Rimbaud, le poète (accueil)  > Bibliographie > Notes de lecture > Benoît de Cornulier, "Qu'est-ce pour nous... comme dialogue dramatique de l'Esprit et du Cœur"

 

 

 

[1] Benoît de Cornulier, "Qu'est-ce pour nous... comme dialogue dramatique de l'Esprit et du Cœur", De la métrique à l’interprétation, Classiques Garnier, 2009, p.213-315.

 

 

 

[2] On trouvera en bas de page une note bibliographique et une annexe où je copie quelques extraits d'auteurs divers exploités au cours de l'article.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Qu'est-ce pour nous... comme dialogue dramatique de l'Esprit et du Cœur", par Benoît de Cornulier.

 


   Benoît de Cornulier est le seul critique, à ma connaissance, qui ait étudié de façon détaillée Qu’est-ce pour nous Mon Cœur... [1] Dans sa conception, le poème se présente comme "un dialogue dramatique de l'Esprit et du Cœur". "Dramatique" car il s'y déroule une histoire, une sorte de drame. Les destructions et les souffrances évoquées dans la première strophe ne sont pas, comme on le prétend, celles de la semaine sanglante mais celles que provoquera la "vengeance" voulue par le Cœur. L'Esprit s'oppose d'abord à ce projet révolutionnaire, auquel il dénie toute valeur ("Qu'est-ce pour nous, mon cœur, ... ? Rien !"). Puis il se laisse convaincre, poussé par un sentiment de fraternité. Cependant, après que les conjurés ont "tout occupé, / Cités et campagnes", il se montre à nouveau insatisfait. Pour la seconde fois, il déclare que "Ce n'est rien !" et adresse à ses amis un appel : "Allons ! Allons !". Où donc s'agit-il d'aller puisque la terre entière est déjà "occupée" ? Ailleurs ! "Anywhere out of the world !", répond Benoît de Cornulier, citant Baudelaire.
 

   Rimbaud (que représente "L'Esprit" dans le texte) affirmerait ainsi la "valeur" supérieure de son entreprise de Voyant, en marche vers l'Inconnu, par rapport au projet porté par le personnage du Cœur : celui d'une "marche vengeresse" visant à instaurer dans le monde entier, par voie révolutionnaire, la République universelle. Mais il est trop tard. En s'effondrant sur le sujet, la terre fait retomber à terre celui qui voulait "aller" hors du monde. Le Voyant est "rendu au sol", commente BdC en référence à l'Adieu de la Saison. Et si le vers 25, alexandrin écourté, reste inachevé, c'est que celui qui aurait pu l'écrire vient de mourir : "Le sujet qui vivait la fin du monde en ce poème s'est définitivement tu parce qu'il n'est plus"(226). C'est, en somme, la punition de l'Esprit pour sa participation au projet du Cœur.

   BdC fait grief aux interprétations courantes [2] de réduire le texte à "un flux verbal d’humeur collective inspiré à chaud par la passion ou par l’alcool”, qu'elles attribuent par postulat à l'auteur lui-même, en se fondant sur l'idée reçue d'un Rimbaud engagé et enragé. Il en fait remonter la tradition à Paterne Berrichon qui prétendait que Rimbaud avait composé son poème sur un coin de table, dans un bistro, en présence d'amis. A contrario, Cornulier adopte une méthode de lecture "littérale" qui lui recommande d'évacuer l'auteur (le sujet lyrique même) du champ de l'analyse, au profit de ces deux quasi-personnages que sont, dans son optique, l'Esprit et le Cœur. C'est par cette méthode qu'il parvient à l'interprétation originale résumée plus haut.

   En rendant compte de la première version de l'article (Studi francesi n°106, 1992) dans mon “anthologie commentée”, j'avais déjà indiqué tout l'intérêt du travail réalisé, notamment dans le domaine de la versification. Mais la richesse des observations et la finesse des analyses n'avaient pas suffi à justifier à mes yeux l'aggiornamento interprétatif prôné par l'auteur. BdC ayant entre temps largement remanié et augmenté son article, j'ai relu et, grâce à lui, re-réfléchi, sans changer d’avis sur le fond. Je livre à l’internaute ces nouvelles notes de lecture où mon but aura moins été de réfuter que de consolider et approfondir ma propre analyse du texte en la confrontant à celle de l'auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[3] André Guyaux, maître d'œuvre de la plus récente édition Rimbaud dans la collection de la Pléiade (2009), indique la fréquence, au XIXe siècle, du "poème extériorisant la voix intérieure [...] s'ouvrant en prosopopées de soi et s'adressant à des substituts du moi qui deviennent des interlocuteurs fictifs" (911). Ce rappel historique (qui occupe quasiment la moitié de la note consacrée à Qu’est-ce pour nous…) répond sans doute à un souci de mise au point après l'article de Cornulier paru en 1995, mais pourquoi cet article n'est-il pas cité dans les orientations bibliographiques ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4] Telle était déjà l'opinion de Pierre Brunel pour qui "les nappes de sang et de braise" représentent l'un des aspects d'une "révolution cosmique auprès de laquelle la Commune n'est rien" (op.cit.170). Voir en  annexe.

 

 

UN DIALOGUE DE L'ESPRIT ET DU CŒUR ?
 

   Qu’est-ce pour nous… est habituellement présenté comme un débat intérieur au cours duquel le sujet lyrique (celui qui dit “je” dans le texte) interpelle ce que les poètes appellent souvent par convention leur “âme” et que Rimbaud a préféré nommer ici “Mon Esprit” et “Mon Cœur”. Le locuteur sonde en premier lieu son Cœur puis, au vers 10, exhorte son Esprit à raviver en lui un désir de “vengeance” et une fougue révolutionnaire auxquels il a semblé d’abord tout à fait étranger : “Qu’est-ce pour nous Mon Cœur […]. Rien !”. 

   Deux tirets, au v.5 et au v.19, signalent dans le texte les principales inflexions de la pensée (il faut mettre à part, sur ce plan, les tirets du vers 21 qui ne jouent qu'un rôle de parenthèses isolant une sorte d'aparté). Comme on le voit dans la présentation ci-dessous, le jeu des tirets délimite dans le texte trois mouvements distincts :

 


  Qu'est-ce pour nous, Mon Cœur, que les nappes de sang
  Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
  De rage, sanglots de tout enfer renversant
  Tout ordre ; et l'Aquilon encor sur les débris
   
  Et toute vengeance ? Rien !...   Mais si, toute encor,
  Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
  Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
  Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d'or !
   
  Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
  Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
  Républiques de ce monde ! Des empereurs,
  Des régiments, des colons, des peuples, assez !
 
  Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
  Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
  À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.
  Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !
   
  Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
  Notre marche vengeresse a tout occupé,
  Cités et campagnes ! Nous serons écrasés !
  Les volcans sauteront ! et l'océan frappé...
   
  Oh ! mes amis ! mon cœur, c'est sûr, ils sont des frères —,
  Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !
  Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
  Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

  Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours !..
 
   
  • Le premier, est composé d'une longue phrase interrogative et s'achève sur le mot-phrase : "Rien !". Le locuteur semble s'y répondre à lui-même. Il manifeste un parti pris d'indifférence (ou de dédain, dirait Cornulier) devant le spectacle affligeant des désastres de la guerre.  
  • Le second, introduit par "Mais si", apporte la contradiction au précédent : il constitue une longue période oratoire exaltée prônant la vengeance et la guerre civile. La succession de ces deux mouvements s'interprète aisément comme l'oscillation du sujet entre deux extrêmes opposés.
  • Le troisième est plus complexe, dans le sens où l'on y discerne une évolution interne des sentiments. La voix intérieure émet en premier lieu une mise en garde contre les risques de l'entreprise : on croirait le locuteur revenu à la posture distanciée du début du texte (v.19-20). Mais le sixième quatrain oblige à nuancer ce jugement : le locuteur, en réalité, a infléchi sa position. Malgré sa crainte d'un dénouement tragique, il s'est laissé convaincre que "ceux que nous imaginons frères", "c'est sûr [...] sont des frères" et, s'adressant directement à eux, il manifeste sa conclusion qu'en dépit de tout il faut y "aller" : "Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !" On verra plus loin que la dernière ligne, détachée (v.25), implique une évolution supplémentaire dans l'itinéraire mental parcouru par le sujet, consécutivement au dénouement tragique mentionné par le vers précédent.   

   L’impression d’un “ dialogue de l’Esprit et du Cœur ” mise en valeur par Cornulier vient de ce que le sujet, oscillant entre deux attitudes opposées, semble obéir alternativement à deux voix contradictoires : celle qui lui recommande détachement (v.1-5) puis prudence (v.19-20), celle qui laisse libre cours au désir de vengeance et le pousse à l’action solidaire (v.5-19). L’une peut sans risque de grave erreur être caractérisée comme la voix de la raison (l’Esprit, donc) tandis que l’autre est celle de la passion, de l’instinct, des sentiments (le Cœur, conventionnellement). La thèse de Cornulier sur ce point est donc, dans une certaine mesure, acceptable. Il est possible que Rimbaud ait consciemment recherché un effet de dialogue entre les deux instances personnifiées d’un moi divisé.

   Ceci dit, "littéralement" parlant, c’est le flux de conscience d’un locuteur unique, délibérant avec lui-même, que nous sommes invités à suivre dans le poème [3]. Ce n’est pas le Cœur qui peut interpeller l’Esprit en l’appelant “Mon Esprit” au vers 10, par exemple, mais bien le locuteur (le sujet lyrique ou, comme on dit, “le poète”). Quant à "l'Esprit", je note que BdC, quand il utilise cette dénomination à plusieurs reprises dans la troisième section (v.19-25), précise entre parenthèses : "l'Esprit (ou le locuteur)". À la bonne heure ! Mais "le Cœur" n'est-il pas "le locuteur" aussi ? 

 

 

 

LE SOUVENIR DE LA COMMUNE DANS LE POÈME


   Cornulier insiste avec force sur l'idée qu'il ne s'agit pas dans le poème de revenir sur le passé, de raconter la Commune ou la semaine sanglante mais d'évoquer une éventuelle revanche future des vaincus. Aucune divergence sur ce point ! Et on adhère presque entièrement, par exemple, à cet exposé :

"Quand Rimbaud, qui avait quitté Paris (en supposant qu'il y était) avant l'arrivée des troupes Versaillaises, écrivit ce texte, probablement en 1872 ou 1873, l'actualité correspondant de plus près à la Commune était plutôt, pour les partisans des "vaincus", celle d'une possible volonté de revanche révolutionnaire et du même coup de vengeance — projet plutôt que regret. Tel est plutôt plausiblement l'objet de la délibération de ce texte : la prochaine révolution par laquelle les survivants d'une terrible défaite et répression vengeront les vaincus morts ou survivants[...]" (227).

L'auteur admet donc qu'une référence à l'écrasement de la Commune est implicite dans le thème central du poème : la "vengeance". Mais quel sens y a-t-il à opposer, comme il le fait, la vengeance comme "projet" à la vengeance comme "regret" ? Le désir de vengeance du locuteur ne s'explique-t-il pas en dernier ressort par son "regret" d'avoir été vaincu ? Or, le texte n'évoque nulle part, selon Cornulier, le motif de ce regret : l'écrasement de la Commune.

