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ARCHIVES DEMENY (1871)



C'est pendant les grandes vacances de l'année 1870 que le lycéen Arthur Rimbaud (16 ans), réfugié à Douai chez Georges Izambard après son incarcération pour vagabondage à la prison de Mazas, fait la connaissance de Paul Demeny, un ami douaisien de son ancien professeur. Poète et éditeur, Paul Demeny était l'auteur d'un recueil de poésies intitulé "Les Glaneuses" (que Rimbaud n'appréciait pas beaucoup : voir sa lettre du 25 août 1871 à Izambard). Il semble que Rimbaud ait surtout été attiré vers lui en tant qu'éditeur potentiel. Comme on sait (voir la page de ce site sur le recueil de Douai), il lui remet à l'automne 70 un recueil de ses productions de l'année écoulée et, malgré sa déception devant le peu de succès de cette démarche (voir sa lettre du 10 juin 1870), il entretient une correspondance fournie pendant l'année 1871, contenant d'importants poèmes, et au sein de laquelle se détache la fameuse lettre-programme du 15 mai, dite "du voyant".






Lettre à Paul Demeny, 17 avril 71
Lettre à Paul Demeny, 15 mai 71,
   seconde lettre dite "du voyant,
   incluant Chant de guerre Parisien,
   Mes petites amoureuses,
   Accroupissements
Lettre à Paul Demeny, 10 juin 71,
   incluant Les Poètes de sept ans
  
Les Pauvres à l'église,

   Le Cœur du pitre.
Lettre à Paul Demeny, 28 août 71

 
 
Lettre à Paul Demeny
17 avril 1871

BNF (Bibliothèque Nationale de France).


Charleville, 17 avril 1871.

 

      Votre lettre est arrivée hier 16. Je vous remercie. Quant à ce que je vous demandais, étais-je sot ! ne sachant rien de ce qu'il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu'il faut faire, je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd'hui, vive demain !
     Depuis le 12, je dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes : aujourd'hui, il est vrai, le journal est suspendu. Mais j'ai apaisé la bouche d'ombre pour un temps.
      Oui, vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela, et qu'il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la Sœur de charité.
      Pour le reste, pour aujourd'hui, je vous conseillerais bien de vous pénétrer de ces versets d'Ecclésiaste, cap. II-12, aussi sapients que romantiques : " Celui-là aurait sept replis de folie en l'âme, qui, ayant pendu ses habits au soleil, geindrait à l'heure de la pluie ", mais foin de la sapience et de 1830 : causons Paris.
      J'ai vu quelques nouveautés chez Lemerre : deux poèmes de Leconte de Lisle, Le Sacre de Paris, Le Soir d'une bataille. De F. Coppée : Lettre d'un Mobile breton. Mendès : Colère d'un Franc-tireur. A. Theuriet : L'invasion. A. Lacaussade : Voe victoribus. Des poèmes de Félix Franck, d'Émile Bergerat. Un Siège de Paris, fort volume de Claretie.
      J'ai lu là-bas Le Fer rouge, Nouveaux châtiments, de Glatigny, dédié à Vacquerie ; en vente chez Lacroix, Paris et Bruxelles, probablement.
      À la Librairie Artistique, je cherchais l'adresse de Vermersch, on m'a demandé de vos nouvelles. Je vous savais alors à Abbeville.
      Que chaque libraire ait son Siège, son Journal de Siège, Le Siège de Sarcey en est à sa 14e éd.; que j'aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de dessins relatifs au Siège, vous ne douterez jamais. On s'arrêtait aux gravures de A. Marie, Les Vengeurs, Les Faucheurs de la Mort ; surtout aux dessins comiques de Dräner et de Faustin. Pour les théâtres abomination de la désolation. Les choses du jour étaient Le Mot d'ordre et les fantaisies, admirables, de Vallès et de Vermersch au Cri du Peuple.
      Telle était la littérature, du 25 février au 10 mars. Du reste, je ne vous apprends peut-être rien de nouveau.
     En ce cas, tendons le front aux lances des averses, l'âme à la sapience antique.
      Et que la littérature belge nous emporte sous son aisselle.
     Au revoir,

 A.RIMBAUD
 

Sommaire


 
Lettre à Paul Demeny
15 mai 1871

BNF (Bibliothèque Nationale de France)

Chant de guerre Parisien 

     En se fondant sur les allusions politiques du poème, Steve Murphy fait l'hypothèse d'une rédaction entre le 11 et le 15 mai 1871 (SM-IV, 529).

