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DOSSIER VERLAINE (1871-début 1872)


     Entre septembre 1871 (arrivée de Rimbaud à Paris) et février 1872 environ (date indiquée par Verlaine sur le manuscrit des Mains de Jeanne-Marie, cf. SM-IV, 56), Verlaine constitua un dossier paginé de poèmes de Rimbaud, la plupart copiés de sa main (seules exceptions : L'homme juste et Les Mains de Jeanne-Marie qui sont des autographes). Les deux amis avaient probablement en vue d'éditer un recueil. Est d'ailleurs parvenu jusqu'à nous un document de la main de Verlaine où celui-ci dresse côte à côte une liste des textes envisagés pour son projet de recueil Les Vaincus et celle des poèmes de Rimbaud dont il s'agit ici. L'ordre et le contenu de cette liste, sans être totalement identiques avec ceux du dossier paginé, les recoupent en grande partie. 
     Ce dossier paginé nous donne une idée de l'ordre de succession souhaité par les deux poètes pour un éventuel recueil : Les Assis (p.1-2) ; Les Chercheuses de poux (p.3) ; L'Homme juste (p.4-7) ; Tête de faune (p.7) ; Le Cœur volé (p.8) ; Les Mains de Jeanne-Marie (p.9-10) ; Les Effarés (p.11-12) ; Les Veilleurs (p.13-14) ; Les Voyelles (p.15) ; "L'Étoile a pleuré rose..." (p.15) ; Les Douaniers (p.16) ; Oraison du soir (p.16) ; Les Sœurs de charité (p.17-18), Les Premières Communions (p.19-24). 
     C'est par Forain que ce dossier nous a été initialement conservé. Le dessinateur Louis Forain, alors âgé d'une vingtaine d'années, a été l'un des proches de Rimbaud à Paris. Il a cohabité plusieurs mois avec lui au début de l'année 1872. Il contribua à son déménagement quand Rimbaud rejoignit Charleville au printemps sur ordre de Verlaine et il se retrouva en possession de plusieurs manuscrits rimbaldiens (Les Déserts de l'amour, les quatre poèmes du cycle de la soif et ceux du "dossier Verlaine"), lors du départ de Verlaine et Rimbaud pour Londres, via Bruxelles, le 7 juillet 1872. De Forain, ce dossier passa successivement à divers collectionneurs pour aboutir à la BNF en 1985.
Malheureusement, au cours de ces pérégrinations, le manuscrit des Chercheuses de poux et la première page de L'homme juste (qui devaient occuper le feuillet 3-4) ont disparu ainsi que Les Veilleurs (feuillet 13-14). Les Veilleurs, célébré par Verlaine comme un des plus beaux poèmes de Rimbaud, nous est inconnu. Quant aux Chercheuses de poux, on les édite à partir des Poètes maudits.







 

Les Assis
[Les Chercheuses de poux]
L'Homme juste [incomplet]
Tête de Faune
Le Cœur volé
Les Mains de Jeanne-Marie
Les Effarés
[Les Veilleurs]
Les Voyelles
"L'étoile a pleuré rose ..."
Les Douaniers
Oraison du soir
Les Sœurs de charité
Les Premières Communions

 

 


 


 
Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté. Les éditeurs s'accordent sur l'hypothèse d'une rédaction pendant "l'hiver 1870-1871" (L.F. 453) ; "à la fin de l'année 70 et au début de l'année 71" (P.B. 805). Le poème aurait comme origine les visites nombreuses rendues par Rimbaud, dans cette période-là, à la bibliothèque de Charleville. En tout cas, le matériau lexical du texte le rattache bien à ce que d'aucuns ont appelé "l'année des dictionnaires".

                                   Les Assis

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leurs fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage...
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales
Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules
Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.

 

Sommaire


 
Pas de manuscrit connu. Le feuillet 3-4 du dossier Verlaine qui contenait probablement ce texte (recto) et le début de "L'Homme juste" (verso) a été perdu. Les éditeurs reprennent généralement le texte publié par Verlaine dans Les Poètes maudits en 1888 (ci-contre).