   Il écrit par exemple, p.227 :

Tout cela qui est quelque chose ou rien (selon les avis) ne ressemble pas à l’expérience des Communards pendant le siège de la Commune." 

Par la formule “Tout cela qui est quelque chose ou rien (selon les avis)” — rien selon l'avis de l'Esprit, quelque chose selon celui du Cœur —, l'auteur entend notamment l'énumération des cinq premiers vers du poème : 

Qu'est-ce pour nous, Mon Cœur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l'Aquilon encor sur les débris

Et toute vengeance ? Rien !... 

   Pour BdC, ce premier quatrain ne fait pas référence à la Commune. Les destructions et souffrances décrites dans ces vers ne sont pas celles de la semaine sanglante, comme le prétend la vulgate, mais celles qui accompagneront nécessairement la "vengeance" voulue par le Cœur. Il ne s'agit pas ici du passé mais du futur. Les "mille meurtres" dont il est question ne sont pas ceux de Monsieur Thiers (ou du Général Cavaignac avant lui) mais ceux que s'apprêtent à commettre les révolutionnaires (représentés par le Cœur dans le texte) au cours de leur campagne contre les "Républiques de ce monde"[4].

   Je crois plus logique de supposer que les quatre premiers vers du poème exposent les motifs de la vengeance avant que l'idée n'en soit introduite au vers 5. Ils décrivent ce dont le sujet se sent las, détaché, mais dont son Cœur porte encore la blessure, cause de son humeur vindicative. C'est donc évidemment du passé qu'il s'agit.

   Convaincu du contraire, BdC multiplie les arguments tendant à montrer qu’on ne trouve dans ce début aucune allusion à la guerre civile de l'année 1871 comme événement historique particulier. Il observe que la description utilise des articles définis à valeur généralisante : “les nappes de sang”, “les longs cris de rage” ; elle n’utilise pas les démonstratifs (“ ces nappes de sang ”, etc.) qui eussent actualisé le propos. BdC signale de même la présence de groupes nominaux indéterminés (“mille meurtres”, “sanglots de tout enfer renversant tout ordre”, “toute vengeance”) qui, selon lui, “ne renvoient pas à une situation réelle”.

   BdC n'a certes pas tort de noter un souci de généralisation. Personnellement, je dirais que le sujet n’est pas seulement las des violences de la Commune mais de toutes celles qui l'ont précédée (l’incroyable succession de répressions contre-révolutionnaires subies par le peuple de Paris au cours du XIXe siècle). La vulgate évoque d’ailleurs souvent non la Commune mais “la révolution”, en général (cf. par exemple, Bonnefoy : annexe). Ceci dit, lorsque Rimbaud évoque la guerre civile en général, c’est sur le modèle particulier de la Commune qu’il se la représente. S’il emploie l’expression “nappes de sang”, ce ne peut être sans penser au sang répandu pendant la bien nommée “semaine sanglante”. Il sait que son lecteur, en tous cas, y pensera automatiquement. S’il mentionne les “braises”, c’est à cause du rôle spécifique tenu par les incendies dans les derniers jours de la Commune.

Et même dans la suite du texte ... ! Il est bien vrai qu'à partir du vers 5, c'est du futur, d'une hypothétique "prochaine révolution" (227), qu'il s'agit ! Sauf que Rimbaud, évoquant encore ce futur à l'aide des images de la Commune gravées dans sa mémoire, réactivant au sujet de ce futur, nous le verrons, des problématiques politiques qui furent celles de l'événement, des inquiétudes qui furent les siennes propres pendant l'événement, les deux temps (passé et futur) finissent par se mêler et c'est bien de la Commune qu'il est question, dans un sens, d'un bout à l'autre du poème. Le reproche fait par Cornulier à la vulgate est donc sur ce plan sans fondement.

 

   

 

LE SENS DU MOT "RIEN" (v.5)


   La problème principal, en ce début de poème, réside dans le sens à donner au mot "Rien". Ce mot exprime-t-il, comme l'écrit BdC, un "jugement de valeur"(223) consistant pour le sujet à rejeter toute idée de révolution future au motif d'ambitions plus nobles ? Ou doit-on l'interpréter, comme la manifestation d'un éloignement politique dû à la lassitude des violences du passé ou au doute quant à la possibilité d'une revanche victorieuse, ainsi que le proposent la plupart des commentateurs ?

Yves Bonnefoy, par exemple :

"L'idée initiale de ce poème, sa pensée explicite ou, si l'on préfère, consciente, est que la révolution, le renversement de l'ordre ne sont plus rien pour Rimbaud" (cf.annexe)

Or, de la solution qu'on donne à ce problème dépend tout le sens du poème et, en particulier, l'appréciation de l'intention politique qui y préside. Pour Cornulier, ce n'est pas par lassitude ou par crainte de l'échec (sentiments peu nobles) que Rimbaud, à travers le "personnage" de l'Esprit, s'oppose au projet révolutionnaire du Cœur mais en vertu d'une échelle de valeurs différente et plus élevée.

   L'argument premier consiste à dire que le mot "Rien" doit recevoir un sens identique dans ses deux occurences, en début et en fin de texte :

"À la fin du texte, l'affirmation "ce n'est rien" renvoie manifestement à cette première affirmation comme si on en était toujours au même point" (223)

Dans les deux cas, le mot correspondrait à un "jugement de valeur". Mais, en ces pages 222-223 (premier examen de la question), on n'en saura guère plus sur ce que l'auteur entend par "jugement de valeur". Reportons-nous donc soixante-dix pages plus loin pour découvrir le sens prêté au "ce n'est rien" de la fin du texte :

"[...] la "marche vengeresse" — à laquelle le sujet participe au moins par son Cœur —, quoiqu'elle ait victorieusement détruit la civilisation actuelle [...] ne compte pour "rien" parce qu'en "occupant" toute la terre, nous n'en sortons pas (ce jugement, qu'on pouvait déjà deviner, est rétrospectivement impliqué par le "rien" final)." (292)

Résumons : au début du texte, on ne peut encore que "deviner" la valeur exacte du mot "rien" en tant que "jugement de valeur" mais la fin du texte nous permet de comprendre "rétrospectivement" qu'il s'agit pour "le sujet" de dénier toute valeur à la "marche vengeresse", au regard de son projet intime qui est de "sortir" de la terre. Concluons : cette interprétation du mot "rien" au v.5 vaut ce que vaudra pour nous l'interprétation du même mot à la fin du texte. Mais cela, nous l'examinerons plus loin.

   Retenons en attendant que, pour Cornulier, l'Esprit (qui se confond avec le locuteur, qui lui-même comme nous le verrons , est une sorte d'avatar du poète Voyant), bien qu'il se laisse entraîner dans le projet de vengeance du Cœur, ne saurait adhérer intimement à ses valeurs (celles de la Commune ou de la Révolution). BdC reproche par exemple à l’éditeur de la seconde Pléiade (1972), Antoine Adam, d'avoir écrit : “Cette pièce exprime les désirs impuissants de vengeance des Communards écrasés”. Il commente :

"Rien n’indique que l’Esprit ou le sujet soit un Communard […]” (282).

Sans doute le Cœur, ses "romanesques amis", les "Noirs inconnus" sont-ils pour lui des sortes de Communards. Mais pas l'Esprit, pas l'énonciateur ou l'auteur du texte. Car celui qui parle au début du poème (et qui n'est autre que l'Esprit) fait remontrance au Cœur que son projet révolutionnaire, littéralement, ne vaut "Rien!". Ce n'est peut-être pas qu'il condamne une telle entreprise mais là n'est pas son but à lui.

   BdC ajoute, argument scientifique indiscutable, que la versification volontairement irrégulière du poème prouve que le texte appartient à la partie la plus tardive de la production versifiée de Rimbaud. Mais cela justifie-t-il un commentaire comme celui-ci : 

“Si on croit que ce texte a été écrit à chaud dans les quelques semaines qui ont suivi la répression sanglante de la Commune de Paris et plus encore si on s’imagine – à tort – que Rimbaud y était resté pendant le siège ou du moins s’identifiait aux Communards, on peut imaginer que ces nappes de sang et de braise, ces meurtres, ce vent capable d’attiser des incendies, c’est le siège de Paris en Commune par les troupes gouvernementales […]” (225). 

On en déduit donc que BdC, lui, ne "croit" rien de tout ça, n'"imagine" rien de tel. Il ne lui suffit pas de la lettre à Izambard de mai 1871 ou d’un poème comme L’Orgie parisienne pour en déduire que Rimbaud “s’identifiait” aux Communards. Il oublie de dire que si Rimbaud n’est pas “resté” à Paris pendant le siège on sait du moins qu’il s’y est rendu du 25 février au 10 mars, et on connaît par une lettre à Demeny du 17 avril les admirations qu’il y a cultivées (Vermersch, Vallès, notamment).

   BdC, en outre, semble penser qu'une date de composition plus tardive rend moins vraisemblable l'expression d'une sympathie communarde dans le texte. Il doute que Rimbaud, en 1872 ou 1873, puisse encore éprouver la même indignation contre les “mille meurtres” de Monsieur Thiers et le même désir de les venger. Et donc, tout en retournant contre les tenants de la vulgate (certains d'entre eux seulement, en vérité) l'argument fondé sur la datation plus ou moins précoce du poème, BdC a le tort de conserver intact le présupposé fallacieux sur lequel cet argument est fondé.

   Je ne crois pas, personnellement, que si peu de temps ait suffi à quiconque ayant sympathisé avec Paris insurgé pendant l'année 1871 pour surmonter l'indignation ressentie devant la cruauté de sa répression, je ne crois pas que Rimbaud ait pu chasser aussi vite de son esprit l'appétit de vengeance si clairement proclamé en 1871 dans L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple. Il est cependant probable que, les mois et les années passant, les divisions politiques s’approfondissant parmi les anciens conjurés, la passivité gagnant les classes sociales naguère impliquées dans la révolution, la possibilité même d’une "vengeance" devenant illusoire, l’envie d’en découdre avec les vainqueurs exprimée dans L’Orgie parisienne dut s'affaiblir. D'où la sèche réplique du sujet aux sollicitations de son Cœur : “Qu’est-ce pour nous Mon Cœur […]. Rien !”.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA "MARCHE VENGERESSE" : FANTASME OU RÉALITÉ ?


    Ce que l'Esprit ne compte pour rien, le Cœur, lui, le compte pour quelque chose. Benoît de Cornulier, dans la suite de ses explications, va beaucoup jouer de cette antithèse en donnant volontiers une valeur quantitative au verbe "compter". 

