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Alinéa
ALLÉGORIE ALLITÉRATION ANALOGIE ANAPHORE ASSONANCE ASYNDÈTE CÉSURE CHANSON CHUTE Clausule Comparaison Déictiques Démonstratifs ELLIPSE Facule discursive JEU DE MOTS HYPALLAGE HYPERBOLE HYPOTYPOSE INCIDENTE Métaphore MÉTONYMIE PARAGRAPHE PARALLÉLISME Parataxe PARODIE Pastiche POÈME EN PROSE Pointe Polysyndète PRÉPOSITION RIME RIME CONSONANTIQUE RYTHME (PROSE) SONNET STYLE ORAL SYNECDOQUE SYNESTHÉSIE TIRET VERS VERS LIBRE Verset ZEUGMA |
Dans un texte célèbre qui érige en principe l'audace métaphorique, le poète Pierre Reverdy fixe malgré tout une limite à cette audace. Il faut que l'image reste "juste" et que cette pertinence soit perçue du lecteur :
Or, selon un autre poète, Victor Segalen, Rimbaud aurait, pour notre malheur, outrepassé cette règle d'équilibre entre originalité et intelligibilité :
Ce jugement sévère en dit long sur les difficultés qu'opposent les textes de Rimbaud aux lecteurs les mieux armés pour les comprendre et les mieux intentionnés à leur égard. Mais le procès instruit par Segalen contre l'image rimbaldienne paraît quand même bien excessif. Certes, les métaphores de Rimbaud frappent à la fois par leur caractère elliptique (quand elles sont réduites au seul comparant) et par leur caractère insolite (par rapprochement de réalités éloignées). Il est vrai aussi que certaines d'entre elles présentent un développement exceptionnel : des œuvres comme Un Cœur sous une soutane, Le Bateau ivre ou Mémoire par exemple peuvent être décrites comme de vastes systèmes analogiques autour d'une seule métaphore filée (se reporter à notre point 7). Enfin, les comparaisons de Rimbaud (cf. notre point 2) ne sont pas nécessairement plus sages et, en tous cas, ne confirment pas la réputation de rationalité supérieure que la rhétorique reconnaît à cette figure de style, par rapport à la métaphore. Il suffit de lire le début de Mémoire pour constater que les comparaisons rimbaldiennes pratiquent des écarts entre comparants et comparés aussi vertigineux que ses métaphores les plus hardies. D'où cette apparence d'"ipséisme" que Victor Segalen déplore. Mais un certain hermétisme n'est-il pas le prix à payer pour l'originalité ? Comme Reverdy l'explique fort bien, la figure d'analogie paraîtra d'autant plus suggestive que le rapprochement par elle opéré aura paru plus inattendu, et plus grand l'écart entre les deux réalités qu'elle met en relation. Sans doute peut-on en arriver par là au point où les facteurs de similitude sentis et suggérés par le poète sont si ténus, si personnels, qu'ils deviennent incompréhensibles pour le lecteur. Celui-ci n'a pas l'information suffisante pour saisir ce qui justifie l'image proposée. C'est d'ailleurs pour avoir poussé jusqu'à cette limite sa pratique de l'analogie, pour l'avoir libérée des chaînes de la logique, que Rimbaud a été célébré comme un défricheur de terres inconnues par certains des poètes qui lui ont succédé (les Surréalistes, notamment). Cependant, nous essaierons de montrer qu'un lecteur sensible peut, la plupart du temps, comprendre ses images et en éprouver la justesse.
1) COMPARAISONS
C'est une "comparaison", la relation d'analogie est marquée par "comme". L'information est complète : comparé (baiser), comparant (araignée), éléments de ressemblance (sème 1 = même emplacement : le cou; sème 2 = même déplacement rapide : courra; sème 3 : même déplacement désordonné : folle).
C'est une "comparaison", la relation d'analogie est marquée par "comme". Dans cet exemple, les sèmes communs, justifiant de comparer la jeune fille à un lys (blancheur ? beauté? forme élancée de la silhouette? fragilité?) sont largement absents. Toutefois, le verbe "flotte" sera considéré comme un sème commun si l'on suppose que Rimbaud a pensé à un "lis d'eau", c'est à dire à un nénuphar (qui comme on le sait flotte sur l'eau).