La date de composition n'est pas connue : Izambard assure que le poème a été écrit en 1870 ; mais les éditeurs contemporains préfèrent unanimement le situer en 1871, en s'appuyant sur des considérations stylistiques (notamment, la présence de la rime irrégulière singulier / pluriel : "Paresse / caresses").

Commentaire

                    Les Chercheuses de poux

Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes,
Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
 
Elles assoient l'enfant devant une croisée
Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
 
Il écoute chanter leurs haleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
 
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
 
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
Soupir d'harmonica qui pourrait délirer ;
L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

Sommaire


 
Autographe. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

     Cet autographe de 55 vers, sans titre, (unique manuscrit connu) paraît être un poème incomplet, amputé de ses vingt premiers vers. On devine, à la lecture du texte, qu'il manque le début de l'histoire (un récit de rêve peut-être, comme le suggèrent les v.36-39). L'enquête érudite confirme cette intuition. 
     En effet, il existait dans le "dossier Verlaine" (voir notice), à la suite de l'autographe sans titre de Rimbaud (p. 5-6), une copie de la main de Verlaine qui a été perdue, mais dont il nous reste la fin (p.7). Ce précieux fragment contient (outre une strophe du poème, barrée par Verlaine parce que faisant double emploi avec l'autographe) trois indications de la main de Verlaine : un titre ("L'homme juste (suite)"); une date ("Juillet 1871") et le nombre de vers du poème : "75 vers". Soit vingt de plus que dans notre autographe. Il faut savoir aussi que la feuille précédant immédiatement nos 55 vers dans le "dossier Verlaine" (pages probablement numérotées 3-4) a été perdue. Or, on sait par le sommaire du dossier que la page 3 contenait probablement "Les Chercheuses de poux". On en déduit que la page 4 (le verso) contenait les vingt vers manquants de "L'Homme juste".
     En vertu de cette analyse, nous numérotons les vers du poème de 21 à 75.
     
     Les deux derniers quintils présentent sur le manuscrit une graphie négligée, partiellement illisible, comme s'il s'agissait d'un passage hâtivement ajouté, après coup (cf.SM-IV, 53). Nous les transcrivons en italiques.

1. Orthographe du manuscrit. Certains éditeurs corrigent : "becs de cane".
2. "Et cependant silencieux" dans ce qu'il nous reste de la copie Verlaine (p.7)
3. Manuscrit confus. AA, PB, AG : "le sucre" ; LF : "du sucre".
4. Manuscrit confus. PH, AA, PB : "bedaines" ; LF : "[...] daines" ; AG-09 : "de daines". David Ducoffre propose  : "ou daines" (Europe n° 966, p.128 ; blog Rimbaud ivre, 31/10/10).
5. Manuscrit confus. AA : "Puis" ; BB : "Mais" ; LF : [...] ; AG-09 : "Nuit", solution précédemment avancée par SM-I, à titre d'hypothèse.

Commentaire

                         L'Homme juste

.....................................................................................

      Le Juste restait droit sur ses hanches solides :
      Un rayon lui dorait l'épaule ; des sueurs
      Me prirent : « Tu veux voir rutiler les bolides ?
      Et, debout, écouter bourdonner les flueurs
25   D'astres lactés, et les essaims d'astéroïdes ?
 
      « Par des farces de nuit ton front est épié,
      Ô Juste ! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,
      La bouche dans ton drap doucement expié ;
      Et si quelque égaré choque ton ostiaire,
30   Dis : Frère, va plus loin, je suis estropié ! »
 
      Et le Juste restait debout, dans l'épouvante
      Bleuâtre des gazons après le soleil mort :
      « Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
      Ô vieillard ? Pèlerin sacré ! Barde d'Armor !
35   Pleureur des Oliviers ! Main que la pitié gante !
 
      « Barbe de la famille et poing de la cité,
      Croyant très doux : ô cœur tombé dans les calices,
      Majestés et vertus, amour et cécité,
      Juste ! plus bête et plus dégoûtant que les lices !
40   Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté !
 
      « Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,
      Et bien rire, l'espoir fameux de ton pardon !
      Je suis maudit, tu sais ! Je suis soûl, fou, livide,
      Ce que tu veux ! Mais va te coucher, voyons donc,
45   Juste ! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.
 
      « C'est toi le Juste, enfin, le Juste ! C'est assez !
      C'est vrai que ta tendresse et ta raison sereines
      Reniflent dans la nuit comme des cétacés !
      Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènes
50   Sur d'effroyables becs de canne1 fracassés !
 
      « Et c'est toi l'œil de Dieu ! le lâche ! quand les plantes
      Froides des pieds divins passeraient sur mon cou,
      Tu es lâche ! Ô ton front qui fourmille de lentes !
      Socrates et Jésus, Saints et Justes, dégoût !
55   Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes ! »
 
      J'avais crié cela sur la terre, et la nuit
      Calme et blanche occupait les Cieux pendant ma fièvre.
      Je relevai mon front : le fantôme avait fui,
      Emportant l'ironie atroce de ma lèvre...
60   Vents nocturnes, venez au Maudit ! Parlez-lui !
 
      Cependant que2, silencieux sous les pilastres
      D'azur, allongeant les comètes et les nœuds
      D'univers, remuement énorme sans désastres,
      L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
65   Et de sa drague en feu laisse filer les astres !
 
      Ah ! qu'il s'en aille, lui, la gorge cravatée
      De honte, ruminant toujours mon ennui, doux
      Comme le3 sucre sur la denture gâtée.
      Tel que la chienne après l'assaut des fiers toutous,
70   Léchant son flanc d'où pend une entraille emportée.
 
      Qu'il dise charités crasseuses et progrès...
      Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois [...] daines4,
      [...]5 qui chante : nana, comme un tas d'enfants près
      De mourir, idiots doux aux chansons soudaines :
75   Ô Justes, nous chierons dans vos ventres de grès !

 

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Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté. Toutes les dates ont eu leurs partisans : 70, 71, 72. Le thème est encore parnassien, mais la métrique audacieuse et l'impressionnisme verlainien de cette scène galante font pencher pour une date tardive. Steve Murphy admet "la forte probabilité d'une composition entre septembre 1871 et les premiers mois de 1872" (Colloque de Kyoto, Klincksieck, 2006, p.74). 

PB (806) et SM-IV (541) proposent de considérer comme une autre version du poème le texte publié dans la seconde édition des "Poètes maudits" (1886), qui comporte plusieurs variantes significatives.

                   Tête de faune

Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,
 
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
 
Et quand il a fui tel qu'un écureuil
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.

 

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BNF (Bibliothèque Nationale de France). Copie verlainienne du Cœur supplicié. Poème daté de "mai 1871" sur le manuscrit.

Nous connaissons trois versions de ce texte :
Le Cœur supplicié > Archives Georges Izambard (1871)
Le Cœur du pitre >
Archives P.Demeny (1871)
Le Cœur volé > Dossier Verlaine
(1871-début 72)


Les commentateurs se sont vivement intéressés à ces changements de titres. En outre Le Cœur volé présente des variantes significatives à l'égard des deux premières versions : vers 2 (et 8), 10 (et 16), 11, 14, 19, 22. Le Cœur du pitre, version à peine différente du Cœur supplicié mais dotée d'un titre nouveau est le dernier autographe connu. AG-09, pour cette raison, la considère comme la version de référence.

Il existe aussi une quatrième version, sans titre et déponctuée : "Mon pauvre cœur..." qui est une copie partielle de Verlaine dans Pauvre Lélian > Les Poètes maudits 1888. cf. Variantes des Poètes maudits. Je la reproduis ici, pour information :

Mon pauvre cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal
Ils lui lancent des jets de soupe
Mon pauvre cœur bave à la poupe
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général
Mon pauvre cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé
À la vesprée  ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques
O flots abracadabrantesques
Prenez mon cœur qu'il soit sauvé.
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé.