   Si les désastres énumérés par les premiers vers ne sont "Rien!", "pour nous", commente BdC p.236, c'est qu'elles ne "comptent" pas assez de "sang", de "braises", de "meurtres", dans la perspective du Cœur qui implique l'"élimination générale" de ses adversaires :

"Dans cette perspective 'totalisante' et dans le cadre de la surenchère du Cœur, les 'mille meurtres' d’abord désignés ou envisagés par l’Esprit ne sont plausiblement que « quelque chose », c'est-à-dire par rapport à l’élimination générale proclamée ensuite par le Cœur, pour qui ce n’était qu’un début et qui voudra 'tout'."

   L'idée est reprise quelques pages plus loin. L’Esprit ne “compte” pour rien “les nappes de sang” et les “mille meurtres”, ce qui, du point de vue du Cœur (c’est-à-dire du “projet révolutionnaire”) était tout de même un début non négligeable :  

“ce que l’Esprit estimait initialement à rien pour nous, c’était déjà quelque chose, par exemple “mille meurtres” et “toute vengeance” (265).

   Or, parvenu au dénouement, le lecteur constate que les révolutionnaires ont totalement conquis la terre, détruisant sociétés et civilisations édifiées sur les divers continents. Et “pour cela il a sans doute fallu liquider pas mal de gens” (263). Donc :

“ce dont il s’agit maintenant d’estimer l’importance pour nous, c’est beaucoup plus de meurtres (il s’agit désormais de la planète, “mille meurtres”, c’était simplement un commencement, juste pour une cité peut-être…)” (265) 

   Mais l’Esprit, au v.25, réitère son jugement négatif : “ Ce n’est rien ” :

“ La longue, enthousiaste réplique du Cœur à l’Esprit qui avait au départ estimé quelque chose à rien pour nous, cette réponse consistant à accumuler des éliminations totales pour aboutir à une occupation du terrain totale, pour l’Esprit n’était pas convaincante.” (266). 

Au terme de cette comptabilité macabre, l’Esprit se déclare donc définitivement imperméable à la Révolution. Il veut plus que cela.
 

   Entre ce début et cette fin, Qu’est-ce pour nous Mon Cœur… nous fait assister, selon BdC, à l’accomplissement du “ projet révolutionnaire du Cœur ”. L'action se déroule réellement au fur et à mesure que le locuteur en évoque les péripéties : 

“en divers moments de ce texte, l’interprétation littérale doit supposer que ce qui y est décrit, ou, parfois, décidé, peut se réaliser en même temps que l’énonciation” (242).

 À la fin du poème :

“ les projets révolutionnaires du Cœur se sont donc accomplis à mesure qu’ils s’énonçaient” (262). 

Une telle faculté auto-réalisatrice n'est-elle pas le propre du rêve ou de l'imagination ? On se représente un événement ou une suite d'événements et on les vit comme s'ils étaient réels ... jusqu'au moment où l'on fait le pas de recul qui vous fait prendre conscience du mirage. Il a paru jusqu’ici à la plupart des commentateurs que le blitzkrieg fulgurant du vers 18 était implicitement présenté par Rimbaud comme imaginaire : "destruction imaginaire et retombée sur la “ vieille terre ” où l’on est toujours", résume par exemple Roubaud (cf. annexe). Ils parlent de “vertige” (Berrichon), de "rêve" :

"On pense vraiment, vers la fin du poème, aux plus intenses moments d'un rêve et l’on n'est guère surpris de lire à la suite des derniers vers, sur le seul manuscrit qui nous soit resté : Ce n'est rien ; j'y suis ; j'y suis toujours, comme si Rimbaud se ressaisissait au réveil, avec ses problèmes non résolus." (Bonnefoy, cf. annexe)

Les commentateurs interprètent cette vision, ses hyperboles cosmiques, son messianisme prophétique, de façons fort différentes (nous y reviendrons) mais ils sont généralement d'accord pour y voir un pur phénomène mental. C’est ainsi que je comprends, en ce qui me concerne, l’introduction de l’Esprit à la troisième strophe du texte. Le locuteur presse son Esprit de ranimer en lui le désir de vengeance… bientôt obéi par celui-ci qui se lance dans un assaut furieux contre l’ennemi jusqu’à s’imaginer déjà victorieux et maître du monde : 

Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! 

Or ce n’est pas du tout ainsi que BdC comprend le texte. Le poème, pour lui, ne raconte pas un délire, un rêve, mais une histoire réelle (une histoire présentée comme réelle dans la fiction, dans la diégèse) :

“Le bilan victorieux déclaré par le Cœur est généralement tenu pour illusoire, écrit-il, et cela au sein du poème lui-même” (263, note 1)
“Les interprétations de type nihiliste de ce texte […] négligent simplement son bilan victorieux, tenant en une phrase qui mérite pourtant son coup d’œil” [Notre marche vengeresse a tout occupé, / Cités et campagnes !] (263).

Car il tient, lui, que cette victoire est présentée comme réellement accomplie, avec ses conséquences, très réelles aussi : la destruction des sociétés et des civilisations du monde entier. Il n'envisage pas que ce passé composé "a [...] occupé" (cet accompli comme disent les grammairiens) puisse n'être ici qu'un trait caractéristique du style prophétique. Il indique pourtant lui-même, en commentant un autre passage du poème (268, n.2), que dans l'Apocalypse de Saint-Jean "les événements sont parfois présentés au passé de la vision de l'énonciateur (ex. "Et quelque chose comme une grande montagne brûlée fut jeté dans la mer" dans §8.8)."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[5] Eugène Vermersch,
Les Incendiaires (1871).
L'Avertissement est daté de
janvier 1873.
Les Incendiaires est un des textes possiblement parodiés par Rimbaud
dans Qu'est-ce pour nous... si l'on
entend par "parodie" une imitation
assortie d'une nuance d'ironie plus
ou moins marquée. Vermersch dresse
le martyrologe des révolutions vaincues...

O Révolution ! nous t'avions oubliée,
        Tu nous en punis justement !
Pour le peuple vaincu, pour la France liée
        Au char du vainqueur allemand,
Pour la cervelle humaine écrasée et fumante
        Sur les murs noirs de Transnonain,
Pour Avril, et pour Juin, pour les morts que tourmente
        L'oubli sous le ciel africain.
Pour les réactions et pour les hécatombes,
        Pour nos droits à mort condamnés,
Pour Décembre dansant des rondes sur les tombes
        De nos frères assassinés,
Pour Blidah, pour Cayenne et l'horreur indicible
        Des funèbres prisons dans l'eau,
Nous devions à ces gueux la justice impassible,
        La guillotine et le bourreau !...

   ... et appelle à une revanche
radicale et sans pitié contre la société bourgeoise : 

Sur un front de bataille épouvantable et large
        L'émeute se relèvera ;
Et, sortant des pavés pour nous sonner la charge,
        Le spectre de Mai parlera...
Il ne s'agira plus alors, gueux hypocrites,
        De fusiller obscurément
Quelques mouchards abjects, quelques obscurs jésuites
        Canonisés subitement ;
Il ne s'agira plus de brûler trois bicoques
        Pour défendre tout un quartier ;
Plus d'hésitations louches ! plus d'équivoques !
        Bourgeois, tu mourras tout entier !
La conciliation, lâche, tu l'as tuée !
        Tes cris ne te sauveront pas !
Tu vomiras ton âme au crime habituée
        En invoquant Thiers et Judas !
Nous t'apportions la paix et tu voulus la guerre,
        Eh bien ! nous l'aimons mieux ainsi !
Cette insurrection, ce sera la dernière
        Nous fonderons notre ordre aussi !
Non, rien ne restera de ces coquins célèbres,
        Leur monde s'évanouira,
Et toi, dont l'œil nous suit à travers nos ténèbres,
        Nous t'invoquerons, ô Marat !

 

LA DIMENSION PARODIQUE
 

   Si la défaite du mouvement communaliste n’a pas éradiqué chez Rimbaud l’espoir de ‘changer la vie’, elle semble avoir tout de même aiguisé son esprit critique. C’est ce que révèlent quelques traits d’ironie (d'auto-ironie ?) qui émaillent le texte. Le principal d'entre eux réside selon moi, nous le verrons plus loin, dans la chute du poème. Mais citons-en pour commencer deux exemples relevés par Benoît de Cornulier dans le "discours du Cœur" en les accompagnant de commentaires hésitants qui montrent combien est délicate la caractérisation du registre du poème :

  •  “ceux que nous nous imaginons frères” (v.14)

   BdC commente étrangement la formule : “ceux que nous nous imaginons frères” (je souligne) dans le passage :

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?

Cela peut se traduire : Qui donc allumera les futurs incendies si moi et ceux que je tiens pour mes frères (mais est-ce si sûr?) nous abandonnons toute idée de vengeance ?

   Cornulier semble croire (p.251) que le sujet, appartenant à la classe supérieure, se demande si la fraternité peut réellement exister entre l'élite et le peuple. Il allègue l’Avertissement des Incendiaires [5] où Vermersch déclare qu’il n’y a pas de conciliation possible entre les classes opposées de la société. Rimbaud, à mon avis, n'aborde pas cette question ici mais celle de la fraternité entre gens d’un même camp politique et social, entre prolétaires, entre révolutionnaires. Une fraternité toute théorique qui, comme le suggère le locuteur, est loin d’être toujours idéalement réalisée. Ceux que “nous nous imaginons frères” ne le sont pas toujours, ainsi que le montrent les conflits politiques (ou personnels) au sein de la Commune et parmi les survivants, les accusations réciproques d'incompétence, de trahison, de désertion, les dénonciations, etc. ! Mais notre héros veut croire que cette fraternité idéale de tous les révoltés, cette amitié “romanesque” entre des gens qui ne se connaissent pas (les "noirs inconnus"), existe ! 

  • "À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire." (v.15) 

   L’adjectif “romanesques”, commente Cornulier à juste titre, “peut signifier que nos amis — cela présupposerait qu’ils le sont — sont exaltés comme des personnages de roman, et, par exemple, qu’ils rêvent d’un monde impossible”. Sans aucun doute ! Un monde où “jamais nous ne travaillerons”, comme le proclame le vers suivant, conformément à un évangile libertaire assez primitif. Rimbaud, qui n'était pas bête, ne pouvait pas ne pas être conscient de l'excentricité de ce slogan : la formule est donc délibérément satirique. Mais n'en est-il pas ainsi de toutes les imprécations frénétiques du Cœur ? N'est-ce pas tout à fait sciemment que Rimbaud tantôt prête à son locuteur des formulations excessives, tantôt au contraire glisse dans son discours des éléments de doute ou de distance qui ne correspondent guère à son "personnage" d'anarchiste flamboyant ?  

   Cornulier se montre quelque peu déconcerté devant cet aspect du texte :

“ le Cœur ironise-t-il dans une situation d’une pareille gravité ? ou encore est-ce l’auteur qui ironise derrière ces mots (le supposer serait sortir d’une interprétation littérale du texte) ? ”(253).

Cette perplexité vient probablement du parti-pris qui est le sien de mettre entre parenthèses (par souci de "littéralisme") l'instance auctoriale et même celle du locuteur au profit des deux instances personnifiées de l'Esprit et du Cœur. On est beaucoup plus ouvert au soupçon d'ironie lorsqu'on songe que ce n'est pas le Cœur qui parle et, sans doute, se moque durant cette longue tirade mais Rimbaud lui-même qui se moque en le faisant parler.