C'est une comparaison. Le verbe "faisais" (=sembler) explicite la relation d'analogie. Le poète (je), qui est en train de boire à "une gourde de colocase", dit qu'il ressemble à une enseigne d'auberge. Les motifs fondant la comparaison sont absents (mais facilement restituables dans le contexte).
Les
fleurs ne mugissent pas : le poète dit qu'elles mugissent par une
association d'idée des plus simples entre les fleurs de nos prairies et
les animaux qui les broutent. Il ne s'agit pas d'une figure d'analogie
mais d'une hypallage. Le reste de la phrase,
par contre, est occupé par une comparaison qui peut paraître bizarre
mais qui s'explique assez aisément.
Deux comparaisons articulées à l'aide de comparatifs de supériorité. De
telles tournures abondent chez Rimbaud d'après Yoshikazu Nakaji qui
les a étudiées (op. cit. p.40-44). Il en cite plusieurs dans Le
Bateau ivre ("Plus léger qu'un bouchon, j'ai dansé sur les flots",
"Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, / L'eau vertes
pénétra ma coque de sapin"). "Le critère de comparaison fournissant
chaque fois un cas extrême, commente Nakaji, ces comparatifs ont une
valeur quasi superlative". Dans la citation sélectionnée en titre,
la seconde comparaison équivaut à un superlatif relatif de supériorité (= ont subi les tohu-bohus
les plus
triomphants), la première ressemble fort à un superlatif absolu (= complètement sourd [aux
prescriptions de la société / des adultes]).
La fonction figurative et expressive est cependant très
remarquable dans nombre de comparaisons rimbaldiennes. Dans la citation
sélectionnée ici, la comparaison atteint un charme insolite et un grand pouvoir
expressif, non seulement parce que les deux termes
rapprochés par l'intermédiaire du terme comparatif ("tels que") sont
fort éloignés par leur sens et leur tonalité (registre noble / registre
familier) mais aussi de par la complexité des sèmes communs mobilisés :
Ce
début de Mémoire contient une comparaison (comme). Le
comparé (l'eau − d'une
rivière ?) est − semble-t-il
−
successivement rapproché de cinq comparants différents. L'adjectif
"claire" ("l'eau claire") constitue le sème explicite de la comparaison. Mais, comme dans l'exemple précédent et plus encore, ce
motif principal (la clarté) s'enrichit d'un écheveau complexe de connotations ou sèmes
associés.
Parmi les jeux rhétoriques auxquels s'adonne Rimbaud, on note le procédé
consistant à inverser les rôles dans la comparaison, c'est-à-dire à
traiter le comparant comme s'il était le comparé et vice versa. Dans ce
passage de Mémoire, par exemple, ce sont "les saules" (ou plus
exactement leur reflet dans la rivière) qui constituent en toute logique
le comparé. Le reflet des saules dans la rivière ressemble à des robes
vertes qui pourraient appartenir aux fillettes habitant la maison
aquatique de l'Épouse (voir notre point 7).
Or, le texte inverse ce rapport logique en nous disant que "Les robes
vertes et déteintes des fillettes / font [le verbe "faire" est ici le
mot comparatif] les saules".