 

          Le Cœur volé

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l'ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques ;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit lavé
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l'ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques !
J'aurai des sursauts stomachiques
Moi, si mon cœur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ? 

Mai 1871

 

 

 

 

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Autographe. BNF (Bibliothèque Nationale de France).    

     Daté (par Verlaine, sur le manuscrit) : "Fév.72". Steve Murphy incline à prendre au sérieux cette date (SM-IV, p.87 et 542). Selon lui, Verlaine n'indique jamais les dates de recopiage en place de dates de composition. Pour des raisons de thème et de style, les éditeurs situent traditionnellement la composition de ce poème dans l'année 1871. Il est cependant à noter que les procès de communeuses, dont on pense qu'ils auraient pu susciter le poème, sont intervenus à la fin de l'année 1871 : celui des Pétroleuses (parmi lesquelles Anne-Marie Menand, dite Jeanne-Marie), en septembre 1871, et celui de Louise Michel le 16 décembre (cf. AA p.895).  

 
   Les vers 29-32 et 41-48 ont été ajoutés par Verlaine, en marge de l'autographe rimbaldien. De même, pour le vers 33, Verlaine indique en marge : "variante : casseuses". Ces additions laissent à penser que Verlaine a complété l'autographe figurant dans son dossier à l'aide d'une autre version dont la trace a été perdue. Steve Murphy en vient à souhaiter que l'on abandonne la "traditionnelle version hybride" et que l'on imprime séparément les trois strophes ajoutées (SM-IV, p.542-543). Nous les présentons en italiques.

Commentaire

 

          Les Mains de Jeanne-Marie






05





10





15





20






25





30





35





40






45





50





55





60





Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l'été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes.
Sont-ce des mains de Juana ?
 
Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans des lunes
Aux étangs de sérénités ?
 
Ont-elles bu des cieux barbares,
Calmes sur les genoux charmants ?
Ont-elles roulé des cigares
Ou trafiqué des diamants ?
 
Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d'or ?
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
 
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
 
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khenghavars ou des Sions ?
 
Ces mains n'ont pas vendu d'oranges,
Ni bruni sur les pieds des dieux :
Ces mains n'ont pas lavé les langes
Des lourds petits enfants sans yeux.
 
Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d'ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l'usine,
Un soleil ivre de goudrons.

 
Ce sont des ployeuses d'échines,
Des mains qui ne font jamais mal,
Plus fatales que des machines,
Plus fortes que tout un cheval !
 
Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !
 
Ça serrerait vos cous, ô femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.
 
L'éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !

 
Une tache de populace
Les brunit comme un sein d'hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu'en baisa tout Révolté fier !
 
Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé !
 
Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
À vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !
 
Et c'est un soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
On veut vous déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !

                                           Fév. 72

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Copie de la main de Verlaine, faite  probablement en 1871.

Nous reproduisons trois versions différentes des "Effarés" :
     - la première est celle du Recueil de Douai. Elle est datée du 20 septembre 1870. Voir ce texte > Dossier P.Demeny (1870) dit "Recueil de Douai"
   - la seconde est aussi un autographe. Elle a été jointe par Rimbaud à une lettre destinée à Jean Aicard (dont l'enveloppe porte la date du 20 juin 1871). L'année de la date inscrite au bas du poème est difficilement lisible : 
     Juin 1871 (LF, p.439) ?  Auquel cas Rimbaud aurait indiqué la date du recopiage (et de la correction) du texte ? 
     Juin 1870 (SM-IV, p.533) ? auquel cas il aurait pu vouloir indiquer le moment approximatif de l'élaboration. 
   Des variantes significatives s'observent par rapport à la version du Recueil de Douai aux v. 16-17, 29, 31.
    Voir ce texte >
Lettre à Jean Aicard
du 20 juin 1871   
   - la troisième version (texte ci-contre)est une copie de la main de Verlaine dans son recueil de poèmes de Rimbaud confectionné entre septembre 1871 et février 1872. Le poème n'y est pas daté. Des variantes significatives s'observent par rapport à la version du Recueil de Douai aux v. 12, 16-17, 26, 29, 31-32, 35.