   Pourquoi, enfin, refuser d’imputer à l'auteur l'ironie induite par l’adjectif “romanesque” (ironie légère, s'entend, il ne s'agit évidemment pas ici d'une "charge" satirique) ? En quoi serait-ce “sortir d’une interprétation littérale du texte” (à moins que le texte n'indique que le point de vue du locuteur, ici, diffère de celui de l’auteur, mais ce serait encore à démontrer) ? Serait-il donc interdit de prendre en compte dans le commentaire l'expérience vécue qu'a eue Rimbaud des troubles de l'année terrible (fût-ce à distance), la probabilité d'une réflexion politique de sa part, alimentée par les témoignages, les récits, les disputes qui ont animé, après l'événement, un milieu d'ex-communards que le poète fréquentait, expérience et réflexion qui ont pu nuancer son enthousiasme révolutionnaire d'une certaine dose d'esprit critique à l'égard de la Commune et des Communards ?
 

 

 

 

 

 

[6] Cependant, Suzanne Bernard restitue le poème au registre de l'ironie en comprenant le vers 25 comme un "retour à la réalité, réveil dégrisé après le cauchemar grandiose". Conclusion éminemment sarcastique, le fin mot du poème résidant dès lors dans la satisfaction, sans noblesse mais si humaine, d'avoir survécu.

 

 

 

[7] Jean-Pierre Richard écrivait de son côté en 1955 : "L'univers des Illuminations est [...] dominé par la hantise d'une apocalypse inondante, et l'imagination rimbaldienne obsédée par une mythologie du Déluge" ("Rimbaud ou la poésie du devenir", Poésie et profondeur).

 

 

 

[8]On peut lire en ligne les écrits d'Ernest Cœurderoy, notamment Hurrah!!! ou la révolution par les cosaques, Londres 1854.

[9] Alain Brossat, Ernest Coeurderoy : Révolution, désespoir et prophétisme, Paris, L'Harmattan, coll. « Forum de L'IRTS », 2005.

 

 

 

 

[10] Brossat (op.cit. p.84) signale que Zola prête à Étienne Lantier, dépité par l'impuissance de l'Internationale, à la fin de Germinal (1885), une vision prophétique voisine de celle d'Ernest Cœurderoy (la révolution par les Barbares).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[11] Dans une Adresse du Conseil général de l'AIT datée du 9 septembre 1870, Marx écrivait : "Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l'ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée . Les ouvriers français [...] ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs nationaux de 1792 [...]. Que calmement et résolument ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe." Mais, passé le 18 mars, non seulement il considéra que l'AIT devait s'engager aux côtés de la Commune mais il reprocha à cette dernière une politique trop attentiste et frileuse, sur deux points notamment. La Commune aurait dû selon lui se saisir de la Banque de France pour ôter cet instrument décisif à la bourgeoisie et marcher immédiatement sur Versailles avant que Thiers ait eu le temps de réorganiser l'armée. Ce rapport de forces acquis, il eût été au moins possible de négocier en position favorable et d'arracher  quelques concessions au Gouvernement.

[12] Jules Andrieu, La Commune de Paris. Contribution à sa théorie et à son histoire, Fortnightly Review, Londres, Octobre 1871 - Inséré dans Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris en 1871, Payot, 1971 - Extraits p.214, 222 et 225.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     De façon générale, les commentateurs ne perçoivent pas d'intention parodique dans cette étrange diatribe qui vise d'abord les cibles habituelles des courants socialistes ("Industriels, princes, sénats, / périssez..."), mais exprime aussi le dégoût du locuteur à l'égard de notions plutôt marquées positivement dans le discours progressiste, l'"Histoire", la "Justice", les "peuples" (peut-être moins à l'égard des choses désignées par ces mots qu'à l'égard de ces mots eux-mêmes qui, dans les rhétoriques politiques de tous bords, servent à tromper les foules), pour menacer enfin d'élimination les "Républiques de ce monde" et tous les continents. Certains en attribuent l'incongruité à un anarchisme nihiliste auquel l'auteur adhèrerait sans restriction : "c'est le poème de l'anarchisme complet", écrit par exemple Suzanne Bernard (cf. annexe)[6]. Mais même ceux qui ne croient pas Rimbaud capable d'un tel délire, plutôt que d'y soupçonner une certaine distance, se plaisent à y chercher de hautes significations philosophiques, post-hégeliennes, para-freudiennes, pré-bachelardiennes, ou que sais-je...

   Éric Marty l'analyse comme la preuve d'un renoncement à dire le monde en termes politiques qui confirme l'"adieu au politique" contenu dans le "Rien" initial et prélude à un dépassement de la "dialectique historique" : "l'inconnu, maître-mot des lettres de mai 1871, fait ici retour, incarné par une autre humanité", celle des "Noirs inconnus" qui sont des "frères", "altérité pure" qui "n'a pas de nom, pas même celui d'Afrique qui pourrait s'opposer à la triade Europe-Asie-Amérique" (cf. annexe).

   D'autres interprétations, plus psychologiques, y détectent la présence chez Rimbaud d’un "instinct de destruction" (André Guyaux, citant Pierre-Jean Jouve, Pléiade 2009, 911). Pierre Brunel a lui aussi tendance à décontextualiser les pulsions destructrices du poète en thématisant le couple Destruction/Création, Chaos/Genèse, où il perçoit un schéme structurant de l'imaginaire rimbaldien [7] (cf. annexe). La thèse dominante dans la critique, en tous cas, est que Rimbaud, en étendant à l'univers entier son “désir d’apocalypse”, "quitte le terrain politique" (Guyaux, ibid.).

   Je tiens, moi, pour la parodie, et rien n'est aussi politique que la parodie politique ! Le déluge verbal héroïcomique du poème est la forme littéraire trouvée par Rimbaud pour peindre "une colère folle", semblable à celle qu'il s'attribue à lui-même dans sa lettre à Izambard de mai 1871. Littéralement "folle", comme on peut en éprouver lorsque la souffrance et la haine suspendent tout jugement rationnel, lorsqu'on se trouve dans une situation de désespoir telle qu'on n'aspire qu'à s'évader du cauchemar de l'Histoire (d'où les imprécations contre l'Histoire et les mots du politique) ou dans une disposition au pire qui va jusqu'à se réjouir d'en découdre à n'importe quel prix ("ça va nous plaire").

    Pour peindre cette disposition psycho-politique, Rimbaud ne manquait pas de modèles littéraires à parodier. Que l'on pense, par exemple, au quarante-huitard Ernest Cœurderoy, qui prophétisait dans ses œuvres la punition de l'Europe bourgeoise sous les assauts salvateurs d'une invasion des Cosaques[8]. Les textes de ce "grand brûlé de la révolution de 1848", comme on l'a défini[9], sont l'exemple d'une prose véhémente, remplie de cris de rage et d'indignation, de visions apocalyptiques et d'imprécations révolutionnaires, non seulement dirigées contre l'adversaire monarchiste ou bourgeois mais aussi contre les directions faillies du camp républicain :

"Mais qui donc êtes-vous, illustres monarques et profonds législateurs d'Occident, qui vous croyez les premières et dernières des créatures vivant sous le soleil ? Misère et pitié ! Mais n'entendez-vous pas gronder l'abîme de feu qui vomit les révolutions parmi les hommes, l'abîme toujours ouvert, toujours affamé, toujours vengeur ? Il engloutira vous et vos systèmes menteurs, et vos vanités de maîtres d'école. Car tout système est faux, et tout systématique oppresseur ! Nous ne souffrirons plus de Gouvernements, de Mendicité, de Maîtrises. Qui que vous soyez : Césars, Jésuites, Communistes, Traditionnaires ou Phalanstériens, n'aspirez plus à nous conduire. L'homme est enfin sorti de l'école de l'Esclavage !" (Hurrah!!! ou la révolution par les cosaques).

   On ne sait pas si Rimbaud avait lu ces textes mais il est plus que probable qu'il en avait lu de semblables[10]. En tous cas, il n'est pas loin de faire du Cœurderoy sans le savoir (ou en le sachant) lorsqu'il écrit à Delahaye, dans sa lettre de Jumphe 1872 : "Je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément" (le passage fait allusion à l'occupation des Ardennes et autres départements de l'Est par les vainqueurs Prussiens, qui durera jusqu'en juillet 1873). Mais il était aussi tout à fait capable de porter un regard humoristique sur ce que Verlaine a appelé sa "perpétuelle colère contre chaque chose" (lettre du 12 décembre 1875). Voir Conte, par exemple, dans Les Illuminations, où Rimbaud caricature sa propre mauvaise humeur ravageuse sous les traits d'un orgueilleux et enfantin despote oriental, dont les violences redoublées n'ont pas plus d'effet sur ses victimes que des coups d'épée dans l'eau.

   S'il faut se tourner vers l'anarchisme apocalyptique pour comprendre d'où vient le "discours du Cœur", c'est vers une autre composante de l'arc de forces communard qu'il est utile de regarder pour comprendre l'autre voix entendue dans le texte. Car le "drame" du sujet lyrique dans le poème, esprit divisé entre la fraternité révolutionnaire et une lucidité qui lui fait mesurer le danger mortel encouru ("— Nous serons écrasés !"), Rimbaud ne l'a pas inventé. Il a pu l'observer pendant la Commune ou l'entendre évoquer par ceux qui y ont participé. Ils furent plusieurs, en effet, au soir de l'insurrection, à se retrouver exactement dans la situation inextricable que décrit le poème : contraints, de par leur sens du devoir et de la solidarité à sacrifier leur vie pour une cause qu’ils savaient au fond (et depuis longtemps pour les plus clairvoyants d'entre eux) perdue d’avance.