2) UN EXEMPLE COMPLEXE DE COMPARAISON DANS LE RIMBAUD "HERMÉTIQUE" DES ŒUVRES EN PROSE ("MAUVAIS SANG") On peut lire dans "Mauvais sang" (Une saison en enfer) un passage où Rimbaud explique qu'il était, "encore tout enfant", fasciné par le "forçat", le hors-la-loi, au point de voir le monde "avec son idée", au point de lui crier "Bonne chance!". "Je flairais sa fatalité dans les villes", ajoute-t-il. Et il poursuit :
Il y a là une double comparaison dont tout lecteur subit le charme, sans doute, mais qui reste à première lecture rigoureusement incompréhensible : comment la boue peut-elle être rouge et noire? quelle analogie possible entre ce spectacle urbain et la chambre évoquée dans le second membre de phrase? entre la boue et une glace ou une lampe? entre une lampe et un trésor? On peut certes lancer des hypothèses, mais sur quel terrain solide tenter de se forger une conviction? Proposons une amorce de réflexion, fondée sur les recoupements textuels (c'est évidemment le premier secours à attendre : la connaissance de l'auteur). On trouve dans une Illumination, "Enfance V" : " La boue est rouge et noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin." Et dans Adieu (Une saison en enfer) cette phrase évoquant la grande ville moderne : "le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue" On constate que pour Rimbaud la "boue" n'est pas nécessairement située à terre mais qu'elle peut désigner plus généralement la grisaille, la nuit, la saleté ou la pollution de l'atmosphère urbaine, s'accompagner peut-être aussi d'un symbolisme moral ("misère", "monstrueuse", "taché" ...) ; on voit que l'antithèse "rouge et noire" alterne avec celle de la "boue" et du "feu" (le soleil couchant ? les lumières de la ville ?) et qu'on se rapproche par là de l'idée de lampe. Dans les trois exemples, le contraste du rouge et du noir, de la boue et du feu, de la nuit et de la lampe, est associé à l'image de la grande ville. Comme c'est souvent le cas avec Rimbaud, on peut exploiter des rapprochements littéraires éclairants. Ici, avec "Le Vin des Chiffonniers" de Baudelaire :
Mais on peut aussi se souvenir d'un autre texte de Rimbaud, probablement antérieur aux précédents, tiré des Déserts de l'amour. Il s'agit du récit d'un rêve érotique. Le narrateur est en présence d'une "mondaine" qui se donne à lui, "presque nue", et soudain : "La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les chambres voisines. Alors la femme disparut." N'est-on pas
frappé de la similitude de cette formule avec celle de notre exemple
initial ? Il manque la "glace",
miroir sans doute reflétant la lumière de la lampe. Mais peut-être ne
sommes-nous pas dans la même chambre de la même ville ? Reste la
parenté des quatre "passages", avec les associations que ces analogies
libèrent chez le lecteur : Revenons maintenant au passage que nous étudions. Et observons les phrases qui suivent : "Dans
les villes la boue m'apparaissait soudainement rouge et noire, comme une
glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor
dans la forêt! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes
et de fumée au ciel; et, à gauche et à droite toutes les richesses
flambant comme un milliard de tonnerres. Des métaphores ("mer de flammes", "les richesses flambant"), une comparaison synesthésique et hyperbolique ("comme un milliard de tonnerres") développent les mêmes oppositions et les mêmes équivalences. On retrouve le motif de la fumée dans le ciel, le thème de la sexualité. En outre, la critique a parfois vu dans ces images de "mers de flammes" et de "richesses flambant" une allusion aux incendies allumés par les Communeux dans les bâtiments les plus prestigieux de Paris (Tuileries, Palais de Justice, Palais de la Légion d'Honneur, Cour des Comptes, Hôtel de Ville ...) pendant la Semaine sanglante. De fait, un tel rapprochement pouvait aisément venir à l'esprit d'un lecteur de 1873, deux ans à peine après cet événement mémorable. En conclusion : nous sommes probablement devant une seule et même "métaphore obsédante", reprise avec des variations dans quatre textes différents, qui s'éclairent mutuellement. Cette hypothèse acceptée, le complexe réseau d'analogies et