   Il existe trois autres versions qu'on ne reproduit pas ici :
- Une autre copie de la main de Verlaine, dont Murphy donne le texte dans SM-I (voir p. 262-263, 271-272), mais dont il n'existe pas de fac-similé. Elle ne présente que quelques variantes mineures de ponctuation par rapport à la copie Verlaine que nous publions.
- Une version imprimée en janvier 1888 dans The Gentleman's Magazine sous le titre Petits pauvres.
- Enfin, la version des Poètes maudits.
Voir ces textes dans AG-9 p.85-88.

 

 

 

 

                   
              Les Effarés

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
     Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, misère !
Regardent le boulanger faire
     Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
     Dans un trou clair ;

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
     Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
     Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche,
     On sort le pain ;

Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
     Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
     Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
     Qu'ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, grognant des choses
     Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières,
Et repliés vers ces lumières
     Du ciel rouvert,

Si fort, qu'ils crèvent leur culotte,
Et que leur chemise tremblote
     Au vent d'hiver.

 

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Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Il existe deux versions manuscrites, non datées, de ce texte :
- la première en date, sans doute, de ces deux versions, intitulée Les Voyelles, est la copie verlainienne du "dossier Verlaine de 1871-début 1872" (ci-contre)
- la seconde, autographe, a appartenu à Émile Blémont. Elle est très probablement postérieure : "Les variantes des manuscrits autographes de Voyelles et d'Oraison du soir semblent prouver que ce sont des textes postérieurs" (SM-IV, 89).

Les éditeurs choisissent la version autographe plutôt que la copie faite par Verlaine. Voir ce texte > Deux autographes alternatifs de poèmes du dossier Verlaine.

Principales variantes de la copie Verlaine (ci-contre) :
Titre : "Les Voyelles" (au lieu de "Voyelles")
v.1 : "," entre la lettre et l'adjectif de couleur, ";" entre les différentes couleurs
v.2 : "." (au lieu de ":" après "latentes")
v.5 : "frissons" ("candeurs")
v.6 : "glaçons" ("glaciers") ; "rais" ("rois")     
v.7 : "pourpre" ("pourpres")
v.9 : " ; " (" , ")
v.11 : "Qu'imprima l'alchimie aux doux fronts studieux"
v.12 : "de strideurs" ("des strideurs")
v.13 : "..." (":")
v.14 : "O" ("Ô") ; "ses" ("Ses")

Commentaire

                             

Les Voyelles

A, noir ; E, blanc ; I, rouge ; U vert ; O, bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
 
Golfes d'ombre. E, frissons des vapeurs et des tentes,
Lances de glaçons fiers, rais blancs, frissons d'ombelles !
I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes,
 
U, cycles, vibrements divins des mers virides ;
Paix des pâtis semés d'animaux ; paix des rides
Qu'imprima l'alchimie aux doux fronts studieux.
 
O, suprême clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges...
O l'Oméga, rayon violet de ses Yeux !

 

 

 

 

 

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"L'étoile a pleuré rose..."

Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté.

Le manuscrit ne porte pas de titre. Par contre, le poème apparaît sous le titre de "Madrigal", dans une liste, sorte de table des matières rédigée par Verlaine pour son dossier des poèmes de Rimbaud (notice).

Commentaire

               

L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.

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Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Non daté. Pour PB (810) le texte doit être considéré comme nécessairement postérieur au Traité de Francfort mettant fin à la guerre avec la Prusse (10 mai 1871) et antérieur au mois d'août 1871 au cours duquel Delahaye aurait recopié le poème pour l'envoyer à Verlaine. 

                              Les Douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d'Empire, retraités,
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.
 
Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !
 
Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »
 
Quand sa sérénité s'approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

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Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Il existe deux versions de ce texte :
- la première en date de ces deux versions est sans doute l'allographe du Dossier Verlaine (ci-contre).
- la seconde, postérieure, a appartenu à Léon Valade. "Les variantes des manuscrits autographes de Voyelles et d'Oraison du soir semblent prouver que ce sont des textes postérieurs" (SM-IV, 89). Les éditeurs choisissent cet autographe plutôt que le texte antérieur fourni par le dossier Verlaine. Voir à ce texte.

