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MANUSCRITS RICHEPIN


    
   
Jean Richepin avait vingt-deux ans et inaugurait en bohème une vie de poète lorsqu'il rencontra Rimbaud à Paris. Il a laissé, dans un article de 1927 intitulé "Germain Nouveau et Rimbaud. Souvenirs et papiers inédits", un portrait pittoresque de son cadet et un récit circonstancié du fameux incident ayant opposé Rimbaud et Carjat le 2 mars 1872. Il semble que Rimbaud ait eu une relation amicale avec lui et c'est en tout cas par son intermédiaire que nous sont parvenus les manuscrits des "Fêtes de la patience".
    Lorsque Berrichon publie pour la première fois ce groupe d'autographes provenant de Richepin, dans son article "Versions inédites d'Illuminations" (Mercure de France, 1er mai 1914), il signale la présence, "au verso du dernier feuillet", c'est-à-dire au verso d'Âge d'or, d'une table des matières numérotée intitulée "Fêtes de la patience". Cela seul suffit à prouver que ces quatre textes formaient pour Rimbaud un ensemble autonome. Du moins, au moment où il confie ces textes à Richepin car, par la suite, explique Steve Murphy sur la base d'une liste de nombres figurant au verso du manuscrit de Fêtes de la faim (voir à ce texte et SM-I p.686 et 780), il semble que Rimbaud ait conçu un projet de regroupement plus large.
    Les quatre textes ont à l'évidence une thématique commune, qu'il n'est pas sans intérêt de rapprocher de leur date de rédaction. Composés par Rimbaud en mai et juin 1972 (dates inscrites sur les manuscrits), c'est-à-dire au moment de son retour à Paris après son exil forcé à Charleville (mars-avril 1872), ces poèmes tournent avec insistance autour des thèmes du temps et de la patience : "Trois des quatre titres, écrit Steve Murphy, se réfèrent à une période ou à une durée, "réelle", infinie ou mythique (mai, l'Eternité, Age d'or), le quatrième introduit une notion analogue dès le premier vers ("jeunesse") ; le titre du recueil, par l'idée de patience, indique déjà le rapport entre un présent et un avenir espéré (tout en induisant un effet oxymorique, la fête étant un concept qui, au contraire, suppose à priori la joie du présent et dans le présent)." (SM-I, p.780, n.44).
      Ces textes (comme les manuscrits Forain de poèmes de 1872) possèdent des versions alternatives qu'on trouvera ici sous la mention
pièces de vers du "dossier de 1886". Ce sont pour la plupart des versions sans titres, sans majuscules en début de vers, et plus ou moins déponctuées. Non datées. Du fait qu'elles aient appartenu au groupe des pièces rimbaldiennes confiées à la revue La Vogue en 1886, on déduit qu'elles ont du être rédigées après le départ des deux poètes pour l'Angleterre en juillet 72 et sont restées en possession de Verlaine après la crise de Bruxelles. "Les manuscrits remis à Forain et Richepin, écrit Steve Murphy, semblent bien précéder ceux du dossier de 1886, ce qu'on peut inférer des circonstances de leur transmission étant conforté par l'analyse graphologique de ces documents" (SM-IV, 92).


       Fac-similés des manuscrits de la série dans Poésies. Manuscrits des maîtres.
      
1919, p.90-110 (manuscrit de la table des matières p.110).








              

 

Bannières de mai 
Chanson de la plus haute Tour
L'Éternité
Âge d'or

Fêtes de la Patience (table des matières)

 



Autographe daté de mai 1872.

Localisation inconnue.

     Nous connaissons ce texte sous une version probablement postérieure : Patience >
Pièces de vers du "dossier de 1886"

     Il existe deux versions de Bannières de mai :
     - la première (ci-contre) est l'autographe donné par Rimbaud au poète Jean Richepin.
     - la seconde, vraisemblablement postérieure, est intitulée Patience (ou Patience... D'un été).
     Elle a servi pour l'édition des Œuvres complètes par Vanier. Elle fait aujourd'hui partie de la collection Pierre Berès. 
     Principales variantes : le titre ; v.4, 8, 12, 16 + ponctuation.
     Au verso de ce manuscrit, Rimbaud a noté un vers de Marceline Desbordes-Valmore : "Prends-y garde, ô ma vie absente !"

Commentaire

           Bannières de mai

Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s'enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange
L'azur et l'onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.
 
Qu'on patiente et qu'on s'ennuie
C'est trop simple. Fi de mes peines.
Je veux que l'été dramatique
Me lie à son char de fortune.
Que par toi beaucoup, ô Nature,
Ah moins seul et moins nul ! je meure.
Au lieu que les Bergers, c'est drôle,
Meurent à peu près par le monde.
 
Je veux bien que les saisons m'usent.
À toi, Nature, je me rends ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s'il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m'illusionne ;
C'est rire aux parents, qu'au soleil,
Mais moi je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune.

                                                  Mai 1872
 
                                                                        Sommaire


 


Autographe daté de mai 1872.

Localisation inconnue.