de connotations s'organise peu à peu dans notre esprit. Trois espaces : la ville, la chambre, la forêt. Trois tableaux en clair-obscur correspondant peut-être à des souvenirs de lectures ou à des souvenirs personnels de l'auteur : grandes métropoles modernes où il a vécu ou voyagé, chambres et contes de l'enfance. Au cœur de ces images semble être présent le thème du désir pour ce qui est caché ou interdit. On n'en est certes pas encore à pouvoir dire : voilà ce que ça signifie. Mais l'imagination travaille, autant celle de l'auteur, qui semble se laisser porter par la libre association d'images qui l'obsèdent, que celle du lecteur, devant qui s'ouvrent diverses perspectives d'interprétations ... Et l'on sent bien, en tous cas, — selon la formule de Rimbaud — que "ça ne veut pas rien dire". Nous pouvons tenter de schématiser dans un tableau comment fonctionne le mécanisme de la "comparaison" dans l'exemple complexe que nous avons étudié :
Les commentateurs de Rimbaud étudient souvent
cette image. Signalons notamment l'analyse de Marie-Paule Berranger
(op.cit., p.189-190). 3) MÉTAPHORES
Le
mot "camps" est une métaphore : les
parties du paysage qui restent obscures malgré l'apparition du soleil
sont implicitement comparées à une armée qui résiste. Le lecteur
rétablit facilement le comparé absent (taches d'ombre, zones obscures du
paysage) et les sèmes communs :
Le mot "cheveux" est une métaphore, mais ni le comparé ("algues" ? "végétations marines" dit Suzanne Bernard, Garnier 1961, p.426; "végétation luxuriante des petites baies" dit Pierre Brunel, Pochothèque, 1999, p.297), ni les sèmes motivant cette éventuelle interprétation (formes longilignes et entremêlées, ondulantes, légères) ne sont explicites. D'où le caractère énigmatique de la formule. Ceci dit, la comparaison entre végétation et chevelure n'est pas nouvelle, et on constatera sur cet exemple que la présentation elliptique d'une métaphore peut n'être qu'un moyen habile de raviver une image usée.
Le "luxe" nocturne est une métaphore dont le comparé, non exposé, est probablement "les étoiles". L'effet est superbe, insolite, "surréaliste". Pourtant, l'idée est d'une grande banalité : le poète, gagnant sa fenêtre, contemple "par delà la campagne" le ciel nocturne. La beauté du ciel étoilé lui suggère la comparaison (éculée) entre les étoiles et des diamants, des bijoux, qui à leur tour génèrent l'idée abstraite de "luxe". L'imagination du poète, à la manière des grandes rêveries prophétiques et cosmiques de Hugo, s'empare de ce spectacle pour créer ("je créais") la vision fantasmatique ("les fantômes") d'un avenir radieux ("futur"). L'utilisation d'un terme général abstrait ("luxe"), évoquant des richesses bassement matérielles, en lieu et place d'un terme concret ("étoiles") évoquant conventionnellement les richesses les plus éthérées, produit un effet insolite. C'est encore un bon exemple du talent de Rimbaud pour raviver des images mortes, par le biais d'associations inattendues, compliquées, combinant le prosaïsme du vocabulaire ("luxe") avec une certaine préciosité (les étoiles comparées à des bijoux).
Voici encore une métaphore bien énigmatique. On peut risquer une interprétation, mais qui n'aura rien de scientifique car l'image est par trop insolite. Les "fleurs d'ombres" de la mer pourraient être les pieuvres. Ce comparé n'est pas indiqué, mais il est suggéré par le syntagme descriptif qui complète l'expression ("aux ventouses jaunes"). Le sème principal justifiant cette image, absent lui aussi, pourrait être la forme étoilée commune à la fleur et à la pieuvre. Hugo, dans Booz endormi, appelle les étoiles des "fleurs d'ombre". Rimbaud n'aurait-il pas simplement remanié cette métaphore hugolienne, en la rendant plus insolite encore et plus fantastique?
Comparé et comparant sont présents, côte à côte. Le comparé "mitraille" est complément du comparant "crachats", il n'y a pas de terme comparatif les mettant en rapport l'un avec l'autre : c'est une métaphore. Les qualités communes (même mouvement de projection violente − la trajectoire d'une balle ressemble à celle d'un crachat −, même idée de mépris pour l'autre, même idée d'agressivité) restent implicites.