Variantes de la copie Verlaine :
v.1 : "un Ange"
v.4 : "sous les cieux gros d'impalpables voilures"
v.7 : "mon cœur tendre" (justifie la comparaison avec l'aubier).
v.9 : "Et quand" (au lieu de "Puis, quand").
 

 

                                   Oraison du soir

Je vis assis, tel qu'un Ange aux mains d'un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous les cieux gros d'impalpables voilures,

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
Puis, par instants, mon cœur tendre est comme un aubier
Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Et, quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l'âcre besoin :

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très-haut et très-loin,
— Avec l'assentiment des grands héliotropes. 

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Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Daté de juin 1871.

                    Les Sœurs de charité

Le jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,
Et qu'eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune
Adoré, dans la Perse un Génie inconnu,
 
Impétueux avec des douceurs virginales
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales,
Qui se retournent sur des lits de diamants ;
 
Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde
Tressaille dans son cœur largement irrité,
Et plein de la blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa sœur de charité.
 
Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,
Tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais,
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.
 
Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
Tout notre embrassement n'est qu'une question :
C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
Nous te berçons, charmante et grave Passion.
 
Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances
Et les brutalités souffertes autrefois,
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
Comme un excès de sang épanché tous les mois.
 
Quand la femme, portée un instant, l'épouvante,
Amour, appel de vie et chanson d'action,
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
Le déchirer de leur auguste obsession.
 
Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant
Avec tendresse après la science aux bras almes,
Il porte à la nature en fleur son front saignant.
 
Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil ;
Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes.
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,
 
Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses, à travers les nuits de Vérité,
Et t'appelle en son âme et ses membres malades,
Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité.

                                                           Juin 1871

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Copie de Verlaine. BNF (Bibliothèque Nationale de France).

Daté de Juillet 1871.


Nous connaissons trois copies verlainiennes de ce poème :

1) Une version intitulée Premières Communions composée de huit sections.

Bibliothèque Jacques Doucet

Elle a été réalisée par Verlaine en 1886 en vue d'une édition dans La Vogue. Nous ne reproduisons pas ce texte que Steve Murphy, généralement très confiant dans les copies de Verlaine, considère comme une transcription médiocre (SM-IV, p.62).

Fac-similé : SM-IV, p.485-491.

Publié dans La Vogue n°1 du 11 avril 1886.
Fac-similé de ce numéro de La Vogue (merci Michel ) :
 

Principales variantes La Vogue 
v.5 : "à travers les feuillages"
v.6 : "vitraux ensoleillés"
v.22 : "a mis ses doigts"
v.24 : "ces fronts bruissants"
v.30 : "Ces deux seuls"
v.42 : "au ciel noir"
v.77 : "elle s'agite et cambre"
v.82 : "Devant le ciel bleu"
v.92 : "écoute"
v.97 : "les latrines"
v.101 : "l'ombre des toits"
v.106 : "ce qui lui viendra"
v.108 : "rongera"
v.119 : "des laines"
v.122 : "dans sa conscience"
v.126 : "les avoir bus"
v.131 : "ils avaient couché"

2) Une version intitulée Les Premières Communions composée de huit sections provenant de Jules Clarétie.

Seule la première page en était connue (SM-IV, p.484) jusqu'à sa mise en vente chez Sotheby's, le 15 décembre 2010. La seconde édition 2015 de la Pléiade Guyaux ne la reproduit encore que partiellement.

3) La version du Dossier Verlaine (ci-contre), intitulée Les Premières Communions et composée de neuf sections (SM-IV p.309-314).


 

 

 

                   Les Premières Communions

                                        I

Vraiment, c'est bête, ces églises des villages
Où quinze laids marmots encrassant les piliers
Écoutent, grasseyant les divins babillages,
Un noir grotesque dont fermentent les souliers :
Mais le soleil éveille, à travers des feuillages,
Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.
 