     Le manuscrit permet d'observer des caractéristiques que les éditions courantes ne signalent pas forcément :
     - Dans la marge de "Chant de guerre Parisien", Rimbaud inscrit cette variante du vers 14 : "Quand viennent sur nos fourmilières".
     - Rimbaud note à trois reprises, en marge de chacun de ses poèmes : "Quelles rimes ! ô ! quelles rimes !"
    - L'écriture étant extrêmement serrée, Rimbaud utilise des traits de séparation entre les strophes (pour mettre en relief la composition par quatrains).

Commentaire

 

Mes petites amoureuses

     Non daté.

     Mêmes traits séparateurs que dans le poème précédent.

Commentaire


Accroupissements

     Non daté. Delahaye a déclaré avoir eu connaissance de ce poème en janvier 1871. Murphy doute (SM-IV, 530).
 

Charleville, 15 mai 1871.

 

     J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume d'actualité :

 

          Chant de guerre Parisien


Le Printemps est évident, car
Du cœur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
 
Ô Mai ! quels délirants cul-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
 
Ils ont schako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n'ont jam, jam...
Fendent le lac aux eaux rougies !
 
Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !
 
Thiers et Picard sont des Éros,
Des enleveurs d'héliotropes,
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes...
 
Ils sont familiers du Grand Truc !...
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait sont cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !
 
La Grand ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...
 
Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !

                                           A. Rimbaud


      Voici de la prose sur l'avenir de la poésie

     Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. De la Grèce au mouvement romantique, moyen âge, il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. On eût soufflé sur des rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier venu auteur d'Origines. Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !

     Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un Jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.

     On n'a jamais bien jugé le romantisme. Qui l'aurait jugé ? les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?

     Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.

     Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !

     En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités : c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !

     La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver, cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
     Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
     Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, et le suprême Savant ! Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !

La suite à six minutes  

 

     Ici, j'intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, et tout le monde sera charmé. J'ai l'archet en main, je commence :

 

     Mes petites amoureuses

Un hydrolat lacrymal lave
     Les cieux vert-chou :
Sous l'arbre tendronnier qui bave,
     Vos caoutchoucs

Blancs de lunes particulières
     Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères
     Mes laiderons !

Nous nous aimions à cette époque,
     Bleu laideron !
On mangeait des œufs à la coque
     Et du mouron !

Un soir, tu me sacras poète
     Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
     En mon giron ;

J'ai dégueulé ta bandoline,
     Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
     Au fil du front.

Pouah ! mes salives desséchées,
     Roux laideron
Infectent encor les tranchées
     De ton sein rond !

Ô mes petites amoureuses,
     Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
     Vos tétons laids !

Piétinez mes vieilles terrines
     De sentiments ;
Hop donc ! Soyez-moi ballerines
     Pour un moment !...

Vos omoplates se déboîtent,
     Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent,
     Tournez vos tours !

Et c'est pourtant pour ces éclanches
     Que j'ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
     D'avoir aimé !

Fade amas d'étoiles ratées,
     Comblez les coins !
Vous crèverez en Dieu, bâtées
     D'ignobles soins !

Sous les lunes particulières
     Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
     Mes laiderons !

A.R.

 

     Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n'ai pas tenu un seul rond de bronze ! je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres !
     Je reprends :
     Donc le poète est vraiment voleur de feu.
     Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;
     Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! il faut être académicien, plus mort qu'un fossile, pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !
     Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
    
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.
     L'art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action ; elle sera en avant.
     Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable, lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
     En attendant, demandons aux poètes du nouveau, idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. Ce n'est pas cela !
     Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. Hugo, trop cabochard, a bien du VU dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J'ai Les Châtiments sous la main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
     Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, que sa paresse d'ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses  ! ô les nuits ! ô Rolla, ô Namouna, ô la Coupe ! Tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine ! Printanier, l'esprit Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque; tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. À quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien su faire : il avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l'estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !
      Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine : les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.
     Rompue aux formes vieilles, parmi les innocents, A. Renaud, a fait son Rolla, L. Grandet a fait son Rolla ; — Les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, Cl. Popelin, Soulary, L. Salles ; Les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Desessarts ; Les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C. Mendès ; les bohèmes ; les femmes ; les talents, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Coppée, la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. Voilà. Ainsi je travaille à me rendre voyant. Et finissons par un chant pieux.