Remarques :
L'exemple illustre bien cette technique typiquement rimbaldienne qu'un critique a appelée "la délexicalisation de la catachrèse" (Bruno Claisse, op.cit. p.47). Dans un poème où le thème obsédant de la déchirure (crever, mordre, éclater) doit être mis en relation avec un dense réseau de connotations érotiques, comme l'a montré Steve Murphy (op.cit.), l'image de la "lèvre" du faune qui "éclate en rires" n'est dans un sens qu'une infime manipulation exercée sur la métaphore lexicalisée : "éclater de rire". Mais, comme dans l'exemple du Mal précédemment étudié, c'est la combinaison avec tout un environnement d'images convergentes qui produit sur le lecteur une impression de nouveauté et de force expressive. Les lèvres du faune ont en effet dans les deux vers qui précèdent mordu des fleurs rouges : "Un faune effaré montre ses deux yeux / Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches." Tachées de rouge dans cette violence infligée aux fleurs, leur coloration peut être associée sensuellement à l'idée du vin (par comparaison : "ainsi qu'") et à celle du sang (par métaphore, double figure d'analogie). Enfin, l'idée d'éclatement (l'éclatement du rire, son surgissement soudain, métaphore lexicalisée) peut être transférée à la lèvre de manière à suggérer une forme de blessure, "la lèvre qui éclate produisant le sang non moins vraisemblablement que l'acte de mordre les fleurs rouges (v. Voyelles : "I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles")" (Steve Murphy, op.cit. p.175).
"j'", le narrateur (comparé) se présente comme une "bête féroce" (comparant). Les sèmes principaux sont exposés par le contexte : cruauté ("féroce"), stupidité ("sourd"), sauvagerie ("bond"). Corrélativement, la "joie" qui est un sentiment, une abstraction, subit une métaphorisation matérialisante qui la fait apparaître comme une proie, un animal qu'on étrangle. C'est sans doute dans cette représentation concrète des sentiments (joie, cruauté) que réside la force suggestive de ces images. Sur cet exemple, nous pouvons constater que la vigueur de l'image rimbaldienne ne vient pas nécessairement de son caractère elliptique (ici, l'information est quasi complète) mais plutôt de la hardiesse du rapprochement entre des éléments de nature différente.
Voici
un nouvel exemple de représentation métaphorique d'un
phénomène mental, mais les analogies mobilisées restent ici fort
implicites, impossibles à reconstituer avec certitude : un ipséisme rimbaldien,
au sens que Segalen a donné à ce mot ? 4) DEUX EXEMPLES DE MÉTAPHORES COMPLEXES DANS LE RIMBAUD "HERMÉTIQUE" DES ŒUVRES EN PROSE ("NUIT DE L'ENFER", "BARBARE")
Le comparant "poison" peut recouvrir plusieurs signifiés.
Le
sens littéral étant peu satisfaisant, les commentateurs ont recherché de
possibles
sens métaphoriques en alléguant les autres occurrences rimbaldiennes du
mot (ou de l'idée) dans des contextes plus ou moins éloignés.
Conçu comme un moyen magique d'acquérir des "secrets pour changer la vie", réinventer l'amour,
"inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs,
de nouvelles langues"..., ce projet prométhéen a entraîné le narrateur dans le fiasco existentiel
dont le Saison constitue le récit.
Commentons : "brume" = poésie romantique, poésie subjective (voir "Soir
historique") ; "dévouements" = charité, religion ; "ivrognerie", "tabac"
= substituts "modernes" des précédents, volontiers "cultivés"
par la bohème artiste du temps de Rimbaud, comme on sait ; le tout résumé par le mot
"poisons".
Ce n'est donc pas le sens qui manque ici mais seulement le "comparé" de la métaphore, chacun des référents partiels de l'image (drogue, alcool, religion, poésie, ...) servant tour à tour de comparants et de comparés pour les autres, de manière à susciter une signification synthétique et abstraite qui les englobe tous. Le même mécanisme est à l'œuvre dans quantité d'autres métaphores sans signification évidente ou plutôt sans comparé stable de la poésie de Rimbaud, comme le "pavillon" de Barbare, par exemple. Voir le point suivant.