     Il existe trois versions de Chanson de la plus haute Tour :
     - la première (ci-contre) est l'autographe donné par Rimbaud au poète Jean Richepin.
     - la seconde, vraisemblablement postérieure, a servi pour l'édition des Illuminations dans La Vogue en 1886. 
Elle fait aujourd'hui partie de la collection Jean Bonna : Chanson de la plus haute tour >
Pièces de vers du "dossier de 1886"
     Principales variantes de cette version : Rimbaud déplace la cinquième strophe pour l'insérer en troisième position + v.13 (Ah!/Ô) + majuscules et ponctuation.
     - la troisième est celle d'Alchimie du verbe

Commentaire

Chanson de la plus haute Tour

Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! que le temps vienne
Où les cœurs s'éprennent.

Je me suis dit : laisse,
Et qu'on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t'arrête
Auguste retraite.

J'ai tant fait patience
Qu'à jamais j'oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Ainsi la Prairie
À l'oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D'encens et d'ivraies,
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.

Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n'a que l'image
De la Notre-Dame!
Est-ce que l'on prie
La Vierge Marie ?

Oisive jeunesse
À tout asservie
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah! que le temps vienne
Où les cœurs s'éprennent !

                                        Mai 1872

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Autographe donné par Rimbaud à Richepin.

Localisation inconnue.

     Il existe trois versions de "L'Éternité" :
     - La première (ci-contre), datée de mai 1872, est la version Richepin. Le manuscrit est connu par un fac-similé de l'édition Messein (1919).
     - La seconde, intitulée Éternité (sans article défini), vraisemblablement postérieure, a servi pour l'édition des Illuminations dans La Vogue en 1886. La localisation actuelle du manuscrit étant inconnue, on reproduit la version imprimée de La Vogue
     Principales variantes de cette version : Rimbaud inverse les strophes 4 et 5 + v.2, 11, 12, 13, 14, 17, 18. Voir cette version : Éternité >
Pièces de vers du "dossier de 1886"
     - La troisième version est celle d'Alchimie du verbe 

Commentaire

    L'Éternité

Elle est retrouvée.
Quoi ? L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil
 
Âme sentinelle,
Murmurons l'aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.
 
Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.
 
Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s'exhale
Sans qu'on dise : enfin.
 
Là pas d'espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.
 
Elle est retrouvée.
Quoi ? L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.

                                  Mai 1872

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Autographe donné par Rimbaud à Richepin.

Localisation inconnue.

     Il existe deux versions d' "Âge d'or" :

     - La première (ci-contre), datée de juin 1872, est la version Richepin.

     - La seconde, sans doute postérieure, a servi pour l'édition des Illuminations dans La Vogue en 1886. Voir cette version : Âge d'or > Pièces de vers du "dossier de 1886"  
     Principales variantes : 
     - cette version ne comporte pas les strophes 4 et 5 
     - variantes v.2, 3, 11, 22, 33-34 + ponctuation.
     Le manuscrit comporte des annotations marginales de la main de l'auteur :
     - en marge de la strophe 3 : "Terque quaterque" (trois et quatre fois).
     - en marge de la strophe 7 : "Pluries" (plusieurs fois).
     - en marge de la strophe 8 : "Indesinenter" (sans plus jamais s'arrêter).      

     Ce manuscrit a changé de mains lors de la vente Berès du 20.06.06. Le fac-similé est consultable en format pdf sur : http://www.bibliorare.com/cat-vent_
beres20-6-06-2-8.pdf

     Nous avons révisé le texte grâce à ce fac-similé et opéré de petites modifications par rapport à La Vogue.

 Attention ! Une coquille de l'édition Forestier (2004) donne "gloire publique" à la place de "gloire pudique".

 

   Âge d'or

Quelqu'une des voix
Toujours angélique
Il s'agit de moi
Vertement s'explique :

Ces mille questions
Qui se ramifient
N'amènent, au fond,
Qu'ivresse et folie ;

Reconnais ce tour
Si gai, si facile :
Ce n'est qu'onde, flore,
Et c'est ta famille !

Puis elle chante. Ô
Si gai, si facile,
Et visible à l'œil nu...
Je chante avec elle,

Reconnais ce tour
Si gai, si facile,
Ce n'est qu'onde, flore,
Et c'est ta famille !...etc...

Et puis une Voix
Est-elle angélique !
Il s'agit de moi,
Vertement s'explique ;

Et chante à l'instant
En sœur des haleines :
D'un ton Allemand,
Mais ardente et pleine :

Le monde est vicieux ;
Si cela t'étonne !
Vis et laisse au feu
L'obscure infortune.

Ô ! joli château !
Que ta vie est claire !
De quel Âge es-tu
Nature princière
De notre grand frère ! etc...

Je chante aussi, moi :
Multiples sœurs ! Voix
Pas du tout publiques !
Environnez-moi
De gloire pudique. etc...

                                    Juin 1872.

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Autographe provenant de Richepin

Reproduit dans Poésies. Manuscrits des maîtres. Messein, 1919, p.110.

             

Fêtes de la patience

1   Bannières de mai
2   Chanson de al plus haute Tour
3   Eternité.
4   Age d'or
 

               Arthur Rimbaud. Poésies.
                  
Paterne Berrichon
       Manuscrits des maîtres,
Messein. 1919, p.110.

 

 

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