                         Accroupissements

Bien tard, quand il se sent l'estomac écœuré,
Le frère Milotus, un œil à la lucarne
D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
Déplace dans les draps son ventre de curé.
 
Il se démène sous sa couverture grise
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ;
Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
À ses reins largement retrousser sa chemise !
 
Or, il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;
Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
.............................................................................
 
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,
Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe ;
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
À son ventre serein comme un monceau de tripe !
 
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres
Qu'entrouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
 
L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite ;
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,
Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons
S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
.............................................................................
 
Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond
De neige rose ainsi qu'une rose trémière...
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.

 
     Vous seriez exécrable de ne pas répondre ; vite, car dans huit jours, je serai à Paris, peut-être.

Au revoir. A. RIMBAUD.

Sommaire


 
Lettre à Paul Demeny
10 juin 1871

BNF (Bibliothèque Nationale de France).

     La mention "À M. P. Demeny" est-elle une dédicace ou un simple en-tête épistolaire ? L'ambiguïté est probablement voulue. La plupart des éditeurs tranchent dans le sens de la dédicace sans alerter leurs lecteurs sur cette ambiguïté. Le même problème se manifeste dans la lettre à Banville du 15 août 1871. 
 

Les Poètes de sept ans est daté du 26 mai 1871.

     Steve Murphy ne croit pas à l'exactitude de cette date. Pour diverses raisons, il conjecture une composition plus ancienne (SM-IV, 530-531).

    La mention "À M. P. Demeny" est-il une dédicace ou un simple en-tête épistolaire ? L'ambiguïté est probablement voulue. La plupart des éditeurs tranchent dans le sens de la dédicace sans alerter leurs lecteurs sur cette ambiguïté. Le même problème se manifeste dans la lettre à Théodore de Banville du 15 août 1871.  

     note 1. D'anciennes éditions donnent "rives" au lieu de "rios" : c'est une faute de lecture du manuscrit (qui faisait de ce vers un alexandrin à césure lyrique, licence poétique improbable chez Rimbaud avant 1872).


Les Pauvres à l'église
est simplement daté : "1871".

     Variantes éditoriales pour le vers 17. Ce vers ne compte que dix pieds. À cette date, cela ne peut guère s'expliquer par une audace de versification, comme le propose PB (253). Il faut donc imaginer une erreur de transcription. Certains éditeurs anciens tentaient de restituer les syllabes absentes. Les éditeurs actuels respectent le manuscrit.


Le Cœur du pitre
(daté de juin 71) est une version à peine différente, mais munie d'un titre nouveau, du Cœur supplicié.
Le Cœur du pitre est le dernier autographe connu. AG-09, pour cette raison, la considère comme la version de référence.

Nous connaissons trois versions de ce texte :
Le Cœur supplicié > Archives Georges Izambard (1871)
Le Cœur du pitre > Archives P.Demeny (1871)
Le Cœur volé > Dossier Verlaine
(1871-début 72)


Les commentateurs se sont vivement intéressés à ces changements de titres. En outre Le Cœur volé présente des variantes significatives à l'égard des deux premières versions : vers 2 (et 8), 10 (et 16), 11, 14, 19, 22.

Il existe aussi une quatrième version, sans titre et déponctuée : "Mon pauvre cœur..." qui est une copie partielle de Verlaine dans Pauvre Lélian > Les Poètes maudits 1888. cf. Variantes des Poètes maudits. Je la reproduis ici, pour information :

Mon pauvre cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal
Ils lui lancent des jets de soupe
Mon pauvre cœur bave à la poupe
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général
Mon pauvre cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé
À la vesprée  ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques
O flots abracadabrantesques
Prenez mon cœur qu'il soit sauvé.
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charleville, 10 juin 1871.

À M. P. Demeny

Les Poètes de sept ans

Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d'obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,
Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s'illunait,
Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,
De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.
C'était bon. Elle avait le bleu regard, qui ment !
 
À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rios1, savanes ! Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes,
Huit ans, la fille des ouvriers d'à côté,
La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
 
Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.
Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
 
Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !

A.R.              26 mai 1871.

 

Les pauvres à l'église

 

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église
Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le chœur ruisselant d'orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;
 
Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.
 
Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,
Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.
 
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.
 
Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote :
C'est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons :
 
Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.
 