   Tel fut le cas des socialistes aguerris au sein du mouvement communaliste, ceux du moins qui — comme l’ami de Verlaine Jules Andrieu, ou comme Marx lui-même d’ailleurs [11] — furent conscients dès le début de l’immaturité tragique d’un tel mouvement pour mener à bien la tâche historique qu’il s’était fixée le 18 mars. Ce qui ne les empêcha pas de participer héroïquement à l’insurrection (ou de la soutenir, pour Marx). J'ai du mal à ne pas penser, quand je lis Qu’est-ce pour nous Mon Cœur…, au témoignage laissé par Andrieu sur les hésitations angoissées qui furent les siennes lorsqu'il comprit, dès le 18 mars, que la Commune serait vaincue et que, malgré tout, il devait y aller :

"Le gouvernement choisit de lancer le défi en attaquant maladroitement les canons mal gardés à Montmartre. Et le peuple, n'ayant jamais eu de centre et surestimant la force de l'organisation hâtive et mal conçue de la Garde nationale, jugea héroïque d'accepter le défi. C'est alors que survint le 18 Mars. [...] Lorsqu'il survint, il me causa personnellement une telle angoisse que je ne saurais l'endurer à nouveau. Mais d'autres hommes du parti, tels Vermorel, Lefrançais, Beslay, furent littéralement saisis d'une consternation qui paralysa leur énergie [...] À ce moment-là, j'eus l'idée, comme beaucoup peuvent en témoigner, d'essayer d'empêcher le mouvement de prendre les dimensions d'une tragédie lamentable. L'unique chance était de le limiter. [...] Mais [...] un homme isolé seul contre tous ne peut rien faire. [...] Avant d'introduire le lecteur au cœur de la Commune elle-même ou de lui tracer le portrait de quelques-uns des personnages et de lui expliquer comment et pourquoi le corps s'est scindé en deux camps, revenons un moment à la position — critique et désintéressée — de ces radicaux bourgeois républicains socialistes qui, après avoir hésité à bon droit au début du mouvement qui lança tout le parti dans une entreprise aussi terrible, décidèrent comme moi-même qu'il était de leur devoir de s'y jeter, une fois en marche, sans faiblesse ni illusion quant à son issue. Dans les clubs, les voix de ces quelques hommes d'action et de pensée, qui seuls pouvaient avoir la chance de prévenir la ruine du parti, furent submergées par les hyperboles bruyantes de ces excités bavards [...] Oui vraiment, c'étaient des justes, ces combattants de la dernière heure ! Et martyrs furent ceux qui périrent abattus alors que le combat avait pris fin. Eux au moins s'élevèrent à la hauteur de cette grande cause face à laquelle la Commune dans son ensemble s'est montrée si petite." [12]

   Comme on le voit dans ces lignes, la critique adressée aux ultras du mouvement communaliste par quelqu'un comme Andrieu n'était pas tant qu'ils rêvassent "d'un monde impossible". Il était lui-même un convaincu, membre de l'AIT (Association Internationale de Travailleurs). Il leur reprochait de ne pas voir que la victoire était impossible dans les circonstances concrètes. Or, les hésitations du locuteur de Qu’est-ce pour nous Mon Cœur… à se lancer dans l'aventure "romanesque" que son Cœur lui recommande, par solidarité avec ces inconnus qu'il "s'imagine" frères, font penser irrésistiblement à la situation décrite par Andrieu.

   En conclusion, quand les commentateurs, se fondant sur la diatribe enflammée qui occupe le centre du poème, y perçoivent un appel "à la destruction de cette société" (Roubaud, cf. annexe) et y reconnaissent la voix "violente" et "désespérée" de Rimbaud lui-même, ils n'ont sans doute pas tort. Sauf qu'on y entend aussi la critique des "hyperboles bruyantes de ces excités bavards" qui, selon Andrieu, ont entraîné la révolution de 1871 au delà de ses limites. Cet effet parodique, satirique même, est naturellement tout à fait intentionnel. Il s'agissait de présenter le sujet, comme si souvent dans la production rimbaldienne (voir Une saison en enfer), tiraillé entre deux postulations contraires également mortelles : la résignation à chercher son devoir dans les limites de l'Ordre moral, politique et social ; la révolte chimérique contre cet Ordre. Mon intuition me dit que Rimbaud devait se trouver quelque part, hésitant, entre ces deux extrêmes (comme le locuteur du poème) : ni aussi hésitant et rassis que se montre un Andrieu dans les lignes qui précèdent (ou la voix raisonnable dans le texte), ni aussi téméraire et écervelé que les braillards évoqués par le mémorialiste (et moqués dans le texte à travers ce que Cornulier appelle le discours du Cœur).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[13] Ernest Cœurderoy,
La Barrière du combat, 1852

 

 

"ÉCRASÉS" ... MAIS PAR QUI ?
 

   Les vers 19-20 présentent une difficulté dans le cadre d’analyse proposé par Benoît de Cornulier :

— Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! et l'océan frappé...

“Écrasés”! les révolutionnaires ? La phrase précédente ne vient-elle pas de mentionner leur victoire : “Notre marche vengeresse a tout occupé, / Cités et campagnes !” ?  

   Pour les adeptes de l’interprétation courante, il n’y a là aucun problème : à la voix du Cœur qui, lancé dans son rêve héroïque ou cherchant à galvaniser son interlocuteur rétif, peint déjà la victoire comme une chose acquise, celle de la raison et du réalisme répond par l'avertissement : nous serons massacrés. La catastrophe cosmique des vers suivants s’interprète dès lors comme la transposition métaphorique d’une révolution et/ou de sa répression. Ce genre de transposition, permettant au poète d’embellir le tableau par la participation au drame des éléments naturels, est un poncif du registre épique. L'évocation de l'écrasement, juste avant celle du cataclysme, constitue à mes yeux une inflexion significative du scénario apocalyptique tel que nous l'observerons plus loin chez Cœurderoy : il est possible qu'ici, la catastrophe naturelle doive être davantage comprise comme une allégorie de la répression que comme celle de la révolution.

   Mais cette explication n’est pas possible, estime Cornulier : “pourvu seulement qu’on le juge digne d’une interprétation littérale” (269), le texte s'y refuse.

“Comment donc […] ceux qui viennent d’être éliminés par ‘nous’ et ‘nos frères’ pourraient-ils écraser leurs vainqueurs ? faut-il donc supposer que cette prédiction contredit l’annonce de victoire formulée au distique précédent ?” (266)

Ce ne sont pas nos ennemis (la police, l’armée) qui peuvent “nous” écraser puisque tous ces gens ont été liquidés (cf. 253) :  

“Ce sont donc les éléments qui vont ‘nous écraser’ (rassurons-nous, les ennemis ont vraiment disparu)” ironise Cornulier (268).  

Comment vont-ils nous écraser ? En retombant, puisque préalablement les volcans auront “sauté” :

“si les volcans sautent même en l’air, comme pourrait le suggérer l’ambiguïté du verbe sauter [exploser / sauter en l’air], ils retomberont et l’océan (notamment) sera “frappé” par la chute de leurs débris” (269).  

Le verbe “écraser” ne désigne donc pas dans le texte un écrasement militaire dans le cadre d’une guerre civile, l'apocalypse finale du poème n'est pas métaphorique, c'est une vraie fin du monde, un cataclysme naturel d'ampleur cosmique. 

   Bizarrement, commentant l’emploi du verbe “sauter” appliqué aux “volcans” dans la même page de son article, BdC fait remarquer que Vermersch emploie le même verbe pour décrire l’agonie du Paris communard dans Les Incendiaires : 

“Ainsi se termine justement l’évocation catastrophique des incendies de la Commune dans Paris flambe…  de Vermersch (1872 : 5, je souligne) : 

Mais, tout à coup, un feu gigantesque émergeant
Du milieu de la ville effrayante, domine
La grandiose horreur du canon, de la mine
Eclatant en faisant sauter tout un quartier,
Et du mur qui chancelle et s'abat tout entier
Avec le grondement prolongé du tonnerre,
Les voix, les pleurs, le bruit des pas, les cris de guerre,
Et l'on voit s'élancer vers les astres surpris
La grande âme de la cité qui fut Paris […]  

Dans ‘Qu’est-ce pour nous…’, la planète avec ses volcans est donc lexicalement traitée comme une poudrière” (269)

   Personnellement, la parenté de cette scène de guerre civile avec celle qui sert de dénouement au texte de Rimbaud, l’ébauche d’amplification cosmique qu’on y remarque (la canonnade comparée au grondement du tonnerre, la personnification des astres) me confirmeraient plutôt dans ma conviction que le cataclysme final de Qu’est-ce pour nous… n’est qu’une allégorie. Comme le poème de Vermersch, plusieurs textes de Rimbaud s'inscrivent dans la tradition bien connue de l'eschatologie révolutionnaire, dans sa variante anarchiste. Qu'on relise seulement la péroraison du pamphlet La Barrière du combat, œuvre du quarante-huitard Ernest Cœurderoy, déjà cité. Il suffira au lecteur d'en prendre connaissance pour comprendre tout ce que certains textes de Rimbaud doivent, sinon à ce texte précis, du moins à cette tradition politique :

"L’humanité a fait le grand écart. Elle est dans l’attente d’une Révolution plus profonde que celle qu’amena le christianisme. La civilisation craque et s’écroule : rangez-vous, si vous ne voulez être écrasés sous ses décombres ! ! La Révolution qui nous presse ! elle aura pour théâtre le monde ; pour acteurs, les peuples ; pour moyens, un cataclysme ; pour résultat, comme toujours, un despotisme unitaire d’abord, et puis l’égalité partout. […]

   À coup sûr, il y aura encore des émeutes en Europe. — Qui conteste leur utilité ?… Nous y travaillerons comme les autres. Mais il ne peut s’y faire dorénavant de Révolution sans croisement de peuples, de forces et d’idées.
   Puisqu’il le faut… qu’elles viennent, les hordes du Nord ! qu’elles se précipitent sur l’Europe au galop de leurs cavales, la lance au poing, ébranlant de hourras sauvages les glaciers des Alpes, les vieux châteaux du Rhin, les échos de Versailles et la Ville aux sept collines.
   Qu’ils descendent, les Barbares ! qu’ils transfusent leur sang jeune dans les veines de nos sociétés décrépites, constitutionnellement, organiquement bourgeoises.
   Qu’ils viennent et qu’ils soient bénis ! ne sont-ils pas nos frères ?…
   À nous fils de la France, républicains-démocrates-socialistes, il tarde de voir arriver les Cosaques, car nous comprenons la RÉVOLUTION.
   Libre à ceux qui nient le soleil, de nier aussi cette puissance dont le poids nous accable ; — libre à eux de fermer les yeux, pour ne pas voir le nuage, la foudre et les immenses ressources de l’invasion prochaine ; — libre à eux de nous vouer à la haine des divinités patriotiques et de faire tomber sur nos têtes les malédictions et l’anathème ; — nous aimons mieux considérer froidement l’avenir. L’avalanche nous emportera sans doute avec tous ceux qui chercheront à arrêter sa marche… Du moins, nous aurons pressenti sa portée…"
[13]
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[14] Baudelaire, N'importe où hors du monde, Petits poèmes en prose, XLVIII.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

"ALLONS ! ALLONS !" ... MAIS OÙ ?

  
   L'"injonction à aller" du v.22 est un nouveau casse-tête pour qui pense que le poème nous a déjà fait assister pour de vrai à la conquête du monde par les révolutionnaires !

“ Ainsi, après que 'notre marche vengeresse a tout occupé', juste après avoir prédit un cataclysme qui est imminent, l’Esprit lance un nouvel ordre de marche : il faut ‘aller’ […] Mais où peut-il s’agir d’aller ? ” (274)

   Pour ceux qui ne voient dans le poème qu’un cheminement délibératif se déroulant dans l’esprit du locuteur, pas de problème : malgré les risques que sa lucidité lui représente, le sujet ("le poète") s’émeut à la pensée du danger couru par ses “amis” : 

Oh ! mes amis !  

Il répudie alors le doute exprimé au vers 14 (“ceux que nous imaginons frères”), doute qui pouvait encore justifier une hésitation : 

 Mon Cœur, c'est sûr, ils sont des frères :

Et, après avoir seulement envisagé de s’engager au côté des “noirs inconnus” (conditionnelle introduite par “si”)...