Avec cet exemple, on touche au sommet de la complexité de l'image
rimbaldienne. Si on prend un mot comme "pavillon", on ne sait même
pas s'il s'agit ou non d'une métaphore. Rien dans le contexte n'indique
si la phrase (la "vision") concerne effectivement un des objets
pouvant normalement être désignés en français par ce mot (drapeau,
tente, bâtiment, abri, etc.) ou s'il désigne métaphoriquement autre chose (un reflet du
soleil couchant sur la mer ondulant comme un drapeau, la forme
conique d'un volcan en éruption, la flaque de sang autour d'une baleine
blessée, un sexe féminin, ... toutes ces interprétations ont été données
par la critique). Dans le premier cas le mot "pavillon" n'est
pas employé de façon métaphorique et c'est plutôt dans son
environnement immédiat (viande saignante, soie des mers et des fleurs
arctiques) qu'il faudrait identifier et tenter d'analyser des
analogies. Dans le second, le mot "pavillon" fonctionne comme le
comparant dans une figure par analogie. Le comparé est absent et fort
mystérieux. Le caractère extrêmement vague des motifs de comparaison (sèmes
communs) suggérés par le mot et par son environnement immédiat (forme
évasée? forme d'abri? rouge? vie? violence? mort? naissance?
renaissance? cruauté? dégoût?) aide si
peu que chaque commentateur propose une solution différente de l'énigme.
Une telle formule est évidemment un casse-tête pour les traducteurs : en
anglais, par exemple, certains d'entre eux traduisent "pavillon"
par "flag", d'autres par "tent" ... (voir l'article de
Jay Paul Minn, "Traduire Barbare", op. cit.). L'indécidabilité
de l'image-clé de Barbare
n'empêche pourtant pas le lecteur de subir le charme de cet étrange
texte fondé, comme tant d'autres poèmes du même auteur, sur le principe
de l'épiphanie interrompue (la formule est d'Alain Badiou, op. cit).
Autour de l'image initiale, élevée au rang de symbole (symbole de la conquête, symbole de la souffrance héroïque, symbole, pour le poète, de sa propre passion de l'Absolu), sont probablement venues s'agglomérer, dans l'esprit de Rimbaud, comme autant d'harmoniques autour du timbre dominant, les connotations suggérant par métaphore d'autres domaines de conquête que celui de la géographie. "Il y a dans l'inconnu du Pôle, écrit Michelet, je ne sais quel attrait d'horreur sublime, de souffrance héroïque" (La Mer, III-4, 1860). Le « pavillon en viande saignante... » est-il autre chose que cela : une représentation de l'horreur sublime, une allégorie de l'Inconnu hors d'atteinte et destructeur pour celui qui s'y laisse attirer ? Car, pour passer du pavillon d'étamine rouge dans lequel Hatteras enroule son corps ensanglanté, à la fin du roman de Jules Verne, au drapeau rouge des révolutionnaires, symbole du sang versé par les ouvriers (par les Communeux lors de la Semaine sanglante), et de là au "pavillon en viande saignante", il n'y avait pour un Rimbaud qu'un léger travail de transposition insolite sur le modèle de métaphores banales ou connues comme "chair à canon" ou "boucherie héroïque". Aussi, l'initiale vision sanglante s'associe, dans la suite du texte, à celle d'une éruption volcanique aux proportions gigantesques qui provoque, chez l'énonciateur, un sentiment mélangé de stupeur et de douce euphorie. Or, le volcan en éruption, ainsi que le déluge et autres visions d'apocalypse, est souvent convoqué par Rimbaud pour figurer l'explosion révolutionnaire ("Qu'est-ce pour nous mon cœur...", "Soir historique"). Par ailleurs, le "chaos de glace et de nuit du pôle" apparaît dans plusieurs illuminations comme le théâtre de la bataille amoureuse ("Dévotion", "Métropolitain"). Il en va de même dans Barbare, où les allusions érotiques ne manquent pas (notamment à la fin du poème). Barbare propose en fin de compte une allégorie polysémique, sujette à interprétations érotiques, politiques ou mystiques tout à la fois : un véritable condensé de mythologie rimbaldienne. Le "pavillon en viande saignante" semble y être l'emblème inquiétant et fascinant de l'Inconnu. C'est-à-dire l'Absolu, ou, mieux, le Bonheur absolu, décliné dans tous les registres de l'espérance humaine : désir d'amour, désir de révolution, désir de salut. Il s'agit là d'un bon exemple de la façon dont souvent, chez Rimbaud, une image se complexifie progressivement à partir d'une analogie de départ assez simple mais qui, d'une part, reste sous-entendue, d'autre part, se ramifie en associations d'idées secondaires, générant des pistes d'interprétations différentes mais finalement non-contradictoires. D'où l'hermétisme du résultat.