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
 
Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,
 
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, ô Jésus ! les malades du foie
Font baiser leur longs doigts jaunes aux bénitiers.

A. Rimbaud
1871.

 

     Voici, ne vous fâchez pas, un motif à dessins drôles : c'est une antithèse aux douces vignettes pérennelles ou batifolent les cupidons, où s'essorent les cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. Ces triolets, eux aussi, au reste, iront
                                     Où les vignettes pérennelles,

                                     Où les doux vers.

     Voici : ne vous fâchez pas !

 

          Le Cœur du pitre

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !
 
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé !
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé !
 
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J'aurai des sursauts stomachiques,
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?

A.R.
Juin 1871

     Voilà ce que je fais.
     J'ai trois prières à vous adresser : brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai : ayez la bonté de m'envoyer, s'il vous est possible et s'il vous plaît, un exemplaire de vos Glaneuses, que je voudrais relire et qu'il m'est impossible d'acheter, ma mère ne m'ayant gratifié d'aucun rond de bronze depuis six mois, pitié ! enfin, veuillez bien me répondre, quoi que ce soit, pour cet envoi et pour le précédent.
     Je vous souhaite un bon jour, ce qui est bien bon.
     Écrivez à : M. Deverrière, 95, sous les Allées, pour 

A. Rimbaud.

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Lettre à Paul Demeny
28 août 1871

BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Charleville (Ardennes), août 1871.

 
     Monsieur,

     Vous me faites recommencer ma prière : soit. Voici la complainte complète. Je cherche des paroles calmes : mais ma science de l'art n'est pas bien profonde. Enfin, voici :
     Situation du prévenu : j'ai quitté depuis plus d'un an la vie ordinaire, pour ce que vous savez. Enfermé sans cesse dans cette inqualifiable contrée ardennaise, ne fréquentant pas un homme, recueilli dans un travail infâme, inepte, obstiné, mystérieux, ne répondant que par le silence aux questions, aux apostrophes grossières et méchantes, me montrant digne dans ma position extra-légale, j'ai fini par provoquer d'atroces résolutions d'une mère aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb.
     Elle a voulu m'imposer le travail, perpétuel, à Charleville (Ardennes) ! Une place pour tel jour, disait-elle, ou la porte. Je refusais cette vie ; sans donner mes raisons : c'eût été pitoyable. Jusqu'aujourd'hui, j'ai pu tourner ces échéances. Elle, en est venue à ceci : souhaiter sans cesse mon départ inconsidéré, ma fuite ! Indigent, inexpérimenté, je finirais par entrer aux établissements de correction. Et, dès ce moment, silence sur moi !
     Voilà le mouchoir de dégoût qu'on m'a enfoncé dans la bouche. C'est bien simple.
     Je ne demande rien, je demande un renseignement. Je veux travailler libre : mais à Paris, que j'aime. Tenez : je suis un piéton, rien de plus ; j'arrive dans la ville immense sans aucune ressource matérielle : mais vous m'avez dit : Celui qui désire être ouvrier à quinze sous par jour s'adresse là, fait cela, vit comme cela. Je m'adresse là, je fais cela, je vis comme cela. Je vous ai prié d'indiquer des occupations peu absorbantes, parce que la pensée réclame de larges tranches de temps. Absolvant le poète, ces balançoires matérielles se font aimer. Je suis à Paris : il me faut une économie positive ! Vous ne trouvez pas cela sincère ? Moi, ça me semble si étrange, qu'il me faille vous protester de mon sérieux !
     J'avais eu l'idée ci-dessus : la seule qui me parût raisonnable : je vous la rends sous d'autres termes. J'ai bonne volonté, je fais ce que je puis, je parle aussi compréhensiblement qu'un malheureux ! Pourquoi tancer l'enfant qui, non doué de principes zoologiques, désirerait un oiseau à cinq ailes ? On le ferait croire aux oiseaux à six queues, ou à trois becs ! On lui prêterait un Buffon des familles : ça le déleurrerait.
     Donc, ignorant de quoi vous pourriez m'écrire, je coupe les explications et continue à me fier à vos expériences, à votre obligeance que j'ai bien bénie, en recevant votre lettre, et je vous engage un peu à partir de mes idées, s'il vous plaît...
     Recevriez-vous sans trop d'ennui des échantillons de mon travail ?

A. Rimbaud.

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