Noirs inconnus, si nous allions !                                             

                         ... il prend enfin sa décision : 

                                                 allons ! allons ! 

Bref, ce second commentateur ne perçoit que les oscillations ou les atermoiements d’un esprit indécis là où le premier, prisonnier de son schéma de récit linéaire, enregistre d’insolites contradictions, justiciables d’exégèses compliquées. 

   Car enfin, pour Cornulier, où s’agit-il d’aller ? Au combat ? Il est déjà gagné ! À la conquête du monde ? On vient de la faire !

“L’Esprit peut-il proposer d’aller quelque part sur cette terre ? Mais on ne peut aller où l’on est déjà […]” (275) 

   C’est alors que se présente la réponse baudelairienne : Anywhere out of the world ![14]  

“Que l’occupation de toute la terre, même des campagnes, soit un objectif désirable selon l’auteur du poème, Rimbaud, voilà qui serait surprenant” (276).

Et BdC de rappeler la lettre dite “du Voyant”, le poète voleur de feu, la thématique de l’Inconnu…

   Et voilà l’Auteur, sa personnalité, ce qu’on en sait, réintroduits dans l’analyse “littérale”. BdC, qui raille volontiers d’un “(sic)” ou d’un “(encore lui)” entre parenthèses (282) tout commentaire attribuant à Rimbaud en place de l'Esprit ou du Cœur le discours énoncé dans le texte, procède volontiers à la réapparition élocutoire du poète quand cela conforte sa thèse. Personnellement, je l’ai déjà dit, je ne suis pas contre la prise en compte de l'énonciation auctoriale. Mais, dans ce poème-ci, j’entends plutôt le Rimbaud communard que le Voyant en marche vers l’Inconnu, surtout si par “Inconnu” on entend un endroit hors du monde.

   Outre la fragilité de l'hypothèse, dans le contexte, une objection de "lecture littérale" vient tout de suite à l'esprit : si l'on tient compte de la syntaxe et de la ponctuation du texte, l'appel "allons ! allons !" que le locuteur s'adresse à lui-même n'est-il pas lancé aussi en direction des "noirs inconnus" : "Noirs inconnus, si nous allions ! [vous et moi] allons ! allons ! [ensemble]" ? Cette tournure injonctive à la  première personne du pluriel n'est-elle pas la preuve qu'on s'engage ici dans une entreprise éminemment collective ? Ce qui interdit de l'assimiler à l'expérience du Voyant (personnelle, par définition) !

    Éric Marty (c'est une parenthèse), bien que son objectif déclaré soit aussi d'arracher Qu’est-ce pour nous mon cœur… à ce qu'il appelle "le modèle du socialisme de cabaret", ne suit pas la voie interprétative ouverte ici par Cornulier. Comme celui-ci, il fait référence dans son étude déjà citée à la lettre du Voyant et aux ambitions prométhéennes qui y sont proclamées. L'élan vers l'Inconnu prendrait dans notre poème la forme de cette quête de "l'altérité pure, pure au sens où elle est à peine nommée" que l'auteur de l'article devine dans l'évocation des "Noirs inconnus". Rêve, en somme, d'"une autre humanité", communauté choisie qui "n'a pas de nom, pas même celui d'Afrique qui pourrait s'opposer à la triade Europe-Asie-Amérique" (cf. annexe). Mais, parvenu à cette hauteur du texte, Éric Marty écrit :

"C'est là le 'couac' dans l'opéra fabuleux : La Marseillaise [...] Avec le "allons ! allons !" [...] le politique fait retour sous la forme d'une métonymie citationnelle dérisoire, presque imperceptible, et désigne le politique comme un univers de simple mais irréductible aliénation, comme une pure mécanique qui parasite toute parole et vient clouer le bec de celui qui tente de chanter autre chose, ou d'engendrer du nouveau, de l'Autre que soi-même, de celui qui chante tout simplement" (op.cit., p.72-73).

La lecture n'est pas plus convaincante, à mon sens, que celle de BdC. Mais on remarquera que sur le point précis du "allons ! allons !", Marty reste fidèle à l'interprétation traditionnelle. Ce n'est pas cette dernière qu'il dénigre mais Rimbaud.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[15] "tombe" parce que BdC comprend "la terre fond" comme "la terre s'effondre" : cela ne paraît pas nécessaire, cela tend à supprimer l'isotopie fusionnelle implicite de ce dénouement (liquéfaction de la terre et des cœurs), le topos de "l'apocalypse inondante" dont parle J.-P. Richard (voir ci-dessus note 7), mais pourquoi pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[16] Steve Murphy, "Chantier d'une révolution poétique. Les manuscrits rimbaldiens de la collection Berès", Histoires littéraires n°27, 2006, p.38-80.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"DOMMAGE ... POUR LE SUJET ET POUR LE COMMENTATEUR"
 

   Le locuteur du poème s'apprête donc, selon Cornulier, à se diriger vers un Ailleurs  en vertu d'un idéal relevant d'un ordre supérieur à la simple conquête du monde  lorsque cet édifice terrestre ébranlé par la révolution se désagrège, saute en l'air et retombe sur la tête du sujet, en une version rimbaldienne de l'apocalypse chrétienne, "fin de l'histoire de l'humanité sur cette terre" (283).

Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours.

   BdC procure (p.285-286) une observation impeccable des derniers mots du poème :

  • le vers 24 se terminant par une virgule, on constatera d'abord que les mots qui suivent ne constituent pas une phrase (séparée) mais une simple suite de mots.

  • cette suite de mots commence par une majuscule et ménage la même marge de gauche que les lignes précédentes, ce qui montre l'intention de la présenter comme un vers

  • ce "vers" cependant ne compte que neuf voyelles, ne rime avec aucun des précédents, et apparaît par conséquent comme un alexandrin inachevé

  • il est séparé du quatrain précédent par un espace comparable à celui qui sépare deux quatrains successifs dans le poème et s'apparente, sous cet angle, à l'amorce d'une septième strophe inachevée

  • "Ce n'est rien !", premier syntagme de cette suite de mots, se situe donc en position de rejet inter-strophique similairement au groupe "Et toute vengeance ? Rien !..." en début de strophe 2. Ce qui induit un parallélisme sémantique.

C'est sur l'appréciation de cette valeur sémantique parallèle, bien entendu, que des divergences se manifestent.

   Cette appréciation doit rendre compte des deux effets manifestement recherchés : un effet d'interruption (ou d'inachèvement) ; un effet de bouclage (ou de retour à la situation de départ, le parallélisme "Rien" / "Ce n'est rien"). BdC résume cela d'une façon à laquelle, ma foi, je ne trouve rien à redire :

"Une interprétation tenant compte de l'analogie du « [ce n'est] rien ! » avec le premier permet d'abord de comprendre que « la terre tombe[15], et [pour moi] cela n'est rien [parce que] j'y suis toujours », sur la terre." (288).

Mais, une fois correctement posé, ce principe de lecture pour le coup "littérale" pose d'infinis problèmes à l'auteur de l'article.

   L'interprétation courante du poème, par contre, s'en accommode très bien. Les deux effets mentionnés plus haut : bouclage et interruption y trouvent sans difficulté leur place :

  • bouclage :

   Le locuteur « y est toujours » parce que la fin du monde n'a été vécue qu'en imagination. Le "Rien" du début du texte signifiait que le locuteur se sentait ou se voulait détaché des "nappes de sang..." et de "toute [idée de] vengeance". Il ne se sentait pas (ou plus) concerné. Mais son Cœur lui disait le contraire, le plongeant dans ce qui allait devenir un cauchemar. La fin du texte constitue donc un retour à la situation de départ : décidément "je", le locuteur (Rimbaud) n'est pas concerné. Il n'est pas concerné par ce qui vient de se passer. Tout cela, la "vengeance", l'union mystique des cœurs trouvée au sein de la fraternité révolutionnaire ("Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond"), ... n'est ou ne sera "rien" pour lui. Il n'est pas mort pour de vrai avec ses "frères", puisqu'il "y est toujours, sur la terre" (qui n'a pas fondu). Ultime trait d'ironie, d'auto-ironie, de la part de Rimbaud, car le lecteur ne peut pas s'empêcher de sourire au contentement qu'il devine chez le locuteur, soulagement égoïste (mais si humain) de s'en être tiré à si bon compte alors que "tant de travailleurs" (lettre à Izambard 1871) n'ont pas eu la même chance que lui.

  • interruption :

   L'inachèvement du vers 25 mime l'interruption brutale de l'activité onirique dès qu'elle a été perçue comme telle par le sujet imaginant. Sitôt qu'il constate : "cela n'est rien [parce que] j'y suis toujours, sur la terre", le cauchemar est interrompu, la machine à fantasmes cesse de fonctionner. Selon Steve Murphy [16], l'étude philologique du manuscrit faisant apparaître à la fin du texte un point d'exclamation suivi de deux points de suspension serait susceptible d'invalider la lecture de cette fin de texte comme une interruption de cauchemar. L'idée d'apaisement associée à cette lecture supposerait une "décélaration de l'exclamativité" que vient infirmer la triple ponctuation exclamative du dernier vers. On peut aussi bien avancer que tout cauchemar ou vision cauchemardesque tend à se dénouer au paroxysme d'un crescendo émotionnel et que, de ce point de vue, tant les points d'exclamation que la brutalité de l'interruption en milieu de vers confortent l'intuition de Suzanne Bernard : la fin du poème peut très bien coïncider avec la rupture de l'illusion. C'est à la fin du vers 24 qu'intervient la mort fictive du locuteur. Le dernier fragment de vers, séparé du vers précédent par le saut de lignes entre deux strophes mais rattaché à lui par l'absence de ponctuation forte, appartient encore au discours du rêve tout en se détachant de lui. Il correspond à cette rapide transition, moment fugitif de flottement entre fantasme et réalité, où la prise de conscience qu'on est toujours vivant apporte un démenti à l'issue tragique du rêve. Bien que la lanterne magique se soit éteinte à la fin du vers 24, c'est encore tout palpitant de la peur panique expérimentée en imagination que le sujet reprend pied sur la berge au vers 25. Le rythme itératif : "Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours !.." correspond aux efforts compulsifs du sujet pour s'assurer qu'il "y est", qu'il est bien "toujours" sur la terre (qui n'a pas fondu) et qu'il ne rêve plus. D'apaisement, il ne sera question qu'après le point d'exclamation final, là où les points de suspension semblent dire que la vie continue sans qu'il soit utile d'en prolonger le récit.

   Mais pour BdC, l'affaire est autrement compliquée. En effet il est convaincu que l'inachèvement du vers 25 ne peut avoir qu'une seule explication :

"Le sujet qui vivait la fin du monde en ce poème s'est définitivement tu parce qu'il n'est plus. La fin de ce poème coïncide avec la fin du monde" (286)

   Comment comprendre, dans ces conditions, que le sujet puisse estimer que tout cela, la fin du monde, sa propre mort, n'est rien, pour lui ?

