même rôle critique que ces corrections rationalisantes apportées au récit évangélique à travers lesquelles un d'Holbach, au XVIIIe siècle, tentait de restaurer la vérité historique déformée par le texte sacré dans un but de prédication. Voici, par exemple, comment d'Holbach commente ce passage : "Cependant il est aisé de voir que le Christ avait pu découvrir cette anecdote, soit par la conversation même avec cette femme bavarde, soit par le bruit public, soit par quelque autre voie très simple". C'est Yann Frémy qui fait cette citation ainsi que beaucoup d'autres, très éclairantes, dans son article d'Europe (2009). Elle est extraite de l'Histoire critique de Jésus-Christ ou Analyse raisonnée des Évangiles par Paul Thiry Baron d'Holbach, Droz, 1997, p.259. Yann Frémy a raison de noter que Rimbaud ne hasarde pas explicitement ce genre de conjectures. Il lui suffit de les suggérer.   

La superstition a changé aujourd'hui de nature, elle est plus politique que religieuse, commente le poète : on ne croit plus vraiment aux prophètes mais on prête foi aux promesses des hommes d'état. La sècheresse de cette incidente, la façon abrupte avec laquelle Rimbaud pratique l'intervention d'auteur et l'allusion satirique contemporaine, révèle bien la fonction allégorique de ces proses. De même, dans les lignes précédentes, il suggérait par un anachronisme grossier que les Samaritains furent pour les Juifs du temps de Jésus ce que sont, pour ses contemporains Catholiques, les Protestants. Pierre Brunel parle à ce propos d'un "effort d'actualisation assez maladroit" (op.cit.1979, p.41). Maladroit ? Non ! Je dirais plutôt : désinvolte. Car c'est volontairement, bien sûr, que Rimbaud s'écarte ici des bonnes règles de l'art narratif (éviter le mélange des genres, masquer la présence de l'auteur). Le récit, ici, a fonction de commentaire et d'allégorie tout autant que de "paraphrase" ou même de "parodie", termes souvent employés par la critique pour caractériser les Proses évangéliques. Comme André Guyaux le remarque finement, sans cesse dans les Proses évangéliques, "le texte glisse de la paraphrase à la glose et de la glose à la fiction" (op. cit. p.919).
 

À deux pas de la ville étrangère, incapable de la menacer matériellement, s'il était pris comme prophète, puisqu'il s'était montré là si bizarre, qu'aurait-il fait ? Jésus n'a rien pu dire à Samarie.

Rimbaud reprend d'abord une information précédemment donnée dans le texte biblique : la rencontre avec la Samaritaine s'est déroulée à l'extérieur de la ville (Jean 4,28-30). Il commente ensuite ironiquement le message théologique du chapitre : Jésus s'est "montré bizarre" (façon de dire : farfelu, un peu dérangé), sans doute parce qu'il vient d'adresser à cette femme une étrange et longue prédication, en se présentant devant elle comme le Messie attendu par les Juifs (Jean 4,10-24). Rimbaud insinue enfin que Jésus ne s'est certainement pas manifesté en cette occasion aussi ouvertement, et héroïquement, que l'affirme son hagiographe. Car, face aux mauvaises manières que lui eussent réservées les Samaritains s'il en avait agi ainsi, il aurait été incapable de "menacer matériellement" leur ville, c'est-à-dire de la menacer de destruction comme savaient le faire les prophètes de l'Ancien Testament. Pierre Brunel pense que Rimbaud se souvient ici d'un passage de Luc, 9,51-56, où le Christ réprimande ses disciples pour lui avoir suggéré d'attirer le feu céleste sur un village de Samarie qui les avait mal accueillis (op. cit. 1987, p.122). Une conclusion s'impose : "Jésus n'a rien pu dire à Samarie".