La pierre sent toujours la terre maternelle.
Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
Dans la campagne en rut qui frémit solennelle
Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,
Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.
 
Tous les cent ans on rend ces granges respectables
Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé :
Si des mysticités grotesques sont notables
Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé,
Des mouches sentant bon l'auberge et les étables
Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
 
L'enfant se doit surtout à la maison, famille
Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ;
Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.
On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille
Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.
 
Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,
Sous le Napoléon ou le Petit Tambour
Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
Tirent la langue avec un excessif amour
Et que joindront, au jour de science, deux cartes,
Ces seuls doux souvenirs lui restent du grand jour.
 
Les filles vont toujours à l'église, contentes
De s'entendre appeler garces par les garçons
Qui font du genre après messe ou vêpres chantantes.
Eux qui sont destinés au chic des garnisons
Ils narguent au café les maisons importantes,
Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.
 
Cependant le Curé choisit pour les enfances
Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand
L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,
Ils se sent, en dépit des célestes défenses,
Les doigts de pied ravis et le mollet marquant ; 
La Nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.

                                II

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,
Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,
Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.
« Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,
Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers. »
 
 
                               III
 
La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade.
Mieux qu'à l'église haute aux funèbres rumeurs,
D'abord le frisson vient, le lit n'étant pas fade
Un frisson surhumain qui retourne : « Je meurs... »
Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides,
Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,
Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides
Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
 
Adonaï !... Dans les terminaisons latines,
Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
Et tachés du sang pur des célestes poitrines,
De grands linges neigeux tombent sur les soleils !
 
Pour ses virginités présentes et futures
Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission,
Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures,
Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !
 
 
                              IV
 
Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre.
Les mystiques élans se cassent quelquefois...
Et vient la pauvreté des images, que cuivre
L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois ;
 
Des curiosités vaguement impudiques
Épouvantent le rêve aux chastes bleuités
Qui s'est surpris autour des célestes tuniques,
Du linge dont Jésus voile ses nudités.
 
Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse,
Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds,
Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,
Et bave... L'ombre emplit les maisons et les cours.
 
Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre
Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu
Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...
 
 
                               V
 
À son réveil, minuit, la fenêtre était blanche.
Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,
La vision la prit des candeurs du dimanche ;
Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez
 
Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse
Pour savourer en Dieu son amour revenant,
Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse
Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant ;
 
De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
Tous les jeunes émois de ses silences gris ;
Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne
Écoule sans témoin sa révolte sans cris.
 
Et faisant la victime et la petite épouse,
Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
Descendre dans la cour où séchait une blouse,
Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
 
 
                             VI
 
Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.
Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc,
Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,
En deçà d'une cour voisine s'écroulant.
 
La lucarne faisait un cœur de lueur vive
Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils
Les vitres ; les pavés puant l'eau de lessive
Soufraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils.
...........................................................................
 

                             VII
 
Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,
Et ce qu'il lui viendra de haine, ô sales fous,
Dont le travail divin déforme encor les mondes,
Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?
............................................................................
 

                             VIII
 
Et quand, ayant rentré tous ses nœuds d'hystéries,
Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
L'amant rêver au blanc million des Maries,
Au matin de la nuit d'amour, avec douleur :
 
« Sais-tu que je t'ai fait mourir ? J'ai pris ta bouche,
Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez ;
Et moi, je suis malade : Oh ! je veux qu'on me couche
Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !
 
« J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,
Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts !
Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,
Et je me laissais faire... ah ! va, c'est bon pour vous,
 
« Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse
Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,
La plus prostituée et la plus douloureuse,
Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !
 
« Car ma Communion première est bien passée.
Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus :
Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée
Fourmillent du baiser putride de Jésus ! »
 

                                IX
 
Alors l'âme pourrie et l'âme désolée
Sentiront ruisseler tes malédictions.
Ils auront couché sur ta Haine inviolée,
Échappés, pour la mort, des justes passions,
 
Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies,
Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,
Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
Ou renversés, les fronts des femmes de douleur. 

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