5) PERSONNIFICATIONS
Dans ces deux exemples, il n'y a aucun terme de comparaison; l'analogie ne porte que sur un seul mot, le verbe ("dorment", "chante"), qui suppose un comparant humain et suggère un sème commun (immobilité du dormeur et du reflet des étoiles dans la rivière; mélodie du chanteur et du courant) : ce sont des métaphores ou, si l'on veut préciser, des personnifications. 6) MÉTAPHORE FILÉE
L'analogie suggérée entre "j'" (le poète) et le "Petit-Poucet" resurgit à la fin de la phrase quand les "rimes" composées par le poète vagabond au cours de son errance sont comparées aux cailloux que le héros du conte égrène sur son chemin. C'est une métaphore filée.
C'est une métaphore filée. Rimbaud évoque dans ces vers des couples de bourgeois (bureaux = bureaucrates) accompagnés de leurs filles (périphrase du troisième vers). Deux termes échappent au domaine de sens de la scène décrite : "traînent", "cornacs", et ne s'y rattachent que par métaphore. Le premier tend à présenter les grosses dames comme des boulets qu'on traîne ou des animaux tenus en laisse par leurs maris. Le second reprend l'image et la précise en faisant de ces dames des éléphants pilotés par leurs filles comme par des "cornacs". 7) UN EXEMPLE COMPLEXE DE PERSONNIFICATION ET DE MÉTAPHORE FILÉE ("MÉMOIRE") À parler de façon sèchement rhétorique, "Mémoire" est une longue et ingénieuse métaphore filée. Le texte décrit, sur le mode de la personnification, les aspects successifs d'une rivière, du matin au soir. Les métamorphoses de l'eau selon les variations de la lumière, l'arrivée du soleil puis son départ, fournissent au poète un vocabulaire symbolique pour raconter l'union et la séparation d'un couple. L'esprit de système avec lequel cette analogie est construite et continuée tout au long du poème, peut être montrée en se servant d'un tableau :
***** Ce n'est pas diminuer le génie de Rimbaud que de montrer, ainsi que nous avons essayé de le faire, comment ses plus belles pages ("Mémoire", "Mauvais sang", "Barbare", par exemple) peuvent être efficacement éclairées par le recours à des outils de lecture finalement assez simples : l'intertextualité (Rimbaud a lu Hugo, Baudelaire, Michelet, Jules Verne, et quelques autres) ; l'intertextualité interne (nous avons observé à plusieurs reprises comment Rimbaud puise dans son œuvre même des images qu'il affectionne et qu'il retravaille en les rendant plus elliptiques et plus complexes) ; et puis, tout simplement, la lecture attentive des textes, dans leur littéralité : ceux qui concluent trop vite à l'illisibilité de Rimbaud avouent surtout par là une lecture trop hâtive, voire paresseuse. Nous n'avons pas trouvé beaucoup d'"ipséismes" (pour reprendre le mot de Victor Segalen) au cours de ce petit panorama de l'image rimbaldienne. Au contraire, il en ressort que Rimbaud transforme souvent des matériaux métaphoriques préexistants qu'il a trouvés soit dans la langue, en tant que métaphores lexicalisées (catachrèses), soit dans la littérature à l'état de clichés. Son art consiste alors à réintroduire du mystère dans cette langue lyrique héritée du romantisme, à insuffler une nouvelle vibration poétique à ces images plus ou moins traditionnelles, par des procédés rhétoriques que nous avons essayé de décrire : figures elliptiques, rapprochant sans justification explicite des réalités éloignées, formulations volontairement ambiguës ou polysémiques, mots choisis pour les virtualités associatives multiples qu'ils recèlent, emploi du terme abstrait pour désigner une réalité concrète, du mot trivial ou familier au lieu du terme noble attendu, etc. C'est grâce à ce travail que sa poésie "frissonne de sensibilité", comme dit Segalen, et nous touche, et nous parle, pour peu qu'on prenne la peine de la lire vraiment.
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