"À s'en tenir à cette interprétation, la réaction du sujet à ce qui arrive, la fin du monde avec sa propre fin, frappe par sa froideur [...] Cette froideur doit même paraître extraordinaire si on considère que la fin du monde est ce qu'on peut concevoir de plus effrayant [...]" (288)

   Syntaxiquement parlant, ajoute BdC, il est d'ailleurs possible que ce constat d'indifférence de la part du sujet ne concerne pas seulement la destruction de la planète (v.23-24) mais aussi ce dont il est question au début de la strophe 6 (v.21-22). Donc, que l'action "d'aller" ne soit "rien", elle non plus, pour lui, qu'il accueille avec indifférence "l'échec de la tentative d'aller" (288).

"Dans cette hypothèse encore, l'échec de la tentative d'aller est d'autant plus délicat à interpréter en lui-même qu'on peut imaginer qu'elle a tout simplement été interrompue par la fin du monde (dommage...pour le sujet ou pour le commentateur)." (289)

S'il s'agissait de se rendre "anywhere out of the world" semble dire BdC, la mort du sujet, après tout, n'était pas un obstacle. La fin du monde encore moins !

   À cette hauteur de son analyse, le commentateur annonce que la lecture littérale proprement dite est achevée et qu'il entame une étape d'interprétation plus essentielle et incertaine à la fois que le lecteur doit recevoir comme des hypothèses périlleuses relevant d'une "recherche en cours" (292).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[17] Il ne s'agit pas d'affirmer que le motif de l'apocalypse a toujours chez Rimbaud un sens politique : il peut fort bien, par endroits, métaphoriser de tout autres idées que la révolution, le désastre du littérateur, autre topos d'époque s'il en est, par exemple. Il ne s'agit pas non plus de nier qu'il y ait eu, dans la psychologie de Rimbaud, une tendance à la colère destructrice. Le poème Conte n'en offre-t-il pas une sorte d'aveu de la part de l'auteur lui-même, lorsque le Prince se demande : "Peut-on s'extasier dans la destruction" ? Il s'agit seulement de montrer que cette fureur iconoclaste se nourrit selon les textes de motifs dissemblables et, spécifiquement, dans notre poème, de motifs politiques, comme le montre la convergence avec toute une tradition d'extrême gauche illustrée par des hommes comme Vermercht ou Cœurderoy.    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

"LA MÉCHANCETÉ DES HOMMES". "LA COLÈRE DES CIEUX".
 

   La solution aux contradictions susmentionnées que BdC nous propose pour conclure est la suivante : si la double fin du monde qui sert de dénouement au poème (fin du monde civilisé tout d'abord, sous les coups de boutoirs des révolutionnaires ; fin du monde physique en second lieu) n'est tenue pour "rien" par le locuteur c'est qu'elle sanctionne un double échec.

  • La première de ces fins du monde sanctionne l'échec de la "marche vengeresse". La révolution, le progrès matériel, sont un projet insuffisant pour le sujet, un projet sans "valeur" :

"parce qu'en 'occupant' toute la terre, nous n'en sortons pas (ce jugement, qu'on pouvait deviner, est rétrospectivement impliqué par le 'rien' final)" (292),

  • La seconde sanctionne l'échec du locuteur à "aller ailleurs" car :

"la terre — deuxième fin du monde — retombe sur le sujet en sorte qu'il y est toujours" (292).

On pourrait se demander, ajoute BdC un peu plus loin (294), si Rimbaud, à travers ce second échec "intime quoique symbolisé par une fin du monde", "ne rend pas compte de l'échec (à un certain égard) d'une expérience personnelle (alors que la première était collective)" (294), celle dont il prendra congé dans Une saison en enfer : l'expérience du Voyant. En fondant ou s'effondrant sur le sujet, la terre fait retomber à terre celui qui voulait "aller" hors du monde, expliquait déjà BdC quelques pages plus haut. Voici donc le Voyant "rendu au sol", comme il est dit dans l'Adieu de la Saison (284).

C'est en somme la punition de l'Esprit pour sa participation au projet du Cœur.

   Quel sens ultime, se demande enfin BdC, donner à ce cataclysme naturel qui vient entraver l'accession du sujet à une plus haute conception du salut que celle du progrès humain ? Quel sens symbolique donner à ce double dénouement ? Il écrit :

"La succession même des deux fins du monde fait-elle sens ? Elle ne peut manquer d'évoquer une relation de causalité, et celle-ci peut correspondre à des représentations mythiques, telle que : c'est la fin du monde social (destruction révolutionnaire) qui déclenche la fin du monde (fin de l'humanité) ; cette conception est sans doute conforme à des idées répandues du temps de Rimbaud ; par exemple : la méchanceté des hommes — les révolutionnaires en l'occurrence — suscitera la colère des cieux qui déclencheront la (vraie) fin du monde (conception religieuse et contre-révolutionnaire ; ou : le "progrès" (conçu de telle ou telle manière, scientifique, morale ou politique) entraînera telle catastrophe. On imagine difficilement Rimbaud signifier au premier degré une telle causalité par le sujet (énonciateur) de son poème, et il est tentant de considérer que le seul intérêt de l'évocation d'un mythe de ce genre est de l'ordre du montage ou du scénario : il justifierait du moins la prédiction de la fin du monde par l'Esprit" (293).

Ainsi donc, Rimbaud aurait "monté" un apologue illustrant un type de critique de l'idéologie progressiste qu'"on imagine difficilement être le sien", qui correspondrait plutôt, nous dit Cornulier, à "une conception religieuse et contre-révolutionnaire". Ce n'est pourtant pas qu'il manquât lui-même de critiques à adresser au Progrès, ni à la Commune comme on l'a vu plus haut ! Que cette fable philosophique, voire théologique, doive être considérée comme le fin mot du poème, voilà qui serait quand même étonnant.

*

   Une fois de plus, il est démontré qu'on peut interpréter les poèmes de Rimbaud dans des sens fort différents. On avait déjà pu enregistrer dans le passé des divergences non négligeables entre lectures psychologiques, philosophiques et politiques, entre ceux qui décèlent chez l'auteur de Qu’est-ce pour nous Mon Cœur… un "désir d'apocalypse" (voire un "instinct de destruction") et ceux qui, tout en partageant parfois avec les précédents une même approche du "scénario" du poème, y attribuent plus volontiers l'apocalypse aux éternels massacreurs de "révoltes logiques" et en retiennent le désir bien compréhensible, de la part de Rimbaud, d'éloigner de lui ce calice [17]. L'interprétation proposée par Benoît de Cornulier, néanmoins, s'écarte de toutes celles qui avaient été risquées jusqu'ici.
 
   J'ai essayé de montrer que cette lecture qui se veut "littérale" ne l'est souvent pas plus que d'autres qui permettent d'éclairer le texte de façon plus simple et satisfaisante. Elle avance à plusieurs reprises des hypothèses fragiles, génératrices de contradictions nécessitant, pour être surmontées, d'acrobatiques exégèses. S'agit-il, pour autant, de se rabattre sur
ce que Marty appelle dédaigneusement "le modèle du socialisme de cabaret" ? Je crois avoir suggéré que les choses sont infiniment plus complexes et que Qu’est-ce pour nous Mon Coeur…, pour appartenir incontestablement au groupe des poèmes les plus engagés de Rimbaud, n'en recèle pas moins une problématique politique et personnelle mystérieuse qu'on souhaite avoir su approcher.

   Pour donner son plein sens au poème, il faudrait en outre pouvoir le confronter à d'autres textes du même auteur où affleurent les mêmes préoccupations intimes, notamment le souvenir rempli d'effroi de la semaine sanglante et la question de l'action. Le "pavillon en viande saignante" de Barbare, par exemple, est une image jumelle des "nappes de sang et de braise" de Qu'est-ce pour nous... Les deux poèmes se terminent par des évocations apocalyptiques d'inspirations très voisines (fusion de la terre, fusion des cœurs) et avouent, me semble-t-il, le même vain désir d'échapper à ces réminiscences ou pulsions violentes "qui nous attaquent encore le cœur et la tête".

   Le mois de mai 1871 a vu s'installer dans la poésie de Rimbaud les thèmes corrélés de l'impuissance à agir et de l'attente d'accomplissements messianiques (Lettres dites "du Voyant", Adieu, Génie, Soir historique, etc.). On a vu à juste titre dans la scène de viol du Cœur supplicié, poème intégré à la première lettre du voyant (13 mai 1871), une transposition symbolique, à l'échelle de la vie privée, des violences subies par "la putain Paris" dans L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple. "Comment agir ô cœur volé ?", se demande le poète à la conclusion de ce texte qui marque une étape essentielle dans l'itinéraire rimbaldien. Aveu d'impuissance que la lettre jointe rachète et sublime, pourrait-on dire, par la proclamation du projet du Voyant : "Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant". En s'appropriant cette théorie, largement inspirée de la tradition romantique du poète prophète, sentinelle des temps nouveaux, Rimbaud tente de compenser sur le plan de l'initiative poétique l'échec ressenti dans celui de l'action : "La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant !" écrit-il à Demeny dans sa lettre du 15 mai. "En avant" ne veut certes pas dire "ailleurs". Il est clair dans la lettre que cette poésie sera "objective", "matérialiste", "multiplicat[rice] de progrès", vouée à révéler "la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle". Cependant, comme on l'apprend dans l'autre lettre du voyant, le choix opéré en faveur du "travail poétique" est bel et bien ce qui "retient" Rimbaud de partager le sort des autres travailleurs, travail salarié, lutte sociale et révolution comprises : " Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris !"

   Cette posture de poète révolutionnaire en réserve de l'action, cœur barbare séparé des barbares, guetteur d'apocalypses, même si elle s'explique par la fermeture momentanée de toute espérance révolutionnaire à l'issue de la Commune, est évidemment lourde d'ambiguïtés. Peut-on à la fois appeler les Déluges ("− Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges") dans Après le Déluge et fixer seulement à "l'être sérieux" la mission d'en "surveiller" l'avènement (Soir historique). N'y a-t-il pas quelque risque, pour celui qui seulement "se poste [...] et chante" (Mouvement), de devenir bientôt ce "touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques" raillé par Rimbaud dans Soir historique ? Le Cœur révolté ne peut pas, indéfiniment, trouver à se contenir dans l'attente et l'oubli. D'où ces poèmes, comme Qu'est-ce pour nous Mon Cœur..., ou Barbare, où le sujet enregistre inopinément en lui-même un retour du refoulé, révélateur d'un désir de révolution intact qu'il se sait, pourtant, impuissant à assouvir autrement que dans l'imaginaire.

 

Janvier 2012        

   
   


NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

 

   

Benoît de Cornulier, "Lecture de "Qu'est-ce pour nous mon cœur" de Rimbaud comme dialogue dramatique du poète avec son cœur", Studi francesi, 106, 1992, p. 37-59. 

On peut commander cet article sur le site de l'Institut d'Information Scientifique et Technique du CNRS : http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=3722678

BenoÎt de Cornulier, "Qu'est-ce pour nous... comme dialogue dramatique de l'Esprit et du Cœur", De la métrique à l’interprétation, Classiques Garnier, 2009, p.213-315. Ce chapitre reprend l'article publié en 1992 dans Studi francesi, en le remaniant.

 

 

   
 

 

 

 

 

   

ANNEXE


   

 

PATERNE BERRICHON (Jean-Arthur Rimbaud : le poète (1854 -1873), Mercure de France, 1912, p.148)

   Nous croyons pouvoir, sans crainte de nous méprendre, attribuer ces vers de destruction, ce "vertige" tourbillonnant dans un sarcasme féroce, à l'influence de l'absinthe. Ils ont été faits à Paris, dans un café et en présence d'amis, au commencement de 1872 ou plutôt fin 1871. Après coup, le poète, revenu au calme, y a ajouté, afin qu'on ne se méprît pas, ce commentaire ironique :

      Ce n'est rien ; j'y suis, j'y suis toujours.
 

ERNEST DELAHAYE (Les Illuminations et Une saison en enfer de Rimbaud, 1927, p.97-99)

   La pensée est facile à suivre. Le révolutionnaire, voyant la défaite de sa cause, a des accès de rage. Il redirait bien Les Incendiaires de son ami Vermersch :

   Plus d'hésitations louches, plus d'équivoques
   Bourgeois, tu mourras tout
entier!
   ..................................................... 
   Il nous faut au grand jour la justice farouche,
       Sans haine
comme sans
amour,
   Dont l'implacable voix,
plus haut que la tempête,
     
  Parle
dans sa sérénité,
   Et dont
la main tranquille au ciel lève la tête
     
  De Prudhomme
décapité !

   Mais cette revanche impitoyable, ce quatre-vingt-treize intégral ne saurait lui suffire. Il veut la mise à mort, l'abolition d'absolument tout : un poète de cette envergure ne pouvant avoir que des colères appelant l'infini. 

   ................Industriels, princes, sénats,
   Périssez ! Puissance, justice, histoire à bas !
   .........................................................
   Europe, Asie, Amérique, disparaissez...

Catégories nationales et divisions géographiques ayant disparu, que reste-t-il à détruire ?

   Les volcans sauteront ! Et l'Océan frappé...

Toute excitation déréglée produit un besoin subit de repos, le délire intellectuel s’éteint, la sensibilité parle :

   O
malheur ! je me sens frémir... la vieille terre.
   Sur moi, de plus en plus à vous, la terre fond... 

La « vieille terre » c'est la pitié humaine qui est revenue ; pourtant il ne se dédit pas entièrement, I'égalitaire subsiste :

   Ce n'est rien : j'y suis ; j'y suis toujours.
 

SUZANNE BERNARD (Rimbaud, Œuvres, Classiques Garnier, 1961, p.442)

[…] le ton exalté de ce poème violemment révolutionnaire ne semble pas dû à une ivresse provoquée par l'absinthe, mais bien plutôt à l'enivrement "communard" de Rimbaud, qui commence comme ses "frères" communards par souhaiter la destruction des forces régnantes, "princes" et "sénats", mais qui étend bientôt sa fureur et ses souhaits de destruction à toutes les formes de société ("des régiments, des colons, des peuples, assez !"), à tous les continents, à la terre entière : c'est le poème de l'anarchisme complet, de la révolte complète contre ce qui est  — avec, au bout, le réveil : "Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours."
  

YVES BONNEFOY (Rimbaud par lui-même, Seuil, 1961, p.92)

   L'idée initiale de ce poème, sa pensée explicite ou, si l'on préfère, consciente, est que la révolution, le renversement de l'ordre ne sont plus rien pour Rimbaud; et pourtant, qu'il les appelle toujours et même qu'ils lui sont dus. Pour­quoi ce maintien d'un désir dont l'objet a perdu sa raison d'être ? Parce que le travail de détruire unit les hommes de la révolte dans une nouvelle fraternité ? Oui, mais déjà cette idée est comme franchie par le mouvement obscur du poème. Dans des strophes précipitées, avec une frénésie presque heureuse, Rimbaud ouvre l'avenir à une dévastation sans cesse plus large, à un feu toujours plus élémentaire qui de l'objet social se propage à l'objet cosmique et rejoint la nuit primitive et indifférente dans la destruction même des destructeurs. Avenir évidemment impossible, seulement concevable dans la liberté factice du songe et se déchirant avec lui. On pense vraiment, vers la fin du poème, aux plus intenses moments d'un rêve et l’on n'est guère surpris de lire à la suite des derniers vers, sur le seul manuscrit qui nous soit resté : Ce n'est rien ; j'y suis ; j'y suis toujours, comme si Rimbaud se ressaisissait au réveil, avec ses problèmes non résolus.
 

JACQUES ROUBAUD (La vieillesse d’Alexandre, 1978 - réédition Ivrea, 2000, p.20 et 27)

   Ce que le poème dit en clair : il en appelle de la défaite du mouvement révolutionnaire, de la manière la plus violente mais en même temps désespérée. Il appelle à la destruction de cette société […] destruction imaginaire et retombée sur la “vieille terre” où l’on est toujours.
 

PIERRE BRUNEL (A.R. ou l'éclatant désastre, Champ Vallon, 1983, p.169-171).

   Pour changer le monde, pour changer la vie, il faut ramener le Chaos, prélude nécessaire d'une nouvelle Genèse. Le poète sait que la terre, possédée par le feu du ciel, contient cette force de destruction [...] Félix Fénéon avait introduit en 1886 dans les le n°7 de La Vogue, parmi les Illuminations, un poème sans titre, en alexandrins, qui n'entretient avec la prose qu'un vague rapport : un commentaire final de l'auteur ("Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours") qui diminue singulièrement la force de son inspiration vengeresse. À plus d'un titre, ce poème est proche des cris de révolte, des sarcasmes de mai 1871  prononcé paraît insupportable, inacceptable, il réveille le courage avec la colère, la victime se [...] La versification est toutefois un peu plus libre [...], plus torturée, et surtout le feu solaire (ou terrestre tout aussi bien) se déverse en nappes diluviennes "de sang et de braise". Tout est multiplié ("mille meurtres"), étendu à la planète, et même au cosmos entier. Les volcans sautent, les flots de feux se répandent, la marche vengeresse des assassins ne se manifeste que par le torrent des éléments dévastateurs qu'ils ont déchaîné. Ce sont les damnés de la terre que ces "romanesques amis", que ces "frères", que ces "noirs inconnus", mais des damnés qui se vengent.
 

CLAUDE JEANCOLAS (Rimbaud, l'œuvre commentée, Textuel, 2000, p.222)

   Le texte commence par une confidence complice, une demande de compréhension et d'affection ; le poète parle à son cœur si malmené : Qu'est-ce pour nous ces blessures, ces larmes et le sang ? Et pour ne plus souffrir, le cœur répond : “Rien !” Et ce “rien” soudain prononcé paraît insupportable, inacceptable, il réveille le courage avec la colère, la victime se relève contre son bourreau, n'ayant plus rien à perdre. L’incroyable vigueur rimbaldienne est toute dans ce “Mais si, tout encor” qui emporte le poème dans la lumière, l'action, le feu. Il appelle une apocalypse, une purification du monde qui l'a déçu, ne l'a pas compris, ni accepté. C'est alors la grande solidarité tant rêvée : “Romanesques amis”, “frères”, “noirs inconnus” font vaciller les continents, provoquent les déluges de flammes et de lave. Ah ! la camaraderie des combats ! Plus jamais seul ! Le poème se précipite, strophes haletantes, ruptures vives, frénésie joyeuse du justicier. La terre flambe, mais bientôt les destructeurs se voient menacés par leur propre destruction. Et comme dans tout cauchemar, au moment critique, le dormeur s'éveille, heureux d'être sauf, et déçu de l'interruption du rêve. Il se retrouve seul, ravalé à sa condition. Et un vers isolé, comme ajouté après coup, confirme ce réveil : “Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours.” Soulagement et désolation.
 

ÉRIC MARTY ("Rimbaud et l'adieu au politique", Cahiers de littérature française, 2005, p.70-71)

L'événement n'est plus l'émeute parisienne  — la Commune de Paris —, l'ennemi n'est plus le bourgeois apeuré incarné par Thiers, selon le modèle du socialisme de cabaret. Désormais, l'événement, ce sont les "tourbillons de feu" et l'ennemi, les civilisations du travail : "Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !" Il ne s'agit plus, comme dans la lettre du 15 mai 1871, de ne pas travailler maintenant, mais de ne plus jamais travailler : le "Rien", c'est ce qui d'abord a détruit toute confiance et toute certitude, destruction nécessaire pour laisser parler l'opéra fabuleux, seule instance à la hauteur de l'événement dans son retrait. Mais il y a une substitution plus importante encore, qui fait partie de l'opéra : à la communauté vaincue et aimée — la Commune — se substitue une autre communauté possible sans référence dans le discours politique d'alors, celle des "Noirs inconnus" avec laquelle est proposée une nouvelle alliance : "C'est sûr, ils sont des frères". C'est parce que toute médiation, toute dialectique historique est interdite que la perspective rimbaldienne change d'échelle et fait appel à l'altérité pure — pure au sens où elle est à peine nommée, à la fois inconnue et familière, les "Noirs inconnus" qui sont des "frères". L'inconnu, maître-mot des lettres de mai 1871, fait ici retour, incarné par une autre humanité. Mais précisément elle n'a pas de nom, pas même celui d'Afrique qui pourrait s'opposer à la triade Europe-Asie-Amérique.
 

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   Le poème, composé en quatrains de dodécasyllabes, se présente comme un dialogue engagé par le poète (ou son "esprit") avec son “ cœur ”. L'esprit demande au cœur quelle importance donner à une rage de destruction et de vengeance dans les cinq premiers vers et déclare que pour sa part cela n'en vaut pas la peine. Le cœur lui réplique par un désir de vengeance complète et par un appel à des destructions plus radicales encore. Le discours parle d'une conquête qui s'effectuerait à l'instant même, comme en témoigne la valeur accomplie du vers suivant: "Notre marche vengeresse a tout occupé". Selon Cornulier, il ne s'agit pas du siège vécu par les communards, mais d'une revanche postérieure à la Commune qui se joue au plan planétaire et qui, sans être nihiliste, engage la fin des élites et des enrégimentements des peuples au profit de la République universelle. L'esprit réplique que cette passion n'aura pas une sanction positive, mais que la Terre va réagir par l'explosion des volcans. La vision de ce futur catastrophique précipite de nouvelles réactions de l'esprit qui se sent de plus en plus en fraternité avec les "noirs inconnus" qui ont contribué à la destruction de l'ordre ancien. Mais il est bientôt rattrapé par l'actualisation de sa vision. La terre s'écroule sur lui tandis qu'il continue d'affirmer sa solidarité avec ses frères en pensée. Le poème se termine de manière énigmatique par un vers isolé ne comptant pas un nombre exact de syllabes par rapport aux précédents : “ Ce n'est rien ! J'y suis ! J'y suis toujours ! ” (v.25.)

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